VOLT.MRE
talent consciencieux a été loué avec raison par les connaisseurs, par Diderot en particulier (1), fut un des acteurs auxquels Voltaire ne rendit jamais justice. A quoi attribuer ce manque d'équité ? Ne proviendrait-il pas de ce que l'auteur de Zaïre, qui jouait à Ferney les mêmes rôles que Brizard remplissait à Paris, sentait sa vanité de comédien blessée, lorsqu'on lui rapportait les succès de son rival, et par suite gardait à ce dernier du ressentiment. Ceci ne semble pas impossible. 11 y a toujours eu dans l'âme de Voltaire certains côtés du cabotin.
M"e Durancy. — M"^ Dubois.
M"'^ Durancy n'occupe parmi les interprètes de Voltaire qu'une place bien modeste : elle ne créa qu'un seul rôle dans les œuvres du poète, celui d'Obéide ; mais l'afTection que lui témoigna le seigneur de Ferney, la sollicitude qu'il eut pour elle, les conseils judicieux qu'il lui donna, méritent d'attirer notre attention.
M"'' Durancy (2) est une enfant de la balle. Fille de comédiens, elle fut destinée de bonne heure à monter
(1) lirizard fut en effet pour Diderot un excellent interprète dans le Pure de famille. L'honnête Ducis flt aussi à plusieure reprises l'éloge du tragédien, qui créa avec succès son adaptation du Roi Lear. 11 n'y a guère que La Harpe qui porta sur Brizard un jugement défavorable. Cet acteur, disait il, « a toujours été faible d'intelligence » et « ses cheveux blancs sont la moitié de son talent ». Dans cette injuste boutade, ne voyons que la rancune d'un poète pour l'artiste qui n'avait pas pu sauver la faiblesse de ses pièces. [Les Barme'cides, Jeanne de Naples. )
(2j Madeleine-Céleste Fieuzal, dite M'ie Durancy, naquit à Paris le
sur les planches. On lui apprit à dire les vers, à chanter et à danser, car elle pourrait ainsi tenter fortune à la Comédie, à l'Opéra, et même aux Italiens.
Ce fut sur les Français qu'elle jeta son dévolu. Elle n'avait que treize ans lorsqu'elle y débuta dans la Dorine du Tartuffe. Une Dorine de treize ans nous paraîtrait aujourd'hui fort ridicule. La servante d'Orgon a élevé ses enfants ; elle a connu Mariane toute petite et lui parle comme une mère parlerait à sa fille. Son visage ne doit donc pas avoir la fraîcheur de l'intrigante Nérine ou de la joyeuse Lucette. Il est à croire que le parterre ne fit pas ces réflexions. Il accueillit fort bien M"^ Durancy, et les applaudissements qu'elle obtint, affirme le Mercure, ne furent pas l'effet de l'indulgence que l'on- a toujours pour les comédiennes en herbe (1).
Elle parut ensuite dans la Marinette du Florentin et dans la Lisette des Folies amoureuses ; bref, elle s'essaya
21 mai 1746. Dès son enfance on la destina au théâtre. Elle débuta à la Comédie le 19 juillet no9, mais ne fut pas reçue. Le 19 juin 1702, elle fit son entrée à l'Opéra et y resta quatre années Le 13 octobre 1766, elle rentra aux Français et réussit cette fois à se faire admettre au nombre des sociétaires.
Injustement sacrifiée à M"" Dubois, dont le talent était inférieur au sien, M'io Durancy dut quitter le tripot et retourner à l'Académie royale de musique (23 octobre 1767], dont elle devint un des meilleurs soutiens, et où elle resta jusqu'à sa mort (28 novembre 1780).
(1) Voici l'article du Mercure : « .M"e Durancy, âgée de treize ans et « deux mois, débuta le 19juillet dans les rôles de soubrettes par ce- « lui de Dorine dans le Tartuffe. Les applaudissements qu'elle a obte- « nus ne sont pas l'etïet de l'indulgence qu'on a j^our une actrice de « cet âge. Son jeu n'est ni copié, ni communiqué; il est h elle. Une « action vive, naturelle, aisée, beaucoup d'intelligence dans les détails, » tels sont les talents qu'elle a fait paraître, mais surtout dans la « soubrette des Folies amoureuses. Ce qui marque un succès bien dé- '< cidé dans ce début, c'est que, n'ayant été encouragée par aucun ap-
dans les grandes soubrettes du répertoire (1). Elle fut trouvée charmante, bien qu'elle ne fût pas jolie, et malgré de légers défauts faciles à corriger. Cependant on ne lui dissimula point qu'il n'y avait pas en elle l'étoffe nécessaire pour remplacer M""^ Dangeville, partant qu'on ne pouvait l'admettre au nombre des sociétaires. M"°Durancy en conçut un vif dépit. Elle eut recours à la protection de Voltaire. Elle avait eu l'honneur d'être remarquée par lui un jour qu'elle jouait à Genève. Le poète l'avait invitée à venir à Ferney, et, lui trouvant du talent, l'avait encouragée. La jeune actrice mit toutes ses espérances en l'auteur de Zaïre^ qui pouvait beaucoup pour elle, puisqu'un des plus sérieux obstacles à sa réception venait du comte d'Argental. Le patriarche écrivit à son ami et lui demanda d'être indulgent. L'on pourrait après tout faire de l'enfant « une très jolie laideron de soubrette » (2). Rien n'y fit... M"^ Durancy ne fut pas reçue.
Heureusement notre Dorine avait plusieurs cordes à son arc. Voyant que les portes de la Comédie lui
« plaudissement en entrant sur la scène, elle les a tous réunis. On ne « doit pas lui dissimuler cependant qu'elle ne ménage pas assez sa « voix, qu'elle néglige un peu trop ses nuances, et qu'il manque à « l'extrême vérité qu'elle met dans ses rôles une certaine gentillesse « qui est surtout dans le caractère d'une soubrette de son âge. » (Cf. Mercure, août 1739.)
(1) A savoir : dans le Muet (comédie en cinq actes,' en prose, par Brueys et Palaprat) ; dans Zénéide (comédie en un acte, en vers libres, par Cahusac) ; dans le Jaloux de'sabusé {comédie en cinq actes, envers, par Campistron) ; dans les Dehors trompeurs (comédie en cinq actes, en vers, par Boissy); dans le Dépit amoureuj- et dans le De'uwcrite, de Regnard.
(2) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental. Ferney, 2o juillet
restaient fermées, elle tourna ses vues vers l'Opéra. Le 19 juin 1762, elle débutait à l'Académie royale de musique et, disent les feuilles du temps, faisait apprécier le timbre et l'étendue de sa voix, l'intelligence et la finesse de son jeu (1). Durant quatre années, elle fut l'interprète de Gluck et de LuUi, mais elle finit par se lasser de la musique et regretta les Français. Elle aimait Molière et Regnard et se sentait toujours attirée vers eux. Ajoutons qu'elle poursuivait ses études de déclamation et qu'elle s'exerçait à jouer la tragédie. Il est même probable qu'elle se faisait entendre dans des salons ou sur des scènes privées, car Favart écrivait à Garrick en juillet 1766 que l'on tenait M'^'^Durancy pour « une digne rivale » de la Clairon, et que jamais on n'avait vu « de talent plus décidé » (2).
Le bruit de ces succès dut parvenir jusqu'aux gentilshommes de la chambre, qui ne firent aucune difficulté pour accorder à l'ex-chanteuse un nouvel ordre de début, quand elle le sollicita.
La retraite de IVr'e Clairon laissait à la Comédie une place vacante. C'est à cet emploi que M"'' Durancy osait aspirer. Ceci nous explique le choix de ses rôles. Elle voulut forcer l'attention du public par un coup d'éclat. A cet effet, elle laissa de côté les grandes figures tragiques et parut pour la première fois dans Pulchérie. depuis longtemps oubliée. Elle y fut applaudie ; elle le fut davantage encore dans Aménaïdc, dans Electre et
(1) « Sa voix, suivant le Mercure, était très bien timbrée, d'une qua. « lité de son agréable et d'une singulière étendue, et elle faisait preuve « dans son jeu d'intelligence et d'expression. »
(2) Cf. Lettre de Favart à Garrick, 24 juillet 1766. [Mémoires et correspondance littéraire de Favart. Paris, Léopold CoUin, 1808, 3 volumes petit in-8.)
dans Idamé. Mais son succès ne fut pas unanime. Si le duc d'Orléans mettait la débutante à cent piques au-dessus de M"^ Clairon (1), nombre d'amateurs la trouvaient médiocre, pour ne pas dire insuffisante. Cependant M"= Durancy parvint à gagner la bienveillance de d'Argental, qui autrefois lui avait été hostile. Le comte fit à Voltaire un rapport favorable des débuts de la nouvelle actrice, et le poète de répondre qu'il était ravi de savoir « la petit Durancy » devenue « une Clairon ». Il avait eu une « très grande opinion » d'elle, en la voyant sur des « tréteaux » en Savoie. Il priait son ami de rappeler à la jeune fille « les prophéties du vieux bonhomme .). Il s'étonnait seulement qu'elle eût choisi Pulchérie pour se faire valoir. Pulchérie était un des plus mauvais ouvrages de Corneille. M"= Durancy avait voulu prendre un rôle neuf : « Quand on prend un habit neuf, il ne faut pas le prendre de bure (2). ;>
La débutante avait réussi. Elle ne justifiait ni l'enthousiasme de ses partisans, ni les critiques exagérées de ses ennemis, mais elle était à la mode. Or, une actrice à la mode est toujours précieuse pour un auteur. Aussi Voltaire, dont M"^ Durancy avait achevé d'obtenir les faveurs, en reprenant Olympie et Zulime (3), n'hésita pas à lui confier Obéide dans les Scythes.
Cette distribution mécontentâtes sociétaires, qui n'aimaient pas leur camarade. ïripoteurs et tripoteuses
(1) Le fait est rapporté par Collé dans son journal.
(2) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, 22 octobre 1766.
(3) Ce qui avait surtout plu à Voltaire dans la reprise de Zulime par M"« Duranc}-, c'est que la jeune actrice avait rétabli les vers autrefois coupés par M''^ Clairon. (Cf. Lettres de Voltaire au comte d'Argental : 3 novembre 1766, 19 décembre 1760.)
s'efforcèrent de faire retirer le rôle à la tragédienne. On intrigua auprès du duc de Richelieu, auprès du marquis de Thibouville ; on s'adressa même à d'Argental, mais celui-ci ne voulut rien entendre. Le maréchal, gagné à la cause des comédiens, écrivit à Ferney. Pourquoi donner Obéide à M"® Durancy ? Elle ne serait pas de force à jouer son personnage ; elle ferait infailliblement tomber la pièce (1).
La cause du complot était facile à deviner ; elle n'échappa pas à Voltaire : Obéide était convoitée par M"*^ Dubois, actrice qui avaitdébuté deux semaines avant M"^ Durancy (2) et qui, plus heureuse que sa rivale, avait été reçue. Elle ne devait pas cet avantage à son talent, mais aux nombreux protecteurs que lui attiraient sa beauté et la facilité de ses mœurs.
Bien que cette intrigue de coulisse valût au patriarche plus de « tracasseries » qu'il n'y avait de mauvais vers dans les tragédies applaudies pas les Welches (3), il ne céda pas. Ayant confiance en ce que lui avait mandé d'Argental, il concevait pour sa protégée les plus
(1) Il n'y eut pas jusqu'à Dorât qui ne se mêlât du complot. Voltaire lui répondit ce qu'il devait répondre quelques jours plus tard au duc de Richelieu, mais non pas sur le ton franc et décidé de la lettre adressée au maréchal. Nous citons le billet de l'auteur de Zaïre à l'auteur de la Feinte par amour ; maître Patelin n'eût pas mieux fait : « J'ai donné un rôle à M"« Durancy, à qui j'en avais promis un depuis « longtemps. Je ne connaissais point M"« Dubois. Je vis ignoré dans « ma retraite et j'ignore tout. Si j'avais été informé plus tôt de son « mérite et de ses droits, j'aurais assurément prévenu ses plaintes; « mais je vous prie de lui dire qu'elle n'a rien à regretter : le rôle « qu'elle semble désirer est indigne d'elle (!!!) » (Cf. Lettre de Voltaire à M. Dorât. Ferney, 4 mars 1767.)
(2) Le mercredi 30 mai 1739, c'est-à-dire dix-neuf jours avant M"» Durancy. Voilà les droits d'ancienneté que faisait valoir M"« Dubois !
(3) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental. Ferney, 16 mars
flatteuses espérances. D'ailleurs Lekain, qui devait diriger les études des Scythes^ lui avait dit aussi grand bien de sa jeune interprète. Le poète répondit au maréchal qu'il ne pouvait satisfaire à sa demande : il avait eu l'actrice pour élève dix ans auparavant ; il lui avait promis un rôle si jamais elle entrait aux Français ; même elle avait fait signer en riant cet engagement à l'auteur de Zaïre, hd. plaisanterie devenait une chose sérieuse; il tiendrait sa promesse (1).
Le rôle resta àM'^'^ Durancy, que Voltaire entoura de maîtres qualifiés. Il fallait à tout prix qu'elle se distinguât ; son personnage joué convenablement ferait le plus grand effet. Thibouville et d'Argental seraient assez bons pour assister aux répétitions et pour prodiguer leurs conseils à Obéide (2j . Quant à Lekain, le metteur en scène, il ferait travailler sans relâche sa partenaire.
Dès les premières répétitions, les lettres de Ferney se succèdent, adressées tantôt à l'ange gardien, tantôt à Athamare, abondantes en leçons pour M"® Durancy : ce qu'elle ne doit pas oublier, c'est qu'Obéide pense toujours le contraire de ce qu'elle dit. Il est donc nécessaire que l'actrice sache prononcer des « non » qui signifient des « oui », qu'elle accompagne « ses cruautés » de soupirs, que ses actions démentent ses paroles (3). Dans son personnage la lettré tue et l'esprit vivifie. Par « J'ai pris mon parti », l'on doit en-
(1) Cf. Lettre de Voltaire au maréchal duc de Richelieu. Ferney, 16 mars 1767.
(2) Cf. Lettre de Voltaire au marquis de Thibouville. Ferney, 14 février 1767.
(3) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental. Ferney, 11 février 1767, à 8 heures du matin.
tendre « Je suis au désespoir » ; par « Tout m'est indifférent »,« Je suis très sensible (1). » Et surtout il faut avoir une voix douce, baisser les yeux et répandre des larmes. Des larmes ! des larmes ! Voilà le point important ! Pour atteindre ce but, qu'on emploie tous les moyens ; que M"® Durançy passe la semaine de Quasimodo à pleurer. Si elle ne peut y parvenir, qu'on la fouette jusqu'au sang (2) !
Pauvre Lekain ! quels ordres ne recevait-il pas d'un auteur avide de succès !
Obéide, malgré ses efforts, ne réussit pas à la première représentation. Aux suivantes, elle mit dans son jeu plus d'intelligence et de vérité, mais elle ne sut pas pleurer (3). D'Argental n'en écrivit pas moins à Voltaire que son élève avait bien joué. L'auteur de Zaïre fut sceptique. Il vit qu'on cherchait à le tromper. Ce qu'il aurait fallu pour les Scythes^ c'eût été une de Seine ou
(1) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental. Ferney, 14 février
(2) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, 13 avril 1767. Voltaire insiste incessamment sur les larmes, parce que — dit-il — M"'' Durancy n'est pas faite pour les « rôles attendrissants ». Ce qui lui convient, ce sont des Léontine [Héraclius), « qui disent des sottises à un empereur contre toute bienséance et contre toute vraisemblance », ou « des Cléopàtre, qui fassent à leurs fils la proposition absurde d'assassiner leurs maîtresses. » (Cf. Lettre au comte d'Argental, 19 avril 1767.)
Et pour faciliter la tâche de l'actrice, il lui indique les endroits où il faut pleurer :
« Pleurez donc, Mademoiselle Obéide, lorsqu'Athamare vous dit :
« Elle l'est dans la haine, et lui seul est coupable. (III, n.)
« Pleurez en disant :
« Tu ne le fus que trop ; tu l'es de mo revoir,
« Ue in'aimer, d'attendrir un cœur au désespoir,
« Destructeur malheureux d'une triste famille,
• Laisse pleurer eu paix et le pore et la fille... » (lll, i.)
(3) Cf. Lettre de Voltaire au duc de Richelieu, 27 mai 1767.
une Lecouvreur. Enfin, M"= Durancy avait fait de son mieux ; il l'assura de son dévouement.
Hélas ! elle allait en avoir grand besoin. M^'' Dubois ne lui pardonnait pas d'avoir créé un rôle^ et, pour se venger, s'emparait de tous ceux qu'elle devait partager avec elle. Voltaire défendit la malheureuse actrice auprès de Richelieu (1). Ce fut en vain : le maréchal riait de toutes les choses sérieuses, « qui sont essentielles pour les amateurs des beaux-arts », et favorisait la jeune femme, dont il était l'amant. Il eut l'art de persuader à l'auteur de Zaïre que M"« Durancy déplaisait au parterre. Le poète, soucieux de ses propres intérêts plus que de toute autre chose, répondit aussitôt que les rôles devaient revenir aux actrices les plus goûtées du public (2).
Dès lors la tragédienne comprit qu'elle n'avait plus rien à espérer. Le mieux serait de quitter la place et d'aller frapper encore une fois à la porte de l'Opéra. Ainsi finit la carrière de M"* Durancy, qui n'eut qu'un talent modeste, mais dont le travail consciencieux mérita d'être loué par Voltaire et par le comte d'Argental.
Quant à M"^ Dubois, son triomphe fut éclatant, mais de courte durée, he Mercu?'e avait loué ses débuts; on avait chanté sa beauté. La critique avait consacré des articles élogieux à ses reprises d'Aménaïde et d'Idamé (3). Bientôt on reconnut ce qu'elle valait. On la trouva fort éloignée de pouvoir remplacer « la divine
(1) Cette défense donna lieu à toute une correspondance d'intérêt secondaire, puisqu'elle fut sans résultat. D'Argental et Damilaville plaidèrent aussi, mais inutilement, en faveur de M"« Durancy.
(2) Cf. Lettre de Voltaire au duc de Richelieu, 9 septembre 1767.
(3) Il serait difficile de trouver dans l'histoire du Théâtre-Français au xviTi^ siècle un exemple de « réclame » semblable à celle que l'on
VOLTAIRE ET LES COMEDIENS 31o
Clairon », et les succès de M"^ Saint-Val l'aînée et de ]yime Vestris ne tardèrent pas à la faire complètement oublier.
fit à M"« Dubois, lors de ses débuts. Il faut donc croire qu'en l'an de grâce 1760, les journalistes étaient sensibles aux attentions qu'une actrice jolie et de vertu peu farouche avait pour eux.
Voici les principaux articles et vers publiés dans les feuilles de l'époque :
«'I Sur les débuts de M"« Dubois :
« Le mercredi 30 mai. M"» Dubois... débuta par le rôle de Didon [Dklon, tragédie de Le Franc de Pompignan, 1734) avec le succès le « plus éclatant. Elle a tout ce que la nature peut donner à une actrice, « et les leçons de la Reine du théâtre y ont ajouté les meilleurs prin- « cipes de l'art. Enfm M"* Clairon a trouvé une élève digne d'elle : une « figure intéressante, une taille élégante et majestueuse, une voix « harmonieuse et touchante, la plus belle prononciation, et toutes les « grâces de l'action théâtrale ; mais ce qui est plus précieux encore, « beaucoup de sensibilité dans l'âme et la plus grande docilité à rece- « voir les impressions de son modèle. » (Cf. Mercure, juillet 1759.)
b) Vers sur les débuts de M"' Dubois :
Un son de voix intéressant, La figure charmante et tous les dons de l'âme, Celui de bien sentir, de rendre ce qu'on sent. Voilà l'actrice qui m'enflamme, Et dont je viens de juger le talent.
Sans Clairon, j'aurais cru (|ue l'art de Melpomène N'eût jamais pu se voir dans un degré parfait. Sans vous, jeune Dubois, j'aurais cru qu'eu effet Nulle autre que Clairon n'eût rendu sur la scène Ce que Racine et Corneille avaient fait. Avant vous deux, Melpomène était une.
Clairon fut la seconde : et je dis, quand Dubois De toutes deux eucor vient emprunter la voix.
Le dieu du Pinde a fait fortune :
Avec la Melpomène, il en peut compter trois.
(Signé : M. V. Ces vers sont publiés dans le Mercure de juillet 17o9.)
c) Sur M'i'' Dubois, dans Idamé.
« ... Le samedi 7 de ce mois, elle parut dans Idamé de VOrplielin « de la Chine. Je vous exprimerai faiblement avec quelle noblesse, « quelle force et surtout quel pathétique elle rendit ce rôle difficile ; « elle fut généralement applaudie ; tout le monde en était enchanté ; « on battit des mains dans les loges mêmes ; enfin, Monsieur, elle a « fait tant de plaisir, son succès a été si marqué, qu'on a redemandé t la même pièce pour le samedi suivant 14. M"* Dubois mérite ces en-
Bellecour et Mole.
Bellecour et Mole, eux aussi, n'ont créé, dans le théâtre de Voltaire, que des rôles de second plan, non parce que leurs talents étaient d'ordre inférieur, mais parce que leurs aptitudes les désignaient plutôt pour la comédie que pour la tragédie. On peut les compter au nombre des meilleurs acteurs du xviii^ siècle. Personne ne les égala dans les petits-maîtres de la Régence, qui, le nez barbouillé de tabac d'Espagne, sifflant un air entre leurs dents, quittent les cabarets et les brelans pour aller berner « mame » Patin ou « mame » Abraham, et qui répondent à leurs créanciers en esquissant un pas de menuet. Ils avaient les qualités, voire les défauts nécessaires pour réussir dans ce genre de personnage : la distinction, la grâce et la légèreté, l'afféte-
couragements de la part du public; elle a reçu de la nature ce
qu'elle donne rarement : une taille avantageuse, une figure intéres* « santé, un organe sonore et touchant; c'est un sujet de la plus grande « espérance... etc., etc. »
(Article en forme de lettre par Féron, 21 juin 1760. Aimée littéraire, mois de juin 1760 )
d) Article sur une représentation de Tancrède, « dans laquelle « M"« Dubois, représentant à la place de M'i» Clairon, eut un succès « très agréable. »
« ... Paraître dans des rôles que le public est accoutumé à voir « rendre par M"e Clairon, et n'y être que soufferte sans désagrément, « serait pour une actrice un titre de talent; y faire plaisir en beau- « coup de parties, y être applaudie de bonne foi et ne paraître désa- <i gréablement en aucun endroit, c'est, à ce qu'il semble, décider 0 M"« Dubois l'espérance de ce théâtre pour le tragique. »
(Cf. Mercure, mois d'avril 1763.)
rie dans les manières et quelque mièvrerie dans la diction. Mais ces mêmes qualités et ces mêmes défauts, qui les faisaient exceller dans le chevalier à la mode et dans le marquis de Moncade, leur nuisaient quand ils abordaient le cothurne et qu'ils voulaient rendre la grandeur et la simplicité des héros antiques.
On sait dans quelles circonstances Bellecour (1) débuta aux Français. Les ennemis de Lekain avaient fait venir de province notre comédien, doué d'un physique avantageux, pour l'opposer à l'élève de Voltaire que la nature n'avait pas favorisé sous ce rapport.
C'est à Bordeaux qu'on était allé chercher Bellecour.
De bonne heure, il avait montré du goût pour le théâtre et avait résolu d'y entrer, malgré ses parents, qui s'opposaient à ce que lexir fils suivît la carrière d'acteur. 11 avait quitté le foyer paternel pour demander des leçons à des maîtres qualifiés, à Grandval et à M"^ Clairon. Ceux-ci lui donnèrent-ils longtemps leurs conseils ? Yoilà ce que nous ne saurions affirmer. Ce qui est certain, c'est que par leur protection Bellecour obtint un ordre de début au théâtre de Besançon.
Le jeune homme arriva dans cette ville, pauvre
(1) Jean-Claude-Gilles CoUeson, dit de Bellecour, naquit à Paris le 16 janvier n2o. Son père, qui était peintre en miniatures, le destina à la même profession. Après l'avoir fait étudier chez les Pères de l'Oratoire, il l'envoya à l'atelier de Carie Vanloo. Le jeune homme y fit de rapides progrès, mais le démon du théâtre vint le tenter. Dès lors il n'écouta plus les conseils, voire les remontrances de ses maîtres, de ses parents et de ses amis. 11 n'eut plus qu'une idée : celle de jouer la comédie. Bellecour partit pour la province et y resta jusqu'en 1730. A cette époque, on l'appela à la Comédie-Française. Il fut reçu à demipart le 2 novembre n.ïl, et se fit applaudir par le public parisien jusqu'à sa mort, c'est-à-dire jusqu'en 1778 (19 novembre). A la fin de sa vie, il s'était épris de M'ie Vadé, la fille du poète, et s'était ruiné pour elle. Il ne laissa pas même de quoi se faire entei'rer.
comme Job, mais ayant foi dans ses talents. Sa garderobe ne consistait que dans un habit noir, qu'il s'était fait faire pour les deuils de Cour, et dans une culotte de velours qui avait servi à la divine Electre dans une pièce où il fallait qu'elle s'habillât en homme. Bellecour joignait à cet équipage une bourse à perruque fort élégante, dont Grandval lui avait fait présent, des souliers à talons rouges et une paire de boucles en diamant faux. Vêtu de ces bardes, il parut dans Nérestan, le seul rôle qu'il sut dans tout le répertoire. En entrant en scène la peur le saisit ; il balbutia quelques vers et ne put se faire entendre, malgré les encouragements du public et de ses camarades, que sa figure charmante avait intéressés.
Pour comble de disgrâce, au moment le plus pathétique de la reconnaissance, lorsque le frère de Zaïre se jette aux pieds de Lusignan, la fameuse culotte de velours qui avait servi à M"'' Clairon, et qui n'avait point été prise sur les proportions de Bellecour, se déchira de telle façon que Nérestan ne put se relever sans tenir à deux mains son vêtement, que l'on dut recoudre pendant l'entr'acle (1).
Cette épreuve avait suffi au malheureux Bellecour. Il quitta Besançon et s'engagea dans une troupe de comédiens de campagne. Il parcourut toutes les bour gades et toutes les villes de province, jouant tragédies et comédies, souffrant de cette vie aventureuse, mais apprenant son métier, qu'il ignorait complètement lors de ses premiers débuts.
(1) Cf. Lemazurier, Galerie des acteurs du Thédlre-Francais de 1600 jusqu'à nos Jours. Paris, 1810, 2 vol. iu-8.
Fatigué de cette existence nomade et désormais plus sûr de lui, il voulut faire partie d'un théâtre régulier. Une place se trouvait vacante à la Comédie de Bordeaux ; il fut assez heureux pour l'obtenir. Les applaudissements ne lui furent pas marchandés en Guyenne. Le bruit de sa réputation parvint jusqu'au tripot, qui songea à s'attacher l'ancien élève de M'^*^ Clairon et à s'en servir pour faire tomber Lekain.
Les débuts de Bellecour aux Français furent excellents, mais n'eurent pas le résultat qu'attendaient les tripoteurs. Le nouvel acteur ne réussit que médiocrement dans y Achille d'Iphi g é)iie et, par suite, ne fut pas pour Lekain le rival redoutable qu'on espérait. En revanche, le parterre acclama Bellecour dans le Babillard et dans CHomme à bonnes fortunes. Ces rôles semblaient faits pour son talent ; il y fut étourdissant de verve et d'esprit (1).
Comprenant, dès lors, qu'il ne parviendrait jamais à suivre les traces des Baron et desQuinault, Bellecour,
(1) Voici le compte rendu des débuts de Bellecour, donné par le Mercure : « M. de Belcourt, acteur de réputation dans la province, « débuta à la Comédie-Française le 21 décembre. Ses rôles de début « ont été Achille dans Iphif/e'nie, le Glorieux (comédie par Destouches) " et le 6rt/>(7/«»YZ (comédie par Boissy); l'Homme ù bonnes fortunes « (comédie par Baron) et le Français à Londres (comédie par Boissy); « Ariane dans Mélanide (comédie par La Chaussée) et Olinde dans « Zénéide (comédie par Cahusac) ; le baron dans les Dehors trompeurs « (comédie par Boissy); son début continue encore.
a On lui a découvert dans la plupart des rôles beaucoup de talent, « de finesse, de traits qui lui sont propres. Ce comédien a vingt- « quatre ans, une figure charmante, quelques défauts que l'art peut « corriger, et beaucoup de dons heureux que la nature seule peut « donner et que l'art ne saurait atteindre . Tout Paris coijrt en foule « à la Comédie-Française ; la nouveauté y a sans doute quelque part, « mais le talent de M. Belcourt y en a encore davantage. » (Cf. Mercïire, février 1731.)
malgré les éloges intéressés de ses protecteurs, se consacra presque exclusivement au comique et ne joua plus dans la tragédie que les seconds emplois. C'était faire preuve de bon sens, de modestie et même de générosité envers « le Garrick de France », dont il devait être un des plus fervents admirateurs.
Voltaire ne sut pas gré au débutant de ce procédé. Il ne pouvait oublier les raisons qui avaient fait entrer Bellecour à la Comédie, et bien que ce dernier se fût indigné du complot dans lequel on l'avait mêlé, l'auteur de Zaïre ne lui en garda pas moins du ressentiment. Ceci nous explique l'antipathie que le patriarche de Ferney eut toujours pour son interprète; et le petit nombre de rôles qu'il lui confia.
En 1751, c'est-à-dire peu de temps après les débuts du jeune acteur, Voltaire constatait avec plaisir que Bellecour ne réussissait pas dans la tragédie, malgré « sa belle figure » (1). Trois ans plus tard, on allait reprendre A^awme; le duc de Richelieu avait désigné notre comédien pour jouer le comte d'Olban. Lorsque Fauteur apprit cette décision du premier gentilhomme de la chambre, il écrivit immédiatement pour faire retirer le rôle à « ce bellâtre de Bellecoui; » (2). Le poète ne pouvait concevoir « cette rage de paraître en public, quand on déplaît au public » f3). Est-il besoin d'ajouter que ce dernier fait était absolument faux ? Nous ne retrouvons plus Bellecour que dans les distributions de l'ancrède Qià'Olympie. Il établit aux côtés deLekain et deMll^Clai-
(1) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, 9 janvier 1751.
(2) Il3id., 10 avril 1134.
(3) Ibid., 11 mai 1734.
ron les pâles rôles de Lorédan et d'Antigone ; il ne parvint pas à tirer parti de ces personnages sacrifiés, ce qui est fort excusable, mais ce qui excita cependant l'indignation de Voltaire.
Après ces créations, Bellecour se promit de ne plus rien accepter dans une œuvre de l'auteur de Zaïre, et revint à ses héros préférés, aux marquis de Dancourt, de Sedaine et de Collé.
On le voit, malgré son talent ou plutôt à cause de son talent, qui se prêtait plus au comique qu'au tragique, il n'occupa parmi les interprètes de Voltaire qu'un rang très secondaire; mais l'estime générale dont cet artiste jouit au xvnie siècle nous obligeait à ne pas passer son nom sous silence.
Il en est de même pour Mole, qui fut le plus célèbre <. talon rouge » de la Comédie-Française, mais qui n'a guère laissé de souvenirs dans ses rôles de tragédie.
De bonne heure orphelin, Mole (1) fut recueilli par M. Blondelde Gagny, intendant des finances, qui le
(1) François-René MoIé naquit à Paris le 24 novembre 1734 De bonne tenl' t ''r V°" P''^ '' '"* ^^^"^^"* P^^ ^ï- Bl^-del de Ga'nj "- .oùte se b "• \' ^--^ ^— - tarda pas à monrrer'son
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Staie^f Jf ' ■°''\' '"' T''""' ^«^'étaires au théâtre Feydeau, où ils
ndé cl h' ^.IT ^' '^'^'^ '^^ ^^ *^^"P«- '^ «^«"^"t de maladie,
actr ce no ' ITI:' '' ^^'''''' ''''^ '' ^^'^^t ^P^^^é une jeun; actrice, nommée M"e d'Epinay, qu'il perdit en 1782.
plaça dans ses bureaux. Le jeune homme étudia peu la comptabilité ; il consacra son temps à lire nos auteurs dramatiques et à aller voir représenter leurs chefs-d'œuvre à ses heures de liberté. Rentré chez son prolecteur, il se répétait les tirades qu'il avait entendues au théâtre, et s'efforçait d'imiter les acteurs en renom. M. Blondel de Gagny, le surprenant un jour dans un semblable exercice, fut frappé de ses dispositions ; loin de le réprimander, il l'encouragea et lui permit de s'abandonner à ses goûts favoris, poussant la bonté jusqu'à lui conserver son traitement.
Bientôt Mole brûla du désir d'essayer ses forces. Il se fît recevoir dans une société d'amateurs, qui jouait au Temple. Il en devint rapidement le premier sujet.
Les gentilshommes de la chambre, ayant entendu parler des succès de l'ancien commis, voulurent le connaître. Ils virent en lui un comédien d'avenir et lui offrirent de débuter aux Français. Mole accepta cette faveur avec reconnaissance. Il parut pour la première fois dans les rôles de Britannicus et dOlinde (i ) ; on le trouva charmant, mais sa voix sembla faible et sa déclamation ampoulée. Le débutant fut encouragé, mais finalement ne fut pas admis.
Durant six années, il joua successivement à Lyon, à Bordeaux, à Marseille, et apprit son métier en acquérant peu à peu la réputation d'un excellent acteur. Cependant le titre de sociétaire était le seul qu'ambitionnait l'artiste ; il se souciait peu des applaudissements de province.
Il sollicita un second ordre de début à Paris ; on le lui
(1) Dans Zéneïde, comédie par Cahusac (1743), Mole joua encore les rôles de Seïde et de Nérestan. L'abbé Raynal, rédacteur du Mercure, constate son succès dans Seïde.
accorda. Le 23 janvier 1760, il se fit entendre dans Andron.c, et, à l'exceplion de quelques légères critiques .1 réunit tous les suffrages (1). On le reçut pour tenir les'
ro.s.èmes rôle, de tragédie et de comédie. Mais on ne tarda pas à reconnaître qu'il se distinguerait particuliéremen dans le genre comique. Lindor, dan.s Heureusement, de Rochon de Chabannes, et surtout le chevalier Germancedansm„«7rf„5,^, le mirent au premier rang des amoureux (2). Ce fut donc une œuvre de >olta,re qu, contribua le plus à faire apprécier Mole L auteur de Z«™ fut satisfait du nouvel acteur, mais ■I ne put lui confier des rôles plus importants que ceux de son emplo.. A tout seigneur, tout honneur, lesgrands rôles revenaient à Lekain. Aussi les créations de Mole dans les oeuvres de Voltaire furent-elles d'abord sans intérêt, et ne dirons-nous rien sur la façon dont il joua ^emours en 176.5 à la reprise A' Adélaïde et .Scipion dans Sophomsbe. ^
En revanche, nous insisterons davantage surles rôles de Nereslan et de Ninias, que l'artiste remplit en 1778,
(1) Voici farlicle du .Vereare:. Le sieur U„le „,.i ■• j..
. sur le .héàlre il y a quatre an, erreu i j. e„ „-l , 't, " ""■" " débuts de Mole datant Hp it-m a Û , ' ^^^ Premiers
. d^^ndronic daL la tiédie rLltr '1"°""'"^^'' ^^ ^''^ « Cet acteur est jeune, d'^ae fi4re agr bl'^^'a't î/nrn''"'^^'^^"^ « daprès lui-même, a peu de voix maT.!! ; M ^^^*''''^^"^^' ï^^^ « reproche d'être un peu Lniér^ d" au u . " "^^^^ ^" ^"^ «On lui désirerait nn np,. ^iT u. ^ '^ ^ P"' ^" province. « avoir davIXe 'Enfin' n ainon . "''• '' '' ^"^ ''' ^^^'^^^ 'i'cure, février 1760 ) "' ^''"'°"P ^' '^''^' ' " (Cf- Mer-
Ti^t^^^r '^^^^^^ ^^"^ ^^^^^^-' ^-^ Seide. dans
(2) « Nous aurions voulu ri;t i., if
« Chevalier V ^ ' ''^''"^'^^* ^''' ^'^^'^ '^ î^ue le rôle du
lorsque l'on remonta successivement les chefs-d'œuvre du maître, et sur les différends qui s'élevèrent entre le poète et son interprète au cours des répétitions d'hyène. Ces c( tracasseries » sont dignes d'être contées : elles nous montrent le « vieux malade « toujours infatigable, usant de ruses et de flatteries pour vaincre les résistances du tripot.
Mole ne réussit pas dans Néreslan.
Le rôle est facile à jouer et demande peu d'efforts à l'acteur qui le représente. Grandval s'en était tiré avec honneur ; Bellecour lui-même s'y était distingué. Mole y fut exécrable. Nous avons déjà dit qu'il habilla son personnage de velours blanc et qu'il lui donna les allures élégantes d'un blanc-poudré. Sa diction et son jeu furent aussi ridicules que son costume. Il prêta à Nérestan les intonations et les manières du marquis de Turcaret. C'est avec raison que Voltaire se plaignit d'être mutilé « indignement, sottement et insolemment » (1).
Dans Ninias, notre tragédien fut plus heureux, et même, si nous en croyons le Mercure^ il sut être original dans un personnage oii Lekain atteignait la perfection, et oia il semblait impossible d'être bon sans l'imiter. Peut-être y a-t-il de l'exagération dans les éloges du critique, mais à coup sûr Mole eut un certain mérite à se faire applaudir après un tel devancier (2).
Examinons à présent les intrigues de coulisse qui troublèrent les études à'Irène, dont la première représentation fut antérieure aux reprises dont nous venons de parler.
(Il Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, mars 1778.
(2) Voici l'article du Mercure : « On ne peut donner trop de louanges
Les répétitions de la tragédie étaient sur le point de commencer. Richelieu avait désigné pour jouer Zoé la suivante de l'impératrice, une jeune comédienne nommée M"^ d'Epinay, que Mole avait épousée. Cette dernière eut le malheur de déplaire à Yoltaire, qui pria le premier gentilhomme de la chambre de donner son rôle àM"« Saint-Val cadette, actrice distinguée, dont nous aurons à nous entretenir. Mole n'entendit pas que les choses se passassent ainsi. Zoé revenait à sa femme dont l'emploi était celui des confidentes. Que le poète le veuille ou non, elle jouerait le personnage. Connaissant le caractère orgueilleux et décidé du sociétaire, le maréchal engagea l'auteur de Zaïre à se résigner. Voltaire, qui savait aussi ce qu'était Mole, l'ayant appris à ses dépens lorsqu'il voulut faire reprendre les Scythes (1), suivit le conseil qu'on lui donnait, tout en maugréant, et assurant (le bon apôtre !) que c'était à M^'® Saint-Val cadette qu'il faisait une injustice, parce
« au jeu de M. Mole dans le rôle de Ninias : il a produit le plus grand « effet dans la scène du quatrième acte, et rien n'est au-dessus de la « manière dont a été rendu ce dialogue si tragique : D'où le tiens-tu ?
— Des dieux I
— Qui l'écrivit ?
— Mon père !
« Et ce qu'il faut remarquer à la gloire de l'acteur, c'est que le pathé- « tique de son jeu appartenait entièrement à son âme et nullement à « l'imitation. » (Cf. Mercure, octobre 1778.)
(1) Voici ce qui s'était passé: on sait que les Scythes, représentés le 26 mars 1767, n'avaient eu que peu de succès. Voltaire voulut à toute force qu'on reprît son ouvrage à la rentrée de Pâques. Lekain ne s'en souciait guère. Quant à Mole, auquel l'auteur désirait confier le rôle d'indatire, il refusa carrément de le jouer, llavait alors conquis une place importante à la Comédie-Française ; remplir des rôles de second plan, surtout dans une tragédie, ne lui convenait pas. Il fit savoir à Voltaire que sa faiblesse de poitrine ne lui permettait pas de s'essayer « dans
que Zoé était une princesse favorite et non pas une simple confidente (i).
« Le vieux malade, écrivit-il à MoIé, ne s'est pas « mêlé de donner des rôles à des personnes dont il ne « peut connaître les talents. Il s'en est rapporté à d'au- « très. Il serait très fâché de faire la moindre peine à « M. Mole, à qui il ne cherche qu'à plaire.
« Il vient d'envoyer le rôle de Zoé à Madame « son épouse, qu'on lui avait dit être malade. Il s'en râper porte d'ailleurs entièrement aux ordres et au goût de « monseigneur le maréchal de Richelieu (2). »
L'affaire semblait terminée, et le duc, qui protégeait M"' d'Epinay, se félicitait d'avoir fléchi Voltaire. Il
«I les fureurs tragiques ». Le patriarche, au désespoir, de répondre qu'Indatire n'était pas assez violent pour nuire à la santé de l'artiste. Richelieu devrait exiger de lui une ou deux représentations. (Cf. Lettres à d'Argental, 24 et 27 avril IIGT.^
Mais on ne commandait pas à Mole. Bien au contraire, c'est lui qui, plein d'orgueil et de fatuité, imposait ses volontés aux auteurs et aux gentilshommes de la chambre. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à jeter les yeux sur le charmant proverbe d'Audriette intitulé le Comédien de Persépolis.
(1) Voltaire écrivait à d'Argental 1^19 février ms) : « M. le maréchal « de Richelieu sort de chez moi ; il est touché des larmes de M. Mole ; il « m'a assuré que M™« Mole n'était pas absolument détestable. Il a tant « fait que j'ai été obligé d'envoyer le rôle de Zoé à M™« Mole. On « m'assure qu'on peut donner encore ce rôle à une autre ; que le rôle « de Zoé au cinquième acte est de la plus grande importance ; que le « tableau qu'elle fait de l'état d'Irène est un morceau principal, qui « exige une grande actrice, et que ce serait une chose essentielle d'ob- 0 tenir de M"» Saint- Val qu'elle daignât le jouer, comme M"« Clairon « débita le récit de Mérope ; que cela seul peut faire réussir la pièce ; « et que M. Mole ne devrait point s'y opposer, puisque Zoé n'est point « une simple confidente, mais une princesse favorite de l'impératrice ; « et que c'est en effet M"' Mole qui ôterait le rôle à Mue Saint- Val.
« Voilà, moa cher ange, à quel point nous en sommes ».
(2) Cf. Lettre de Voltaire à M. Mole, pensionnaire du roi, à la Comédie-Française, 19 février 1718.
comptait sans l'entêtement de son ami. Celui-ci ne cédait pas encore. Sans perdre de temps, il mettait ses soldats en campagne pour prier M"= Saint-Val d'accepter le rôle de suivante. C'est Sophie Arnould, la fameuse comédienne dont les bons mots et l'inconduite sont restés célèbres, qu'il chargeait de cette mission. M "^ Saint- Val consentit, et Voltaire d'avertir le maréchal de cet heureux résultat, et d'écrire à l'ange gardien : « Il ne s'agit plus que d'obtenir de M. Mole de « convertir sa femme, à laquelle on promet un rôle fait « pour elle dans le Droit du Seigneur, qui est enlière- (' ment changé, et qu'on pourrait jouer à la suite « à^ Irène, si cette Irène avait un peu de succès (')). »
En recevant la missive de Voltaire, Richelieu fut au comble de la surprise. Il envoya la lettre à Mole (2). Finalement, M"^ d'Epinay, tentée sans doute par la perspective d'un rôle avantageux, abandonna Zoé à sa rivale. Le lendemain de son désistement, elle recevait le billet suivant, qui est un petit chef-d'œuvre de tartuferie. Voltaire voulait plus que désarmer, il tenait à persuader et surtout à ne pas se brouiller avec la République.
(( Le vieux malade de Ferney n'a point de terme pour
(1) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, 19 février ms, 10 heures du soir.
(2) Avec le billet suivant : « Je viens en rentrant cliez moy, mon « cher Motet, de recevoir la lettre cy-jointe, que M. de Voliaire m'a « écrite; elle pourra vous surprendre après ce qu'il vous a écrit dans « l'après- diner : mais je ne puis vous dire autre chose dans le moment « et vous souhaitte le bonsoir. Demain, si vous voulés me venir voir u et l'aller voir vous-même, vous en saurés peut-être d avantage et « moy aussi. » A Monsieur MoIé. Du maréchal duc de Richelieu. Paris, 19 février, ce jeudi soir, 1778. (Lettre citée par Henri Beaume : Vol' taire au collège. Paris, Amyot, 1867, page 131.;
exprimer la reconnaissance qu'il doit à l'amitié que M. Mole veut bien lui témoigner, et aux extrêmes bontés de M"* Mole. Elle lui sacrifie ce qui n'était pas digne d'elle et ce qu'elle embellira quand elle daignera le reprendre ; il est pénétré de ce qu'il doit à sa complaisance ; il espère l'être de ses talents, quand il aura le plaisir de l'entendre. Il lui présente ses respectueux sentiments (1). »
N'est-ce pas là de la comédie pure, et ces lignes ne montrent-elles pas l'esprit souple et retors de Voltaire, son absence de scrupules et sa persévérance à surmonter les obstacles qui le privent d'un profit ?
Tout finit pour le mieux. Mole, le superbe Mole, se laissa prendre aux paroles dorées du « vieux renard ». Non seulement il ne garda pas rancune à l'auteur de Zaïre^ mais il composa à son sujet un discours desplus flatteurs, et le prononça à la clôture du mois d'avril, quelques jours après le couronnement (2). Cet éloge
fl) Cf. Lettre de Voltaire à M™e Mole, pensionnaire du roi. Paris, 20 février 1778.
(2) Nous extrayons le passage principal de ce discours : « ... Cet « homme universel, que ses concitoyens réclamaient, qu'ils ont re- « trouvé avec un transport digne d'eux et de lui, et qui, après avoir « accumulé succès sur succès, lauriers sur lauriers, après avoir vu « depuis longtemps ses propres ouvrages se disputer entre eux la « palme, que l'univers lui-même, dans son incertitude, décerne à leur « auteur, après avoir rassemblé le public, il y a soixante ans, pour « une nouveauté théâtrale, digne alors de ses maîtres, vient, soixante « années après, vous rassembler pour une nouveauté encore digne « de lui. Que vous dirai-je, Messieurs? Après la gloire d'avoir été cou- « ronné par vous, quel plus digne hommage lui rendre, que vous invi- « ter à réunir dans vos pensées, s'il vous l'était possible, dans un ins- „ tant, toutes les productions de ce génie sublime et inépuisable, depuis « Œdipe jusqu'à Irène ? Quelle image. Messieurs ! Quel autre champ « aussi vaste et aussi fertile en objets dignes de votre admiration ? « Quelle suite de tableaux ajoutés aux merveilles du siècle qui l'a vu
enthousiaste fut couvert d'applaudissements. Le patriarclie de Ferney, ému jusqu'aux larmes en l'entendant, remercia son panégyriste en ces termes :
« Je viens de lire, Monsieur, dans un journal, votre « discours avec autant de plaisir et de reconnaissance, « que je l'ai entendu à votre brillant spectacle. Je « devrais être chez vous ; je devrais vous dire combien « je suis touché de vos talents et de votre esprit. Parte donnez... si je ne puis remplir tous les devoirs de « mon cœur. Ah ! qu'on m'en avait imposé sur le « mérite de M™® Mole ! Le très détrompé et très recon- « naissant malade (1). »
Ainsi se terminèrent les rapports de Voltaire et de Mole (2).
« naître ! Il semble qu'elle embrasse encore plus que l'esprit humain « ne peut comprendre. Mais laissons à la postérité tranquille le soin « de prononcer son éloge. Il respire, on l'a retrouvé ce grand homme, ce « vieillard vénérable, l'honneur et l'orgueil de la nature. Semble-t-elle « attester son plus sublime elfortpar le soin qu'elle prend de leconser- « ver? Ah! qu'il vive ! que les lauriers dont le public l'a couvert lui « servent d'égide contre les attaques du temps, et que revenu au sein de « ses concitoyens heureux d'exister avec lui, Paris s'enorgueillisse aux « yeux de ravenir, jaloux du pouvoir d'embellir le couchant de sa « vie : c'est le droit du public juste, sensible et digne d'honorer le « génie; vous en usez. Messieurs. Laissez, de grâce, au milieu des « acclamations de joie que son retour vous inspire, laissez percer nos a voix, et que notre reconnaissance, proportionnée aux dons accumu- « lés de son génie, vous paraisse un sentiment légitime, en contem- « plant les titres immortels qu'il nous a donnés au bonheur de vous « plaire... » (Cf. Discours fait et prononcé par Mole à la clôture « d'avril 1778. Mercure, avril 1778.)
(1) Cf. Lettre de Voltaire à Mole, 5 avril 1778.
(2) Ajoutons que Mole, auquel Voltaire avait réservé un rôle dans Agathocle, établit avec succès le personnage d'Argide dans cette tragédie. (Cf. Mercure^ juin 1779.)
M"e Saint -Val cadette. — M"e Raucourt.
De M'^° Saint-Val cadette, nous dirons peu de chose. Elle ne débuta qu'en 1772, partant, elle ne put occuper parmi les interprètes de Voltaire le rang que son talent lui aurait valu, si elle avait joué au moment oîi l'auteur de Zaïre composait Tancrède et l'Orphelin.
Nous dirons moins encore de M"^ Raucourt, bien qu'elle fut une des tragédiennes les plus illustres de la Comédie-Française et qu'elle eut l'honneur de former Mlle Georges. Elle ne fut à l'apogée de son talent que sous l'Empire, aussi doit-on la considérer plutôt comme une camarade de Talma et de Lafond que comme une partenaire de Brizard ou de Mole. Mais à ses débuts se rattache une plaisante anecdote, oii Voltaire est mêlé, et que nous tenons à rapporter en finissant.
Mlle Saint-Val cadette (1), séduite par les succès de
(1) Marie-Blanche AIziary de Roquefort, dite M"" Saint-Val la cadette, naquit à Goursegoules le 2 septembre 1752. Elle joua d'abord en province et ne vint s'essayer à Paris que le 27 mai 1772. Elle reprit ses débuts interrompus par une maladie le 10 février 1773, mais les succès de M'^^ Raucourt la forcèrent à quitter la Comédie-Française. Elle y rentra le 6 juillet 1776, après avoir séjourné trois ans à Lyon. Elle accomplit ses vingt années de service et ne se sépara de ses camarades que lors de la dissolution, provoquée par les événements politiques. Elle appartint pendant deux années au théâtre Montansier. En 1802, elle entreprit une tournée à Saint-Pétersbourg et revint en France chargée d'or et de présents.
M"e Saint- Val se retira en province; mais le 11 octobre 1817 les journaux annoncèrent une représentation à son bénéfice, à la salle
son aînée, résolut d'entrer au théâtre dès sa seizième année. Si nous en croyons Grimm, c'est à Copenhague qu'elle s'essaya pour la première fois ; cependant en 1770 nous la trouvons en province, à Grenoble en particulier.
Un désir hantait la jeune artiste : celui de débuter aux Français, non pas, écrivait-elle, « dans l'espoir d'une réception, mais à cause de l'influence qu'exercerait nécessairement sur un engagement en province l'avantage d'avoir paru sur une scène illustrée par tant de talents de premier ordre. »
Le comité accorda, non sans difficulté, à M"* Saint- Val, la faveur qu'elle demandait; les sociétaires, jaloux de leurs succès, craignaient toujours les concurrences. Comprenant les sentiments qu'elle faisait naître, elle eut l'art de déguiser son talent aux répétitions. Le tripot la trouva mauvaise, et se réjouit d'avance de l'échec qu'elle allait essuyer. C'était déjà se montrer habile comédienne que de ruser ainsi.
Le 27 mai 1772, elle parut pour la première fois dans le rôle d'Alzire et s'y fit apprécier par les connaisseurs. La critique loua son jeu et sa diction (1). Lekain, qui d'abord avait refusé de lui donner la réplique (nous ignorons pourquoi) et qui avait laissé ce soin à Mole,
Favart. La tragédienne remplit le rôle d'Iphigénie en Tauride ; elle avait alors soixante-cinq ans !
Elle habita l'ile Saint-Honorat, dont elle était propriétaire ; puis, sur la prière des siens, elle se fixa à Draguignan. Elle y vécut trente ans et y mourut le 9 février 1836.
Pendant la dernière période de sa vie, Mlle Saint-Val avait abandonné son nom de théâtre pour prendre celui de M™' de Saint-Ereyx.
(1) Voici l'article du Mercure : « Le mercredi 27 mai, M"' Saint-Val, « sœur de l'actrice de ce nom, a débuté sur le théâtre de la Comédie- « Française par le rôle d'Alzire... Cette actrice, âgée d'environ dix-
la félicita à l'issue de la représentation ; enfin M"* Dumesnil, qui se trouvait dans la salle, assura que la nouvelle actrice n'aurait besoin pour réussir que de se consulter elle-même et de céder à sa sensibilité.
Deux semaines plus tard, M'^^ Saint-Val aborda le rôle de Zaïre avec un succès éclatant. Les vieux habitués du parterre, dit Arnault dans ses Souvenirs, crurent revoir M"® Gaussin : c'était la même voix douce et touchante, le même maintien noble et décent. Le comte d'Argental, lui aussi, fut séduit par ce talent. Il en fit pari à Voltaire et le poète se félicita en pensant qu'il y avait « une jeune Saint-Val » qui rendait mieux Zaïre que « la vieille innocente (2) ». Quant aux rimeurs de compliments, ils ne manquèrent pas de célébrer la tragédienne. Voici quelques-uns de leurs vers ; on verra que l'intention vaut mieux que le fait. L'auteur a d'ailleurs eu la sagesse de ne pas signer son œuvre :
Tendre Saint- Val, enfant que chérit la nature, Vois-nous à tes genoux brûler un grain d'encens. L'Amour, ce dieu chéri, le doit à ta figure ; Le puissant dieu des vers le doit à tes talents. V De ton printemps à peine on voit briller l'aurore. Des Gossin, des Clairon héritière en naissant,
« huit ans, est d'une figure agréable ; elle a le don précieux dépeindre « dans ses traits, dans ses regards, dans ses gestes, dans ses accents, « la passion et le sentiment. Sa voix est intéressante, son maintien « noble, son jeu animé et expressif. Elle a beaucoup d'intelligence « pour la scène... » (Cf. Mercure, juillet 1772.)
(1) Cf. Souvenirs et Rer/rets du vieil amateur dramatique. Lettre xiv.
(2) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, 14 juin 1772. L'auteur de 7Mlre conseillait à son ami de faire jouer à la débutante le rôle d'Olympie aux représentations données à Fontainebleau. « J'ai besoin que l'on me joue », disait-il. Cf. également lettre de Voltaire au comte d'Argental, 22 juin 1772.
Tu règnes sur la scèue, où tu ne fais qu'éclore, Et marches sans appui sur son parquet glissant. Tu sais peindre l'amour avec de nouveaux charmes, Tu sais d'Inès, d'AIzire augmenter les beautés ; L'intérêt séduisant préside à tes côtés, Et la brigue à tes pieds brise ses fières armes (1).
Une maladie obligea M^'e Saint- Val à interrompre ses brillants débuts et à se retirer de la scène pour quelques mois.
Elle rentra le iO février 1773, mais ne retrouva pas ses succès accoutumés. Pendant son absence, M"^ Raucourt avait surgi. Son talent n'était pas supérieur à celui de M^^ Saint- Val, mais elle l'emportait de beaucoup par l'éclat de sa beauté. Le public n'eut plus d'yeux que pour la nouvelle venue ; non seulement il oublia le mérite de l'actrice qu'il avait applaudie, quelque temps auparavant, mais il ne voulut plus voir que ses défauts.
Dans de telles circonstances, M^'^ Saint-Val jugea à propos de retourner en province. Elle se rendit à Lyon, oii des applaudissements unanimes la dédommagèrent des cabales dont elle avait souffert à Paris.
Trois ans après, M^^^ Raucourt, dont l'astre commençait à pâlir, partit pour la Russie. Pour combler le vide qu'elle laissait à la Comédie-Française, on rappela Mlle Saint-Val. Juste retour des choses, sa rentrée fut un triomphe.
On ne saurait peindre l'enthousiasme que la tragédienne excita dans Aménaïde et dans Zaïre. Au sortir de ces représentations, le marquis de Thibouville écrivit à
(1) Ces \ers sont publiés dans le Mercure de juillet 1772.
Voltaire pour le prier de confier un rôle nouveau à Mlle Saint- Val. Le patriarche répondit qu'il était homme à mourir de chagrin de ne pouvoir rien faire pour elle. Il avait bien en tête le projet d'une tragédie, mais le peu qu'il en avait commencé lui paraissait indigne de la charmante actrice : le sujet était trop simple; « il ne pouvait aller qu'à trois coups » ; il en fallait « cinq pour Mlle Saint- Val ». Cependant l'auteur ferait son possible ; tout ce qu'on lui disait d'elle lui échauffait le cœur, mais « c'était montrer Vénus toute nue à un castrat » (1).
L'œuvre à laquelle Voltaire faisait allusion était Irène. Lorsqu'elle fut envoyée au tripot, Thibouville jugea que le rôle principal de cette tragédie conviendrait mieux au talent de M""^ Vestris, et MUe Saint- Val fut rayée de la distribution. Ce n'est qu'à la suite des circonstances que nous avons rapportées qu'elle accepta le rôle de confidente.
Une compensation lui était réservée : elle créa avec succès le personnage d'Idace dans Agathocle (2).
Mlle Saint- Val s'essaya dans les grands rôles de Mlle Clairon, dans Alzire, dans Aménaïde et dans Azéma. La critique encouragea ses efforts, non sans lui adresser quelques observations qui semblent justifiées, si nous en croyons les contemporains (3). Elle
(i) Cf. Lettres de Voltaire au marquis de Thibouville, 18 décembre 1776 ; au comte d'Argental, lï décembre 1776.
(2) Cf. Mercure, juin 1779.
(3) Arnault en particulier. Le Mercure disait : « M"= Saint-Val « cadette, dont nous nous faisons un plaisir de marquer les progrès, « a joué le rôle d'Alzire, l'un des plus difficiles du théâtre, et a rendu « très heureusement plusieurs morceaux de sensibilité, quoiqu'elle « laissât à désirer dans ceux qui demandaient de la noblesse et de la
avait une grande sensibilité (1) et savait arracher les larmes, mais elle manquait d'ampleur et d'autorité. Elle était exquise dans Bérénice et dans Electre ; elle laissait à désirer dans Hermione ou dans Idamé.
Telle fut cette excellente actrice, dont le talent très fin et très délicat fut parfois effacé par la majesté de ]yjme Yestris, mais que les connaisseurs surent apprécier, et qui eut l'honneur d'être comparée à Adrienne Lecouvreur.
Quant à W^^ Raucourt (2), dont les débuts avaient
« fermeté. En général, elle y a eu beaucoup de succès et en a obtenu « davantage encore dans le rôle d'Azéma. On ne peut trop l'exhorter « à modérer sa vivacité, à conduire sa voix avec plus d'attention, à « éviter de tomber dans le familier, en cherchant la vérité, et le ta- « lent réel qu'elle montre dans plusieurs morceaux l'oblige à corriger « ce qu'elle a de défectueux... » (Cf. Mercure, octobre 1778.)
(1) Nous lisons dans une brochurette de l'époque : « C'est dans cette « charmante actrice que la sensibilité déploie toutes ses richesses. « Quel père ne voudrait avoir Antigone pour fille ? Quel amant ne « voudrait avoir Lanassa pour maîtresse ? Quel enfant ne voudrait « avoir Andromaque pour mère ? Et quel homme ne se rappelle avec dé- « lices les larmes qu'elle lui a arrachées sous ces différents aspects?... » (Cf. Brochure intitulée : Théâtre français. Bibliothèque de la ville de Paris, musée Carnavalet, liasse n° 1271.)
(2) Françoise Clairien, dite Françoise-Marie-Antoinette Saucerotte , et plus tard M'" Raucourt, naquit à Dombasles, le 29 novembre 1753. Elle était probablement la fille d'un chirurgien-barbier de village, mais dès son enfance elle fut enlevée par un comédien de campagne, nommé Saucerotte. Très applaudie en province, elle vint débuter à la Comédie- Française le 23 septembre 1772. Dix ans auparavant, elle s'était déjà essayée à Paris sans aucun succès. Elle excita pendant deux années un enthousiasme qui alla souvent jusqu'au délire. Mais le public finit par se lasser de la conduite scandaleuse qu'affichait la tragédienne, et lui témoigna si vivement son mépris qu'elle résolut de quitter Paris pour se rendre en Russie.
M"' Raucourt parcourut pendant trois ans différentes villes du Nord et rentra aux Français le 28 juin 1779. Elle fut fort mal reçue. Cependant les hostilités du parterre finirent par s'apaiser.
Sous la Révolution, M""' Raucourt, qui était dévouée au parti monarchique, fut incarcérée plusieurs mois. Au sortir de prison, elle alla
été si heureux, elle quitta la Franee pour se rendre à Saint-Pétersbourg en 1776, et ne créa rien dans les œuvres de Voltaire. A son retour de Russie, elle fit applaudir dans Aménaïde et dans Idamé son jeu correct, son impeccable diction et sa sculpturale beauté, sans toutefois prêter à ces héroïnes des traits originaux. Comme Brizard et La Rive, comme M""® Vestris et M"" Saint- Val, elle perpétua les excellentes traditions léguées à l'art théâtral par les Dumesnil, les Clairon et les Lekain, sans rien y ajouter.
Mais revenons à ses débuts, qui furent assurément la partie la plus brillante de sa carrière, et auxquels se rapporte l'anecdote que nous avons annoncée.
Françoise Clairien, qui devint célèbre sous le nom de Ml'® Raucourt, avait été enlevée dès son jeune âge par un homme d'une moralité douteuse, appelé Saucerotte. Ce dernier se fit comédien de campagne et destina sa fille adoptive à lui donner la réplique. Au cours de leurs excursions dramatiques, on remarqua lajeune Clairien, qui joignait à un physique admirable de si remarquables dispositions, que les gentilshommes de la chambre la firent venir à Paris.
Après avoir pris quelques leçons de Brizard, elle parut dans le rôle de Didon et ravit tous les spectateurs. Le roi, qui assistait à la représentation, bien
retrouver ses anciens camarades au Feydeau, mais n'y séjourna que fort peu. Après avoir vainement tenté de fonder un théâtre avec La Rive, Saint-Phal, Naudet et avec M™"» JoUy, Tliénard et Mézeray, elle revint à la Comédie-Française, lors de la réunion définitive des deux troupes.
En 1807, Napoléon la chargea de recruter des acteurs pour la cour d'Italie. Elle s'y rendit elle-même et s'y fit applaudir.
Elle mourut à Paris en 181j, dans sa soixante-deuxième année. Son talent était alors en pleine décadence.
qu'il n'aimât pas la tragédie, resta jusqu'à la fin du spectacle pour applaudir la débutante. Quant au parterre, il n'est acclamations, ni couronnes, qu'il ne prodigua à la tragédienne. En quelques jours elle devint l'actrice à la mode.
Certes, le talent et la beauté comptaient pour beaucoup dans l'engouement dontM^e Raucourt était l'objet; mais, ce qui piquait le plus la curiosité du public, c'était les prétentions de l'actrice à la vertu. Une actrice vertueuse était chose rare. On n'en aurait peut-être pas trouvé deux exemples dans les théâtres de Paris, et nombre de grandes dames, pleines d'admiration pour la sagesse de l'artiste, lui envoyaient des présents et des encouragements.
D'ailleurs, pour mieux faire ressortir la pureté de ses mœurs et pour l'affirmer aux yeux des sceptiques, Mlle Raucourt ne sortait jamais sans être accompagnée de ses parents. La chronique du temps rapporte que, lorsqu'elle jouait à Versailles, elle s'y rendait en chaise à porteurs, et que son père, véritable matamore de comédie, la précédait à cheval, le pistolet au poing, jurant bien haut qu'il brûlerait la cervelle à toute personne qui oserait attenter à Ihonneur de sa fille.
Est-il besoin d'ajouter qu'avec cet Aunibal, il y avait des accommodements? Quoi qu'il en fût, la vertu de Mlle Raucourt a faisait rage ». Tout Paris en parlait.
Or, Voltaire en voulait à la fameuse actrice. Ce qui avait provoqué son humeur contre elle, c'est qu'on était sur le point de jouer les Lois de Minos, lorsque M"" Raucourt par son début avait changé les intentions du tripot. Gela avait suffi, dit Grimm dans sa Correspondance, pour indisposer l'enfant de soixante-dix-neuf
ans contre l'enfant de dix-sept ans, qui dérangeait et trompait ses espérances (1).
Las d'entendre vanter les talents et la vertu de la tragédienne, l'auteur de Taiicrède, qui savait à quoi s'en tenir sur ce dernier point, écrivit au duc de Richelieu que les Welches faisaient beaucoup de bruit pour rien, car si M"^ Raucourt avait quelque talent, elle avait eu un amant. Il précisait : c'était un Genevois, et l'intrigue s'était nouée en Espagne. Même, affirmait le poète, la vertueuse personne serait bientôt la maîtresse d'un seigneur de la Cour (2).
Le maréchal attacha peu d'importance à ces détails ; ils lui étaient indifférents ; il les oublia.
Comme il dînait un jour dans une maison oii se trouvaient Mlle Raucourt et le marquis deXiménès, la conversation vint à tomber sur Voltaire. Le premier gentilhomme de la chambre, qui avait sur lui la lettre accusatrice, et qui ne se souvenait plus de son contenu, pria le marquis de la lire à haute voix.
Ce dernier commence la lecture. Arrivé à l'article fatal de la virginité (Voltaire se servait d'un mot plus énergique], il s'arrête brusquement... mais trop tard ; Mlle Raucourt avait compris et s'évanouissait dans les bras de sa mère.
L'aventure fit grand bruit. Dans les loges, comme au parterre, il ne fut plus question que des amants de « l'infortunée Didon ». Voltaire ne lui en avait prêté qu'un seul; la foule, semblable à la femme du « pondeur », lui en donna plusieurs.
(1) Cf. Grimm, Correspondance, janvier 1773.
(2) Cette lettre de Voltaire au duc de Richelieu n'a pas été imprimée.
Lorsque le patriarche apprit l'impair du maréchal de Richelieu, il ne put s'empêcher d'en rire. Son premier soin fut de se justifier. Ce n'était point sa faute, si ses lettres étaient lues à haute voix. On ne devait pas l'accuser d'indiscrétion (4).
Pour Mlle Raucourt, dont il se trouvait vengé beaucoup plus qu'il ne l'aurait souhaité, il s'empressa de lui envoyer des vers et des excuses dissimulées sous d'habiles flatteries :
Raucourt, les talents enchanteurs Chaque jour te font des conquêtes ; Tu fais soupirer tous les cœurs, Tu fais tourner toutes les têtes ; Tu joins au prestige de l'art Le charme heureux de la nature, Et la victoire toujours sûre Se range sous son étendard.
Es-tu Didon, es-tu Monime, Avec toi nous versons des pleurs ; Nous gémissons de tes malheurs Et du sort cruel qui t'opprime.
L'art d'attendrir et de charmer A paré ta brillante aurore ; Mais ton cœur est fait pour aimer, Et ce cœur n'a rien dit encore.
Défends ce cœur des vains désirs De richesse et de renommée ; L'amour seul donne des plaisirs.
Et le plaisir est d'être aimée.
« Voilà, Mademoiselle, le tribut que vous offre ma « muse : un bon vieillard, dont l'âge s'écrit par quatre « et par vingt, n'a que de mauvais vers à vous présen- « ter... » Et Voltaire ajoutait, rappelant une visite que
(1) Cf. Lettre de Voltaire à d'Alembert, 19 février 1773.
M"° Raucourt lui avait faite à Ferney, avant de débuter aux Français, et une représentation que la tragédienne avait donnée sur le théâtre du château : « Il y « avait longtemps que je n'avais ressenti au spectacle « les douces émotions que vous inspirez si bien ; je me « ressouvenais à peine d'avoir versé des larmes de sen- « timent : en un mot, j'étais le vieil Eson et vous êtes « l'enchanteresse Médée. Je ne vous répéterai pas tous « les éloges que vous méritez; ils sont gravés dans « mon esprit et dans mon cœur. Quand on réunit « comme vous tous les suffrages, ceux d'un particulier « deviennent moins flatteurs ; mais, à mon âge, on « entre dans la classe des hommes rares. Si j'étais à « vingt ans, si j'avais un corps, une fortune et surtout « un cœur digne de vous, vous en auriez l'hommage ; « mais j'ai tout perdu. Il me reste à peine des yeux « pour vous voir, une âme pour vous admirer et une « main pour vous l'écrire (1). »
Les vers étaient si charmants, la lettre si jolie que Mii'5 Raucourt aurait eu mauvaise grâce à ne pas tout oublier. Elle se promit de ne plus jouer une inutile comédie de vertu, mais peut-être poussa-l-elle trop loin sa résolution de franchise.
L'on peut considérer M^l^ Raucourt comme la dernière des interprètes de Voltaire. Après la mort de l'auteur de
(1) Cf. Lettre de Voltaire à M'i^ Raucourt, actrice de la Comédie- Française. Ferney, 1773. L'auteur de Zaïre, pour dédommager la tragédienne, lui proposait encore d' « embellir le rôle d'Electre », car, disait-ii, en allongeant un coup de griffe au malheureux Crébillon, mort depuis treize ans, « il vaut mieux préférer l'Oreste d'un vivant à lElectre d'un mort. » (Cf. Lettre de Voltaire au duc de Richelieu, 26 auguste 1773.)
Zaïre ^ ses tragédies qui, de son vivant, avaient été mises sur le même rang que celles de Racine, et qui avaient valu aux comédiens pendant le xviii^ siècle leurs plus éclatants succès, furent de moins en moins jouées (1). Les acteurs qui les représentèrent, le firent contraints et forcés, sans enthousiasme. Voltaire était un saint, qu'on respectait au tripot, mais qu'on ne chômait plus guère que par tradition. Il n'avait plus ses fidèles, ses adorateurs, comme il les avait eus vers 1760, lorsque triomphaient Tancrède et lOrphelin.
Talma ne remplit que rarement les personnages où Lekain s'était fait acclamer. Il avait pour eux un profond dédain, qu'il n'a pas caché dans ses Mémoires (2).
W^^ Georges, lors de ses débuts, s'essaya dans Sémiramis et dans Idamé ; mais il faut attribuer ce choix à l'influence de son maître, M'^e Raucourt (3).
Il n'y a guère que Lafond, l'excellent « chevalier
(1) Sous l'Empire, on joua de préférence Brutiis, la Mort de César, Œdipe, Oreste, Rome sauvée et Zaïre. De 182.J à 18oo, nous voyons, en consultant les tableaux chronologiques de Souhies, qn'Œdipe eut 53 représentations, Adélaïde 13, Alzire 25, Makomel 65, Tancrède 59, l'Orphelin 12, Oreste 9, Sémiramis 6. Ce qui fait que, durant cette période, la Comédie-Française représenta en moyenne huit tragédies de Voltaire par année. A partir de 1855, il n'y a guère que Za:ire et Mérope qui restent au répertoire. Disons cependant que Beauvalet donna une représentation extraordinaire de Mahomet, que Tancrède fut joué aux Matinées Ballande et que la Comédie-Française, en 1893- 1894, représenta quatre fois la Mort de César.
(2) «.... Aussi, excepté deux ou trois rôles de Voltaire, dit Talma « dans ses Mémoires, je n'ai jamais rien pu ou plutôt rien voulu jouer i< de lui. J'ai joué Othello deux cents fois peut-être et trois ou quatre « fois à peine Orosmane ; je le laissais à Lafond : ils étaient aussi gas- « cons l'un que l'autre. » (Cf. Mémoires de Talma. Bruxelles, Muquardt, 1830.)
(3) M'" Georges débuta le 8 frimaire an XI (29 novembre 1802) dans Aménaïde, dans Sémiramis et dans Idamé. Les femmes attendaient avec impatience la tragédienne à ce dernier rôle pour savoir comment
français », qui fit encore applaudir Gengis, Tancrède et Zamore, sans toutefois parvenir à rendre aux œuvres du poète leur ancien éclat (1).
Avec Mlle Raucourt finissait cette génération de comédiens que Voltaire avait formés, auxquels il avait prodigué conseils et leçons avec l'incroyable énergie que l'on connaît, auxquels il avait su communiquer, pour jouer ses tragédies, une ardeur égale à celle qu'il mettait à les composer.
Le couronnement de Voltaire.
A la sixième représentation d'Irène^ le buste de Voltaire fut couronné sur la scène de la Comédie-Française.
Dès le retour du seigneur de Ferney, les comédiens avaient résolu de célébrer le poète, qui pendant plus d'un demi-siècle avait été leur soutien. Déjà ils avaient
elle coitlerait l'héroïne de Voltaire. M"« Georges releva simplement ses cheveux en les nouant avec unruhan doré. Elle fut admirable.
Le 28 juin 1827, grâce à la protection du duc de Devonshire, la grande artiste alla donner à Londres quelques représentations. Jugeant que les œuvres de l'auteur de Zaïre, tout imprégnées de Shakespeare, étaient celles que les Anglais goûteraient le mieux, elle joua Sémiramis et Mérope. Les recettes s'élevèrent à 8000 livres (200.000 francs.)
(1) Alexandre Dumaspèrecite dans ses Mémoires ce joli mot de Lafond à propos du rôle de Zamore : l'auteur d'.-l7i/o« y demandait un soir au tragédien dans les coulisses de la Comédie : « Monsieur Lafond, pourquoi jouez-vous Zamore avec une ceinture aussi usée ? Vos plumes ont l'air d'arêtes de soie; c'est indécent !» — « Jeune homme, Zamore n'est pas riche , Zamore est dans les fers ; Zamore ne peut pas tous les jours s'acheter une ceinture neuve. C'est de la couleur historique ! » (Cf. Alexandre Dumas père, Mémoires. Bruxelles, Muquardt, tome Vin.)
repris, tandis qu'ils répétaient Irène, les chefsd'œuvre du maître ; chaque jour, devant une salle comble, La Rive et M°^ Vestris faisaient applaudir tour à tour Tancrède, Sémiramis et l'Orphelin. Voltaire quittait Thôtel des de Villette, oii il habitait, et se rendait en habit de gala à ces représentations, auxquelles il assistait dans la loge des gentilshommes de la chambre. A son entrée, le public lui faisait toujours une ovation, et les artistes, encouragés par les bravos de l'auteur, se surpassaient eux-mêmes. Quant à l'enthousiasme du parterre excité par la présence du grand homme, il était impossible à dépeindre.
Un soir, que l'on avait couvert Alzire d'applaudissements, le chevalier de Lescure, officier au régiment d'Orléans, alla trouver Voltaire au foyer de la Comédie et lui présenta l'impromptu suivant :
Ainsi chez les Incas, dans leurs jours fortunés, Les enfants du Soleil, dont nous suivons l'exemple, Aux transports les plus doux étaient abandonnés, Lorsque de ses rayons il éclairait leur temple.
Le patriarche, pour marquer sa reconnaissance, répondit sur-le-champ :
Des chevaliers français, tel est le caractère ;
Leur noblesse en tout temps me fut utile et chère (1).
L'impromptu et la réponse n'étaient que médiocres ; mais les spectateurs, qui les entendirent, étaient disposés à exalter les moindres mots de Voltaire. Le lendemain, tout Paris connut les vers du jeune homme et
(1) Cf. Mercure, mois de mai 1778.
ceux du vieillard, et lui rima de nouveaux compliments [i].
Le public avait donné l'exemple au tripot; c'était à lui maintenant de trouver quelque moyen pour témoigner au poète sa gratitude et son admiration. L'on songea à jouer un « à-propos », où l'éloge de Voltaire serait habilement fait. Palissot, qui avait entendu parler de ce projet, soumit au comité de lecture une piécette intitulée : le Triomphe de Sophocle ; mais, après une première audition, on reconnut que l'œuvre était d'une excessive faiblesse, et l'on jugea scabreux de faire louer l'auteur du Dictionnaire philosophique par l'auteur de la Comédie des philosophes.
Les sociétaires refusèrent l'ouvrage, alléguant qu'ils n'avaient point le loisir d'en apprendre les rôles. L'excuse manquait de vraisemblance, car le Triomphe de Sophocle n'avait en tout que quatre-vingts vers. Palissot se consola de ce refus en faisant imprimer sa pièce (2). Mal lui en prit, car Fréron s'en saisit pour écrire un article plein de verve et d'ironie mordante, où le malheureux panégyriste et le Sophocle de Ferney étaient fort maltraités (3).
(1) Citons entre autres cet impromptu sur Irène, conservé par Wagnière dans ses Mémoires :
Ouc ce vieillard rival des domi-dioux d'AHiône, U AIzire et de Brutus l'auteur noble et touchant, D'un chef-d'œuvre nouveau vienne enrichir la scène, J'admire sans surprise un pareil pliéuomène : L'astre du jour est beau jusque dans son couchant.
(2) Voici le titre exact de l'édition: le TriompJie de Sophocle, comédie dédiée à M. de Voltaire, par M. Palissot. A Paris, chez Jean-François Bastien, libraire, rue du Petit-Lion. Brochure de vingt-huit pages. Prix, vingt-quatre sols.
(3) Cf. Année littéraire, 1778. Lettre xiv.
Finalement l'Assemblée comique décida que Brizard et M.^^ Vestris, à la sixième représentation d'Irène, couronneraient Voltaire dans sa loge, aux yeux de toute la salle. Le bruit de cette décision se répandit rapidement. Tous les amateurs de théâtre se promirent d'assister à cette cérémonie, et si quelques ennemis du poète s'en allèrent disant que les comédiens lui réservaient « des folies » (1), ses admirateurs prirent les places d'assaut pour pouvoir l'acclamer.
Le 30 mars, lorsque Voltaire parut dans son avantscène des secondes, avec son habit régence et sa large perruque à nœuds grisâtres, qu'il peignait lui-même chaque matin, ce furent des cris et des trépignements de joie. M""^ Denis et M""*^ de Villette occupaient le devant de la loge. Par galanterie, le poète était resté derrière elles, mais le parterre ne l'entendit pas ainsi ; il voulut voir son '< dieu » : le vieillard dut s'asseoir entre sa nièce et la marquise. « La couronne I » cria-t-on alors. A ces mots la porte de la loge s'ouvrit ; Brizard parut avec M™® Vestris, tenant une couronne, qu'il posa sur la tête du poète. Avec une hâte pudique, ce dernier la retira et la tendit à « Belle et Bonne » ; le public, véritablement ivre, pria M"" de Villette de la rendre à son illustre ami. Il s'y opposa, mais le prince de Beauveau, s'emparant des lauriers, en ceignit de force le front du patriarche.
« Toutes les femmes étaient debout, dit Grimm. Il y avait plus de monde dans les couloirs que dans les loges. Toute la comédie, avant la toile levée, s'était avancée sur le bord du théâtre. On s'étouffait jusqu'à l'entrée du parterre, oîi plusieurs femmes
(1) Cf. Coutrat, Défense de Voltaire contre ses amis et ses ennemis, Paris, Laine, 1872, page 48.
étaient descendues, n'ayant pas pu trouver ailleurs des places pour voir quelques instants l'objet de tant d'adorations. J'ai vu le moment oîi la partie du parterre qui se trouve sous les loges allait se mettre à genoux, désespérant de le voir d'une autre manière. Toute la salle était obscurcie par la poussière qu'excitait le flux et le reflux de la multitude agitée. Ce transport, cette espèce de délire universel a duré plus de vingt minutes, et ce n'est pas sans peine que les comédiens ont pu parvenir enfin à commencer la pièce (1). »
Grimm n'exagère pas. Il existe au Louvre un dessin de Gabriel de Saint-Aubin, qui représente cette scène, et, en examinant ce merveilleux crayon^ nous pouvons constater que le peintre et le chroniqueur sont parfaitement d'accord (2). Devant le rideau baissé, dont quelques acteurs écartent une extrémité pour regarder la salle, tout le public debout ou se penchant hors des galeries se tourne vers l'avant-scène de gauche, dont les colonnes sont ornées de banderoles portant les titres et les dates des tragédies du maître. Voltaire, couronné par ses deux interprètes, regarde la foule avec des larmes dans les yeux. On sent que l'émotion et la joie l'empêchent de parler et qu'il articule avec peine la phrase célèbre : « Français, voulez-vous donc me faire mourir à force de gloire ! »
Pauvres Welches ! Il vous devait ces mots de reconnaissance, vous dont il avait tant médit, qu'il jugeait indignes de la tragédie sérieuse et seulement capables de goûter les crébillonnades, vous que, quelques semaines auparavant, il traitait encore « d'impudente arène dans laquelle on est jugé par la plus effrénée canaille (3) ».
(1) Cf. Grimm, Correspondance liltéraire, année 1778.
(2) Ce dessin se trouve actuellement dans la galerie des dessins du Louvre, salle X, à la cimaise.
■ (3) Cf. Lettre de Voltaire à La Harpe, 14 janvier 1778.
Cependant le silence s'est établi. Les trois coups sont frappés, et l'on commence le premier acte à' Irène. Mais personne, si ce n'est Voltaire, n'est venu pour la tragédie. Tout le monde a les yeux fixés sur l'auteur de Zaïre. La pièce n'est point écoutée et n'en est que plus applaudie. La toile tombée, les battements de mains redoublent avec fureur.
Sur la scène, les comédiens se sont laissés gagner à l'enthousiasme du public. Ils jugent que d'avoir couronné Voltaire dans sa loge ne suffit pas à contenter cette salle en délire. Il faut trouver pour le poète un triomphe plus éclatant.
C'est alors que W^^ La Chassaigne, charmante actrice, plus célèbre par sa beauté que par son talent, rappelle à ses camarades !'« orgie», célébrée quelques années auparavant chez M"'' Clairon, pendant laquelle la divine Electre couronna le buste de son auteur favori et récita à sa louange une ode de Marmontel. Pourquoi ne pas suivre cet exemple (l)?
L'excellente idée est adoptée sur-le-champ. Vite, l'on court au foyer chercher le buste du patriarche, et, quelques instants après, buste et piédestal se trouvent au milieu du théâtre. En hâte les artistes qui viennent de jouer Irène, et ceux oui vont interpréter Nanme, la seconde pièce du programme, se groupent autour du marbre. Le rideau se lève, laissant apercevoir le plus curieux spectacle que l'on puisse imaginer : dans un
(1) M" 'La Chassaigne n'était pas la seule à avoir eu cette idée. La Harpe écrivait : « Je ne sais pas encore quelle espèce de triomphe on lui décernera ; pour moi, je voudrais qu'il fût couronné sur le théâtre, y Cf. La Harpe, Correspondance littéraire. Paris, Migneret, 1804, tome II, p. 204.
décor de Brunetti, représentant un salon percé de grandes arcades à travers lesquelles u on voit la mer et des tours » (1), se dresse l'image du successeur de Racine ; en demi-cercle, autour d'elle, tous les acteurs et toutes les actrices du tripot, des palmes et des guirlandes à la main. Aux héros tragiques en grands costumes, se mêlent les falbalas et les paniers des soubrettes et des marquises, les habits somptueux des habitués du foyer, qui, après avoir entendu Irène des coulisses, se sont glissés sur la scène, les vestes aux teintes chaudes et tranchantes par leur simplicité des valets et des paysans. Dans l'enfoncement, on aperçoit les gardes qui ont figuré dans la tragédie ; au premier plan, quelques danseuses du corps de ballet ajoutent une note gracieuse à cet ensemble, à ce pêle-mêle aux couleurs chatoyantes et harmonieuses.
A la vue de ce buste, de ces couronnes et de ces guirlandes, les bravos redoublent avec frénésie. L'enthousiasme est à son comble, et remarquons qu'il est absolument sincère. Au milieu des acclamations on ne pourrait distinguer le moindre sourire ironique, entendre le moindre trait d'un Fréron ou d'un soldat de Corbulon. « L'envie et la haine, dit Grimm, pour lesquels l'en- « thousiasme n'est pas péché d'habitude, le fanatisme « et l'intolérance n'ont osé rugir qu'en secret, et pour « la première fois peut-être on a vu l'opinion publique (( en France jouir avec éclat de tout son empire (2). »
Brizard, costumé en moine de Saint-Basile, pose la première couronne sur le buste du maître ; ses cama-
(1) Cf. Lettre de Voltaire à Mole, H mars 1778.
(2) Cf. Grimm, Correspondance littéraire, année 1778.
rades s'empressent de rimiter, et, tandis que les sentinelles du théâtre enlacentleurs baïonnettes de festons fleuris, et s'en servent pour former au-dessus delà statue un arc-de-triomphe, M™* Vestris s'avance et lit les vers suivants, que le marquis de Saint-Marc vient d'improviser ;
Aux yeux de Paris enchanté,
Reçois en ce jour un hommage,
Que confirmera d'âge en âge
La sévère postérité.
Non, tu n'as pas besoiu d'atteindre au noir rivage Pour jouir des honneurs de l'immortalité.
Voltaire, reçois la couronne
Que l'on vient de te présenter ;
Il est beau de la mériter
Quand c'est la France qui la donne !
Ces vers bien dits furent accueillis avec transport. De toute part l'on cria bis, et la tragédienne dut les répéter. D'ailleurs mille copies de l'œuvre de Saint-Marc circulaient dans la salle. Quant à M'^'' Faniez, qui était allée demander cet impromptu à Taiiteur &' Adélaïde de Ponthieu, elle baisa respectueusement le buste couronné. Voltaire, trop ému, s'était retiré au fond de sa loge. Le marquis de Yillette l'entraîna sur le devant. Le vieillard parut, comme écrasé sous le poids de sa félicité.
On connaît l'estampe de Moreau, dédiée à M""* de Villette, qui reproduit cette scène enthousiaste. Les moindres détails en sont rendus avec exactitude et fidélité. Bien que les personnages soient fort petits, l'on peut facilement reconnaître sur la scène Brizard, jyjme Yestris, La Rive, Préville et sa femme, Mole et la
Guimard ; dans les loges, le comte d'Artois, la duchesse de Chartres et la belle M""^ de Gossé donnant le signal des applaudissements au parterre, « cette mauvaise bête » de Gilbert, protestant par son "attitude significative contre les ovations faites à « Vol-à-terre ». Cette admirable gçavure en dit plus que toute description.
La toile se baissa et les comédiens jouèrent Naiime. L'œuvre ne fut que médiocrement rendue, mais elle fut fort applaudie. Le buste n'avait pas été retiré ; on l'avait seulement mis sur un côté du théâtre.
Le comédie achevée, la foule voulut encore voir l'auteur de tragédies qui avaient ému et charmé tout un siècle. L'on se rangea dans les corridors et dans les escaliers pour le regarder passer. Quand il eut gagné sa voiture, le peuple l'accompagna en criant : « Vive Voltaire ! Des flambeaux, des flambeaux ! que tout le monde puisse l'admirer ! »
Voltaire eut un rare bonheur. Plus heureux que les empereurs de l'ancienne Rome, que l'on oubliait souvent après les avoir immortalisés, son apothéose eut un lendemain.
Ce fut en 1790, à une représentation de Brutus, où rentrait Talma, après une longue absence.
Au moment où Ton allait commencer la Feinte par amour [\)^ la petite pièce qui terminait le spectacle, quelqu'un se leva et demanda qu'on apportât sur la scène le buste de l'auteur de Zaïre.
Les comédiens obéirent sur-le-champ. Fleury s'avança, tenant un papier à la main, et lut l'impromptu
(1) Comédie en un acte, en vers, par Dorât, représentée en 1773 pour la première fois.
suivant, que M. Pyère, auteur assez obscur d'une Ecole des pères^ avait composé pendant le premier acte de la tragédie :
Les beautés de Brutus, aujourd'hui mieux senties, Trouvent enfin leur place au Théâtre-Français ; Par un peuple nouveau lu les vois applaudies ; La seule liberté manquait à leurs succès.
A coup sûr, « senties » et « applaudies » n'étaient pas des rimes riches, mais l'intention était si bonne que le parterre passa par-dessus ce défaut d'euphonie, et accueillit le quatrain avec de grands applaudissements.
Ces bravos encouragèrent un autre spectateur. Fleury avait à peine achevé sa lecture, qu'un papier plié en triangle tombait sur le théâtre. Gérard, qui entrait en scène à ce moment, le ramassa, à l'invitation du souffleur.
A l'instant même, on cria de tout côté : « Silence ! silence ! Le billet ! le billet ! »
Gérard, étant fort myope, dut remettre le papier à son camarade Grammont, qui, après l'avoir déployé, lut les vers suivants :
Français, à ce grand homme on doit la liberté !
Et l'honneur qu'on lui fait, il l'a bien mérité.
Voltaire a, le premier, blâmé le fanatisme ;
11 vous a démontré l'horreur du despotisme :
Suivons tous ses conseils, et bientôt l'univers,
Imitant notre exemple, aura brisé ses fers ;
Alors, on ne verra sur les deux hémisphères
Que des hommes égaux, qu'un seul peuple de frères ! »
La pièce était signée : «Impromptu du sieur Tissot, « soldat du centre de Saint-Louis-en-l'Ile, sentinelle « de l'amphithéâtre des troisièmes. »
La salle, sachant que l'auteur était de garde à l'amphithéâtre, demanda à le voir.
Tissot se montra et fut acclamé (1).
Telles furent ces deux fêtes, célébrées en l'honneur de Voltaire par les comédiens et par le public reconnaissants. Chacune d'elles présentait un caractère différent : la première, c'était le xviir siècle rendant hommage au plus grand de ses tragiques, à celui qui lavait le plus ému et le plus charmé. La seconde, c'était une génération nouvelle saluant dans l'auteur de Brutus le philosophe, chez lequel elle avait puisé ses idées libérales, le poète dont les tirades lui rappelaient l'éloquence d'un Mirabeau. Mais toutes deux étaient d'un égal enthousiasme.
Qui aurait pu prévoir en 1718, lorsqu'Arouet, encore inconnu, lisait d'une voix tremblante son manuscrit d'OEdipe devant le tripot sévère et malveillant, que deux fois la Comédie-Française et les Welches traiteraient ce jeune homme à l'égal d'un dieu?
(1) Cf. Mémoires de Talma. Bruxelles. Muquardt, 1850, 3 vol.