V2 VOLTAIRE ET LES COMEDIENS
Polyphonie dans Mérope et celle de Biaise dans Nanine où il fut particulièrement jçoûté (1).
On le voit, dans ses imitations du théâtre anglais, Voltaire avait peu réussi, et ses interprètes, malgré leurs efforts consciencieux, n'avaient pas été plus applaudis que lui. Auteur et comédiens aspiraient à une revanche. Ils l'eurent avec Zaïre.
Zaïre.
QUINAULT-DUFRÊNE GrANDVAL M"'' GaUSSIN
Le succès de Zaïre fut prodigieux, mais non pas immédiat. Aux premières représentations (2), les acteurs, dépaysés dans le monde oriental et chrétien où Voltaire avait transporté l'action de sa tragédie, jouèrent médiocrement. Quant au public, il se trouva dérouté en ne voyant plus sur la scène les héros de l'antiquité, qu'il avait coutume d'y applaudir. Le parterre, où les amis de l'auteur contrebalançaient ses ennemis, ne
(l'i Voltaire avait choisi Paulin poui' créer Polyphonte. L'acteur était médiocre, mais d'une gr.ande docilité; le poète se promettait de « l'élever à la brochette pour jouer les tj'rans ». A la troisième représentation de Mérope, l'auteur fut frappé d'un défaut dans les rôles de Polyphonte et d'Erox. En rentrant de chez la marquise du Châtelet, où il avait soupe, il rectifia ce qu'il trouvait mauvais et donna ordre à un laquais de porter les corrections chez Paulin. Le valet fit respectueusement observer à son maître qu'il était plus de minuit, et qu'il serait peut-être peu convenable de réveiller le tragédien. — « Va, va, lui dit Voltaire, les tyrans ne dorment jamais. » (Cf. Mémoires de Lekain. Faits particuliers sur ma première liaison avec M. de Voltaire.)
(2) La première représentation de Zaïre eut lieu le 13 août 17.32.
laissa pas de relever quelques négligences, que le poète n'avait pu éviter dans la hâte et dans l'effervescence avec lesquelles il avait écrit sa pièce. Il n'y eut pas de cabale, mais il y eut du tumulte.
Durant trois jours Voltaire retoucha son manuscrit et fit travailler ses interprètes. A la quatrième représentation, œuvre et comédiens étaient transformés : Zaïre fut trouvée parfaite, et, au dire des connaisseurs, jamais tragédie n'avait été mieux jouée (1).
Le rôle d'Orosmane était tenu par Quinault-Dufrêne, « le plus beau des hommes que l'on puisse voir. » Sa figure noble et majestueuse, sa stature bien proportionnée, ses gestes éloquents, son organe enchanteur contribuèrent à faire de lui un « admirable Soudan w.Pour sa façon de jouer, elle fut au-dessus de tout éloge. Diderot déclara que personne ne surpasserait le tragédien dans ce personnage (2j. Mais au moment où l'auteur des Salons écrivait ces mots, il n'avait pas encore entendu Lekain, qui fut sublime dans Orosmane, et qui effaça tous les souvenirs que ses prédécesseurs avaient laissés, sinon le critique serait revenu sur son jugement.
Le témoignage de Diderot est le seul que nous ayons sur le jeu de Quinault dans Zaïre (.3). La correspondance de Voltaire, les Mémoires de l'époque ne nous apprennent rien à ce sujet. Les anecdotes dramatiques
(1) Cf. Lettre de Voltaire à Cideville, 2o août 1732.
(2) Cf. Diderot : Observations s:^i' Garrick.
(3) L'on peut cependant citer encore comme document ces vers de Voltaire (troisième Discours de lenvie) :
Quand Dufresne et Gaussin, d'uue voix attendrie, Font parler Orosniaue, Alzire, Zénoliie, Le spectateur content, qu'un beau Irait vient saisir, Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir.