‹ Voltaire et RousseauChapitre 3 sur 5 · XX\II · texte numérisé non relu

XX\II

vous importe? c'est sûrement une fiction pour vous.

)) Tout honnête homme doit avouer les Hvres qu'il pubUe: je me nomme donc à la tête de ce recueil, non pour me l'approprier, mais pour en répondre. S'il y a du mal, qu'on me l'impute; s'il y a du bien, je n'entends point m'en faire honneur. Si le Hvre est mauvais, jen suis plus obligé de le reconnaître, je ne veux pas passer pour meilleur que je ne suis.

)) Quant à la vérité des faits, je déclare qu'ayant été plusieurs fois dans le pays des deux auiants, je n'y ai jamais ouï parler du bai^on d'Estange, ni de sa fille, ni de M. d'Orbe, ni de milord Edouard Bomston, ni de M. de Wolmar; j'avertis encore que la topographie est grossièrement altérée en plusieurs endroits, soit pour mieux donner le change au lecteur, soit qu'en effet l'auteur n'en sut pas davantage. Voilà tout ce que je puis dire : que chacun pense comme il lui plaira.

)) Ce livre n'est point fait pour circuler dans le monde, et convient à très peu de lecteurs. Le style rebutera les gens de goût ; la matière alarmera les gens sévères ; tous les sentiments seront hors de la nature pour ceux qui ne croient pas à la vertu. 11 doit déplaire aux dévots, aux libertins, aux philosophes; il doit choquer les femmes galantes et scandaliser les honnêtes femmes. A qui plaira-t-il donc ? Peut-être à moi seul ; uiais à coup sûr, il ne plaira médiocrement à personne.

■;> Quiconque veut se résoudre à lire ces lettres

doit s'armer de patience sur les fautes de langiio, sur le style emphatique et plat, sur les pensét-s communes rendues en termes ampoulés ; il doit se dire d'avance que ceux qui les écrivent ne sont pas des Français, des beaux-esprits, des académiciens, des philosophes ; mais des provinciaux, des étrangers, des solitaires, des jeunes gens, presque des enfants, qui, dans leurs imaginations romanesques , prennent pour de la philosophie les honnêtes délires de leur cerveau.

)) Pourquoi craindrais-je de dire ce que je pense ? Ce recueil, avec son gothique ton, convient mieux aux femmes que les livres de philosophie : il peut même être utile à celles qui, dans une vie déréglée, ont conservé quelque amour pour l'honnêteté. Quant aux fdles, c'est autre chose : jaraéiis fdle chaste n'a lu de romans, et j'ai mis à celui-ci un titre assez décidé pour quen l'Ouvrant on sût à quoi s'en tenir. Celle qui, malj^Té ce titre, en osera lire une seule page, est une tille perdue; mais qu'elle n'impute point sa perte à ce livre : le mal était fait d'avance. Puisqu'elle a commencé, qu'elle achève de lire, elle n'a plus rien à risquer.

» Qu'un homme austère, en parcourant ce recueil, se rebute aux premières parties, jette le hvre avec colère et s'indigne contre l'éditeur, je ne me plaindrai point de son injustice ; à sa place, j'en aurais pu faire autant. Que si, après l'avoir lu tout entier, quelqu'un m'osait blâmer de l'avoir publié, qu'il le dise» s'il le veut, à toute la terre; mais qu'il ne vienne

pas me le dire, je sens que je ne pourrais d*- ma vie estimer cet homme-là. )^

J'ai dit qu'il y avait dans V Hélohc deux choses nouvelles : d'abord une peinture des passions inconnue jusque-là à la prose française, ensuite un essai de conciliation entre la reli^non el la philosophie. Ces deux points eussent sufîi au succès du livre; mais le génie de Rousseau sut y en introduire un troisième : la nature. Il choisit pour paysages les Alpes, les lacs, les vallées enchanteresses delà Suisse. Ce livre allait donner à tous le goût de la vie champêtre ; on vit sous son influence s'élevei' dans toutes les campagnos les jolies maisonnettes à contrevents verts (3) , et toutes, glace aux leçons de Jean-Jacques, surent désormais se placer aux endroits les mieux orientés. L'amour de Tespare, du plein air, des sites étendus et des gracieux paysages, pour la première fois s'universalisa. On \it les cabarets populaires prendre pour enseigne : A hi holh vue ; c'était le signe d'un changement demœuis encore à son aurore , mais dont le résultat (très appréciable de nos jours) devait être la transformation des campagnes. Celte révolution allait inoculer, même aux villes, le goût du plein air. C'est le souffle de Jean -Jacques qui, depuis loj-s. renversa les malsaines et sombres cités bâties par le moyen âge ; c'est à son heureuse influence que nous devons de voir partout se créer les promenades plantées d'arbres, les jardins pui)lics. les squares. Ce besoin si nouveau chez les peuples modernes de se sentir en communication avec la nature, date de Vllélu'ùe, du ]'lcni,v

.sitrof^anl el des Cnii fessions ; mais il laiil \oir ici aillant riiifluence de la Suisse que riniluence de Jean Jacciues. La nature, seule souveraine en ce pays unique, n'avait point permis que l' homme put, comme ailleurs, complètement se citadiniseï" *.

. Le Contrat social, Y Emile, le Vicaire savu!/(ird, la Lettre à larchevèqiie de Paris se succédèrent coup sur coup; l'admiration, l'étoniiement, la colère, furent portées à leur comblr. \ollaire s'écrie : « Oh ! comme n»Ais aurions aimé ce fou s'il n'avait pas été un faux frère ! » Et ailleurs: «Jean-Jacques eût été un Paul s'il n'avait pas mieux aimé être un Judas, n

Mais qu'on voie, dans sa correspondance, son enthousiasme lorsque paraît la Profession de foi (la Vicaire savoyard l A propos du Contrat social nu de certains passages de V Fini le, il répète souvent: « Jean-Jacquesestfou, cela est certainl) mais s'interrompant tout à coup , il manque rarement d'ajouter : « Et pourtant ce fou a fait le Vicaire savoyard ! Lisez, mes frères , propagez les saines doctrines du vicaire de Jean-Jacques ; c'est le sermon sur la montagne. J'ai fait relier en or ce petit livre. »

La nature, dans V Emile et le Vicaire, apparaissait avec toute sa magniiicence : jamais les montagnes, les horizons lointains, les nuages

• Rousseau avait les villi^.s en horreur : « Le? lioin- )!ip?, (lit-il, ne sont point faits pour être enlnssés en foiirinilièf-Hs, mais épars sur la terre qu'ils «loi vent • •ulliver... Les villes sont le gouffre de l'eppôce )uimaine. » {Emile, liv. 1.)

n'avaient été décrits avec cette éloquence. L'émotion de Jean -Jacques en présence de tant de beautés, aperçues, ce semble, pour la première fois, devait se communiquer et rester à jamais au cœur des hommes. JNous emportons tous depuis un siècle, ineffacablement, le souvenir des Charme ttes. Le site enchanteur au milieu duquel le vicaire savoyard ouvre son âme au jeune philosophe, nous le voyons encore : u ...Dansl'éloignement, l'immense chaîne des Alpes couronnait le paysage ; les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines, et, projetant sur les champs, par longues ombres, les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l'œil humain puisse être frappé. On eût dit que la nature étalait à nos yeux toute sa magnificen'^e pour en offrir le texte à nos entretiens. »

A l'heure même où Rousseau publiait presque coup sur coup ces livres sans exemple, et pour ainsi dire sans préludes dans la littérature française, Montesquieu, Buffon, Diderot, d'Alemberl étaient eux-mêmes dans toute leur puissance; Voltaire régnait à Ferney; l'Europe entière lisait VE)icijcloi)écUe et croyait y tout apprendre.

Imprudents! s'écriait Jean-Jacques, vous refaites l'œuvre coupable des théologiens; ils avaient mis entre l'homme et Dieu leurs doctrines insensées, et vous y remettez vos systèmes; vous recommencez à charger les épaules du peuple de fardeaux qu'il ne peut et ne veut plus porter: vous troublez et gâtez un des plus beaux mouvements qu'il y ait eus dans Thisfoire. A l'heure

où par toute la terre les hommes commencent a s'afl'ranchir, vous voulez imposer des études impossibles aux multitudes. Les théologiens, au nom de la foi, nous demandaient trop de soumission ; imitateurs du passé, pour nous inculquer votre philosophie vous nous demandez trop de science. Le christianisme déclarait les hommes damnés dès leur naissance, et vous aussi vous les croyez si défectueux, tels que Dieu les a faits, que vous voulez les refaire. Les anciens dogmes admettaient une révélation unique pour tout le genre humain et pour tous les siècles; ils rétrécissaient ainsi la puissance divine; au lieu de l'élargir vous la rétrécissez encore. Vous ne comprenez pas que toute âme en naissant apporte sa révélation personnelle. Quel droit sans cela aurions-nous à la liberté? et qui pourrait songer à s'affranchir du niveau général ? L"homme était né bon et saint, vous le rendez méchant; il était né libre, vous en faites un esclave ; il devait être son éducateur et son maître à lui-même, vous en faites un disciple. Jeune précepteur, s'écrie-til en commençant r^w^V?, je veux vous apprendre à tout faire en ne faisant rien. Il dit ailleurs: «Notre manie enseignante et pédantesque est toujours d'apprendre aux enfants ce qu'ils apprendraient beaucoup mieux d'eux-mêmes...)) Dans sa Lettre à C archevêque de Paris, il dit encore : « J'établis l'éducation négative. » L'Emile fut au XYiir- siècle la joie des mères et des enfants ; il établissait pour ceux-ci le droit au bonheur et à la liberté; il montrait que l'enfance a sa philosophie qui vaut bien la nôtre : <• L'en-

faiice a des manières de voir, de penser, de senlir. qui lui sont propres; rien n'est moins sensé ({lie d'y vouloir substituer les nôtres. » il donnait pour devoir aux femmes d'allaiter leurs enfants; c'était leur commander, à elles, aussi le hunheur. Quelques philosophes sourirent des paradoxes de Jean- Jacques, mais les femmes se passionnèrent pour ce livre unique. L Héloïse leur avait appris l'amour; elles apprenaient dans y Emile la maternité. Il restait désormais acquis que ces deux sentiments sont les seules bases impérissables de l'ordre social. Il rendait ainsi à la femme son rang de souveraine et l'appelait à régner sur le plus divin et le plus cher de tous les royaumes : la famille. Et que fallait-il faire pour réducation de cette souveraine, sinon la laisser à son propre coeur? Dieu, qui lui a mis pour l'enfant le lait à la mamelle , peut-il lui avoir refusé les trésors nécessaires à l'allaitement moral?

Voilà ce que Rousseau enseignait à son siècle ; uKtis il fit plus encore.

Contre la puissance nobiliaire et cléricale, Vi'ltaire avait contribué à fonder la royauté {iuancière : il prêtait aux princes et ne craignait pas aux échéances d'envoyer les huissiers au duc de lUchelieu lui-même... Cette omnipotence pas- .s;igère de l'argent et de l'industrie, destinée à l'onverser un ancien ordre de clioses, devait aller grandissant pendant plus d'un siècle, jusqu'à ce qu'elle-même, ayant accompli sa tâche, donnât au monde le spectacle de sa propre ruine; mais viï face de cette puissance nouvelle, encore à son

aiirort-, Rousseau, par sa vie plébéienne, fondait ia pai^^ance de la pauvreté. Il savait d'ailleurs ce que ne savait aucun des philosophes ses contemporains, il savait combien il est cruel et humiliant pour un homme d'être asservi, sous quelque nomquece soit, aux fantaisies d'un autre homme. 11 avait été laquais ; il avait été presque mendiant ; pour lui donner du pain, on l'avait fait, à deux reprises, changer de religion ; on l'avait contraint, lui le plus vrai des hommes, à de triples mensonges. 11 eût voulu aimer, on avait allumé en lui la haine; il eût voulu être grand, probe et généreux , on l'avait contraint d'user de petitesses; s'il n'eût incessamment veillé sur luimême, on l'eût rendu voleur *. Maîtrise et domesticité, il avait dès sajeimesse pris en telle horreur ces deux mots, qu'il eût voulu les effacer de toute langue humaine, car il était bieii sûr que Dieu n'avait créé ni le mot ni la chose. L'Europe entière était attentive à ses discours ; es philosophes se taisaient. Voltaire seul ne savait retenir ni ses élans d'enthousiasme, ni ses mouvements de colère; il lui sembla que Jean- Jacques allait discréditer la grande et puissanle ossociation de philosophes que lui, Voltaire, venait avec tant de peine d'organiser depuis Madrid jusqu'à Saint-Pétersbourg. Lui seul osa entrer en lice avec Jean-Jacq les ; il en résulta entre ces deux hommes un des plus magnifiques dialogues que les peuples eussent jamais enten-

* lincore se surprit-il quelquefois buvant, en leur ahsfiicp, le vin de ses maîtres, et se réjouissant du vin liu Ijii'U moins que de i'espiè^derif.

dus. Tous deux veulent la liberté, tous deux, avec un égal courage, travaillent à affranchir la personnalité humaine ; mais pour la rénovation sociale qu'ils préparent, Voltaire et Rousseau ne pouvaient trouver, dans leurs situations opposées, ni le même levier ni le même point d'appui. Voltaire pensait qu'en renouvelant d'esprit les vieilles aristocraties, on pourrait arriver par elles à réformer l'Europe. Rousseau voulait, au contraire, que le nouvel esprit fût prêché à de nouveaux hommes. Tous ses écrits sont un appel aux hommes de la nature*, aux non-civilisés.

Mais ces gens-là, par leur simplicité même, dit Voltaire, seront la proie éternelle des charlatans...

— Eh! de quel droit, répondait fièrement Jean-Jacques, les empêcherez-vous d'être ce qu'ils veulent être?... L'ins inct des simples est un excellent guide ; qu'on leur permette seulement d'être en liberté ce que la nature les a faits : qu'on les laisse à eux-même; qu'on éloigne d'eux théologiens, philosophes, prédicateurs de toul genre, alors ils pourront entendre la vraie loi s'éveiller au fond de leur cœur, et ils vous diront bientôt que nul homme n'a le droit de gouverner d'autres hommes sans leur consenlement. Donc, sans le suffrage populaire universel, aucune autorité ni chez le prêtre, ni chez le prince, ni chez le philosophe !

— Quoi ! vous ferez asseoir la Raison, le Droit, la Justice, la Philosophie elle-même au tribunal de l'imbécillité populaire? Vous ferez dépendre le droit traditionnel et sacré des familles du sen-

liment d'envie qui anime partout le peuple contre les grands ! Ne voyez-vous pas que vous brisez les liens de la société ? Comment pouvez-vous sans roudr assimiler la philosophie aux malheureuses doctrines des prêtres qui, pendant mille ans, ont prêché le mensonge ? Ne comprenezvous pas la différence qui existe entre les rêveries dangereuses d"un jacobin ou d'un dominicain, et les vérités enseignées par les Galilée, les Kepler, les Newton ? Les sciences, depuis deux siècles, malgré les prêtres, ont replacé l'élite du genre humain dans les voies saintes de la lumière et de la justice, et c'est à cette élite c{u'il appartient de gouverner le monde. Il n'y a sur cela à consulterpersonne, ni prêtres, ni peuple, il faut que la raison sente sa force et l'exerce. Malheur à qui voudrait encore la repousser ! Ce qui n'a plus le droit de gouverner les hommes, ce sont les religions prétendues révélées miraculeusement un certain jour, dans un certain lieu ; mais ce droit, perdu pour les religions, la philosophie en hérite, parce qu'elle est pour le sage la révélation incessante universelle où l'être des êtres, par la conscience et la science, s'est toujours et de plus en plus manifesté aux hommes. Celui à c[ui sa raison n'affirme pas avec assez de force cette vérité, et qui cherche une autre base au droit de gouverner et d'instruire, n'est qu'un insensé.

— Et si le philosophe orgueilleux qui prétend gouverner est devenu insensé lui-même, ou bien si par c{uelque erreur naturelle à l'esprit humain il trompe, attriste et fait souffrir des milliers d" hommes, qui donc, sinon le peuple, aura le droit de prononcer sa déchéance? »

Qu'on relise, dans Tordre où elles parurent, lus œuvres de Voltaire et de Rousseau, et qu'on juge si elles ne se résument pas en partie dans le dialogue qui précède.

S'ils ne s'entendent pas sur la question de réformer et de gouverner la société humaine, ils sont en désaccord aussi (et cela devait être) sur la question de l'éducation, qui est au fond la même. Rousseau veut qu'on laisse le peuple et les enfants penser par eux-mêmes et se développer chacun suivant sa nature propre, en leur donnant seulement tous les moyens d'être ce que Dieu les a faits , en ne troublant pas de nos dogmes leur développement personnel. Tout liomme en naissant apporte sa loi, sa foi, une religion tout entière. Si vous y substituez autiv chose, vous perdez tout, vous créez le vide, vor. ~ faites un sacrilège ; vous anéantissez tout un code toute une religion, toute une poésie, tout un monde; vous détruisez une àme, vous étouffez une des voix de la révélation divine, car tout homme en naissant, si vous le laissiez libre, apporlerait son mot au livre éternel.

Mais pour Voltaire la vie est un combat ; il veut que de bonne heure on arme l'enfant contre l'ennemi qui l'entoure. L'ennemi c'est le fanatisme, et l'arme c'est la philosophie. Il veut qu'en opposition au Dieu des prêtres, on lui enseigne le Dieu des philosophes, celui qu"ont adoré Marc-Aurè'e, Socrate, Platon, etc.

Mais Dieu, disait Jean -Jacques, n'est pas seulement le dieu des philosophes, il est le dieu de tous, le dieu des savants et des simples ; il se

conimuniquc à cliaque âme suivant ses besoins et ses facultés; il ne se montre pas an pauvre pasteur des montagnes sous le même aspect qu'à Newton. Laissons chacun voir Dieu comme il se manifeste à lui. En voulant violenter les âmes, on les perd.

Aussi le premier mot de V Emile : « Tou» est bien en sortant des mains de l'auteur des choses.... Mais l'homme bouleverse tout, il défi^ui'e tout.... 11 ne veut rien tel que l'a fait la nature, pas même l'homme ; il le faut dresser... »

Et plus loin : (( Jeune instituteur, je vous prêche un art difficile, c'est de gouverner sans préceptes et de tout faire en ne faisant rien. »

La Profes.^ion de foi du Vicaire savoyard , comment commence-t-elle? — <( Je ne veux pas argumenter avec vous, ni même tenter de vous convaincre : il me sufht de vous exposer ce que je pense dans la simplicité de mon cœur. Consultez le vôtre durant mon discours; c'esl tout ce que je vous demande. »

Chose admirable et qui peint bien ces doux Ijommes! le moment où Rousseau publie Emile ou de l'Educotkm est celui où Voltaire vient de donner le roman de Candide, c'est-à-dire l'histoire d'un jeune homme qui n'ayant rien appris sera partout dupe. Voltaire écrivait donc la critique de Y Emile avant que Y Emile eût paru. C est encore dans le même esprit que. dix ans plus tard, il publia Ylngémi. 11 faut (telle en est la pensée) que les sages, que les philosophes, que les tuteurs des peuples instruisent les mineur^ à se défendre, qu'ils leur apprennent dès

l'enfance à manier les armes contre le fanatisme, et contre cet ennemi point de meilleure arniique la philosophie !

Tous les points où Voltaire, dans sa guerre contre la superstition, va au delà du vrai, sont presque toujours admirablement relevés par Rousseau, mais sans que cela dégénère jamais en personnalité ou en critique directe.

Qu'on lise dans le Dictionnaire phi losophique l'article Hérésie, on verra que ce mot veut dire opinion choisie, et que l'histoire de presque toutes les hérésies est celle des opinions du petit troupeau des sages toujours calomniés et persécutés par les prêtres, en même temps qu'ils étaient méconnus, abandonnés, reniés et insultés par la inultitude. Là-dessus tous les partisans de Voltaire : philosophes, poètes, moralistes, romanciers, et des prédicateurs eux-mêmes, et toutes les belles dames, et tout le monde de n'estimer plus que Vopiiiion choisie des seuls philosophes. Il fallait entendre cela dans les petits soupers, chez le baron d'Holbach par exemple! Jamais on n'avait poussé à cet excès le mépris des foules. S'éloigner du sens commun était devenu presque un mérite. Il était beau d'entendre Rousseau leur répondre ! aussi se fàcha-t-il avec les holbachims c'est le nom qu'il leur donne. Si ces foules instinctives n'existiient pas, leur disait-il, poui contenir le dévergonduge de vos opinions choisies, la société humaine s'en irait sans règle et sans frein de folies en folies. Vous avez l'esprit, le charme, la grâce, je ne le sais que trop ; mais le sens humain, la pensée saine et simple, la

pureté des mœurs (qui fait aussi la pureté d& î'àme) ne nous sont conservés que par ces ignorants.

J'ai dit que les réponses de Jean-Jacques, lorsqu'il s'adresse à Voltaire lui-même, ne dégénéraient jamais en critiques blessantes; citons-en un exemple très signilicatif.

Voltaire, on le sait, avait rapporté de ses conversations en Angleterre avec les free tkinkers, avec les Bolingbrok et lesW^u-burton, un profond mépris pour la nation juive et pour son législateur. Les mêmes libres penseurs l'avaient accoutumé à mépriser Mahomet lil est vrai qu'il se reprocha de l'avoir peint, dans sa tragédie, plus méchant qu'il n'était\ Rousseau voulut donc, dans le Contrat social, rétablir, en faveur des deux grands législateurs de l'Orient, Moïse et Mahomet, l'équilibre rompu par le philosophisme : « La loi judaïque, dit-il, toujours subsistante, celle de l'enfant dismaël, qui depuis dix siècles régit la moitié du monde, annoncent encore aujourd'hui les grands hommes qui les ont dictées; et, tandis que l'orgueilleuse philosophie ou l'aveugle esprit de parti ne voit en eux que d'heureux imposteurs, le vrai politique^ admire dans leurs institutions ce grand et puis/ sant génie qui préside aux étabhssements râbles. »

Voici pour le deuxième exemple :

L'impératrice de Russie, Githerine de monter sur le trône; les philosophes^ valent pas deviner, à huit cents lieu( tance, que cette femme allait être pov

Sophie ce qu'est Tartufe dans la maison d'Orp;on. Kl!e appelait Diderot auprès d'elle, voulait l'aire élever son fils par d'Alembert avec un trailenienl annuel de cent mille francs. Elle proposait de faire imprimer {'Encyclopédie dans ses Etats; (lie encensait Voltaire, lui promettait d'étendre la philosophie sur deux mille lieues de pays; elle le comblait d'éloges, de cadeaux, d'envois de manuscrits précieux sur Ihistoire de Russie, le déterminait à sacrer en quelque sorte son naissant empire, en immortalisant par sa plume l'histoire de ses commencements; Voltaire écrivit sa belle histoire du czar Pierre le Grand, donc le vrai nom (lui-même l'avoue quelque part, à propos de la mort du czarowilz) eût dû être Pierre le Cruel. Le fondateur de l'empire russe fut, aux yeux des peuples civilisés, agrandi de toute la grandeur du génie de Voliaire. Il faut bien dire que celui-ci se laissa prendre moins aux tnances de la grande Catherine, à laquelle, après tout, i! ne se ha guère, que par la joie de voir fonder encore un empire hérétique, un empire d'où l'on chassait les moines et dans lequel le pouvoir cim1 promettait d'absorber le pouvoir religieux; mais Vcltaire ne prévoyait pas que les czars, au milieu de ces peuples barbares, se feraient papes <Hix-mêmes. Cette admiration pour la Russie naissante ne fut pas l'erreur de Voltaire, ce fut 'elle de son siècle : Buffon, Diderot, d'Alembert, tous les philosophes du temps la partagèrent, jjiderot, qui alla en Russie, qui eût pu étudier les choses de plus près, revint enthousiasmé de la Séïuiromh du A'ord, et, par ses récits, il ne

fit qu'augmenter l'admiration loiianLceiise des philosophes, tout heureux de se voir prot-J-ger par des souverains étrangers lorsqu'ils ne rencontraient chez eux que perséculi ns. La faïUo était à ceux qui forçaient les maîtres de la pensée moderne à chercher un asile chez les peuples du Nord. Louis XV, en se laissant aller aux conseils des prêtre>, confribiia puissamirient à illustrer et à fortifier dans l'opinion publique les trois royaumes d'Angleterre, de Prusse et de Russie. La politique ecclésiastique ne semblait avoir pour but que de vouera la mort les nations restées catholiques. Déjà sous Louis XIV, par la révocation de l'édit de Nantes, elle avait exilé de France le négoce et Liiidustrie ; elle eût voulu, au xviii*^ siècle, y comprimer le grand mouvement intellectuel qui était à cotte époque la vraie force du monde. Mais la vie est la vie ; si on l'étouiTe ici, elle surgit ailleurs. La plupart des philosophes placèrent donc leur espoir dc-ns les peuples du Nord. Voltaire, en 176;^, s'éciie: <c Cet emi^ire russe deviendra l'arbitre du Nord ; je vous en avertis, messieurs les Français. »

Rousseau seul sent bien qu"ici les philosophes se trompent; Voltaire vient de publier son Histoire de Pierre le GrcvuJ, lorsqu'il écrit dans le Contrat social : « Les R'.;sses ne seront jamais vraiment policés, parce qu'ils l'ont été trop tôt. Pierre avait le génie imitatif; il n'avait pas le vrai gém'e, celui qui crée et fait tout de rien; quelques-unes des cîioses qu'il fit étaient bien , la plupart étaient déplacées. Il a vu que son peuple élait barbare, il n'a point vu qu'il n'était

pas mùr pour la police ; il l'a voulu civiliser quand il ne fallait qiie l'aguerrir. Il a d'abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand il fallait commencer par faire des Russes : il a empêché ses sujets de devenir jamais ce qu'ils pourraient être, en leur persuadant qu'ils étaient ce qu'ils ne sont pas. C'est ainsi qu un précepteur français forme son élève pour briller un momeni dans son enfance, et puis n'être jamais rien. L'empire de Russie voudra subjuguer l'Europe, et sera subjugué lui-même. Les Tartares, ses sujets ou ses voisins, deviendront ses maîtres et les nôtres : cette révolution me paraît infaillible. Tous les rois de l'Europe travaillent de concert à l'accélérer. »

Que voit Jean- Jacques dans le czar Pierre? un éducateur tyrannique, un homme qui a voulu policer à la manière européenne des peuples qu'on devait laisser suivre leur développement propre au lieu de leur imposer, comme il le fit, une existence étrangère. Prenez garde, éducateur cruel ! puisqu'au nom de votre civilisation européenne vous êtes venu troubler ces peuples dans leur indépendance heureuse et dans leur vie nationale-; prenez garde, dis-je, que ces peuples barbares ne viennent à L*ur tour troubler votre civilisation. Ah! philosophes! philosophes, et bàtiseurs de cités! ne combattez pas la nature, car la nature est plus forte que vous; loin de la combattre, revenez à elle, écoutez ses instincts, refaites- vous hommes, laissez là , pour cofiimencer, toutes vos abstractions sociales, vos titres imaginaires, remontez à la seule dignité

vraie, à Indignité d'hommes. Ne soyez que cela, rien diî plus. Renoncez sartoat, si vous voulez vivre encore, à cette oisiveté funeste, renoncez-y par respect de vous-mêm?s, car tout homme oisif est un fripon ; renoncez-y par prudence , car celui qui fuit le travail court à sa propre nima.

Malice de Voltaire et attitude de Jean- Jacques devant le roi de Prusse. — Les procès Calas, Sirvea, LalJy, etc. -^ Le petit Fichoa.

Je ne pui;; m'imaginer qu'on n'ait de chalei/t que pour des vers de tragédie.

'^YoLiAiBE, Lettre à d'Argental.'

Voltaire et Rousseau ont eu sur la société moderne une influence immense. Le monde d'aujourd'hui vit de leur parole, comme le moyen âge vivait des Pères de l'Eglise ; leurs adversaires eux-mêmes sont, sans le savoir, animés de leur souffle: tous ont subi cette action mystérieuse. Un demi-siècle après la mort de Voltaire, le moins enthousiaste des hommes, le vieux prince de Talleyrand, ne pariait jamais sans émotion d'une visite qu'il avait faite à Voltaire dans sa jeunesse. Il ne croyait plus à rien, mais il croyait encore au défenseur de Calas : u Si Ferney, disait-il, n'avait pas été rendu à la France, je n'aurais jamais signé le traite de Vienne. »

Le culte que l'anlieiuité vouait à ses grands hommes, p'ourquoi làge mod -rue ne le voueraitil pas à ses héros et aux maîtres de sa pensée ?

'N'oublions pas les belles et sages paroles de Mc'ulaigne : u La même peine qu'on prend à détracter de ces grands noms ei la même licence je la prendrois volontiers à leur prêter quelque lonr d'épaule pour les hausser. Ces rares figures, t^t triées pour l'exemple du monde par le consentement des sages, je ne feindrois pas de les i-echarger d'honneur, autant que mon invention pourroit, en interprétation et favorable circonstance-, et il faut croire que les efforts de notre invention sont bien au-dessous de leur mérite. C'est l'office des gens de bien de peindre la vertu la plus belle qui se puisse; et ne nous messieroit pas, quand la passion nous transporteroit à la faveur de si saintes formes. » La plupart des historiens de Voltaire et de Jean-Jacques ont cru devoir faire un parallèle de leurs œuvres et de leurs personnes. Tâche diflicile ! car on sait à peine quel point de comparaison trouvorentreces deux hommes, si difïérentsen tout. Pour mettre en saillie cette dilïérence, il n'est nullement nécessaire de les suivre dans tous ios détails de leur longue existence. Un seul trait les fera connaître :

En 1741, le vieux roi de Prusse Frédéric-Guillaume étant mort, le nouveau roi, Frédéric II, annonce, de sa propre main, à Voltaire, son avènement au trône. Le rusé monarque paraît linmble avec le philosophe ; mais la vérité, c'est qu'd voudrait bien séduire un peu le chantre de Henri IV, et aussi ne pas trop s'exposer aux épigrammes du plus raalm des hommes. Il tremble que son germanisme, que le peu d'importance

qu'avail alors la Prusse ne soient pour raulnir de Zaïre des objets de risée. On voit Jans sii lettre que son nom même de Frédôric reftV:ï\t\ Un tel nom en France ne paraîtra-t-ii pas bien barbare? Il l'adoucit autant qu'il peut et signe Fêdérlc ; mais il reste toujours à ce nom sa terminaison fâcheuse. Hélas ! s'il accomplit de grandes actions, s'il devient, comme il l'espèie, un héros, ce vilain nom ne nuira-t-ilpas à sa gloire? Pourra-t-on nob ement rimer en ic? La vanité du roi philosophe et poète apparaissait là tout entière ; Voltaire en sourit, prit la plume et réj)ondit en vers : son épître se terminait, pour rassurer le futur héros, par une prosopopée à la fois p'aisante et solennelle, où il se fait un jeu de la rime tant redoutée :

fionservez, ô mes dieux! raimable Fré-léri"-.

Pour son bonheur, pour moi, pour le bien du publi'- '

Vivez, prince, et passez dans la paix, dans la guerre.

Surtout dans les jdaisirs, tous les ics de la terre,

Théodoric, Il rie, Genséric, Aie rie,

Dont aucun ne vous vaut, seion mon pronostic.

Avec autant de bonhomie que d'habileté (li> langage, c'était, sans le blesser, faire entendre au monarque que Ton avait découvert son cof/faible, et très adroitement l'avertir que son nom on ic pouvait devc nir, selon l'événement, ridicule ou glorieux.

Frédéric, plus tard, lors de sa brouille avec Voltaire, voulant s'assurer Famitié de Jean-Jac- (|Uf's; lui écrivit, comme il avait fait au premier, lui offrant un asile dans ses Etats. Rousseau réjiondit :

(; Vous voulez me donner du pain : n y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque? Otezde devnnl mes yeux cette épée qui m'éblouit et me biesse ; elle n'a que trop fait son devoir, et le sceptre est abandonné. La carrière est grande pour les rois de votre étoflb, et vous êtes encore îoin du terme ; cependant le temps presse et il ne vous reste pas un moment à perdre pour aller au but. — Puissé-je voir Frédéric, le juste et le redouté, couvrir ses Etals d'un peuple nombreux, dont il soit le père ! et Jean- Jacques Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir au pied de sou trône. »

Ce qui apparaît clairement dans cette réponse du philosophe au monarque, c'est le désir chez son auteur de se monlrer un grand homme. Rousseau se pose en héi^os de Plutarque, prend les attitudes de la statuaire anlique, étudie et joue comme sar un théâtre. 11 affaiblit ainsi luimême la sincérité de son rôle. Voltaire, quoique infiniment rusé, est plus simple, parce qu'en toute chose il s'oublie lui-même, ne pensant ([[VOL la cause pour laquelle il est toute sa vie en veikl-te.

Mais ce qui nous met à même de les apprécier mieux Tun et l'autre, c'est, après l'examen de leurs oeuvres, le récit de quelques épisodes de leur vie. Nous prendrons de Voltaire le moment sacré, le moment des procès Cahs et Sirven.

Etabli royalement dans son admirable domaine de Ferney, croit-on cju'il ne va plus songer qu'à ses propres plaisirs et ne reprendre la plume que pour les amusements et pour la gloire litlé-

raires? Nullement, car il y a des malheureux, et il faut que sa voix se fasse entendre pour eux. Il y a des bourreaux, il faut qu'il les flétrisse ; il y a des jugements iniques, il faut qu'il les fasse casser ; il y a des victimes, il faut qu'on les réhabilite. A peine est-il inslallé à Ferney, qu'il publie une Requête à tous les rnofjlctratsdu royaume: ce n'est plus en son nom, ce n'est plus au nom de la philosophie qu'il parle, mais au nom de paysans opprimés :

)) La portion la plus utile du genre humain, celle qui vous nourrit, crie du sein de la misère à ses protecteurs :

» Vous connaissez les vexations qiii nous arrachent si souvent le pain que nous préparons pour nos oppresseurs mêmes. La rapacilé des préposés à nos malheurs n'est pas ignorée de vous. Vous avez tenlé plus d'une fois de soulager le poids qui nous accable, et vous n'entendez de nous que des bcnédic lions, quoique étouftees par nos sanglots et par nos larmes.

» Nous payons les impôts sans murmure, taille, taillon, capitations, double vingtième, ustensiles, droits de toute espèce, impôts sur tout ce qui sert à nos chétns habilkments, et enfin la dixme à nos curés de tout ce que la terre accorde à nos travaux, sans qu'ils entrent en rien dans nos frais. Ainsi au bout de l'année tout le fruit de nos peines est anéanti pour nous. Si nous avons nn moment de relâche, on nous traîne aux corvées à deux ou trois lieues de nos habitations, nous, nos femmes, nos enfants, nos bêtes de la-

bouragt; égalemeiiL épuisées, et quelquefois mourant pêle-mêle de lassitude sur la route

» Tous ces détails de calamités accumulées sur nous ne sont pas aujourd'hui l'objet de nos plaintes. Tant qu'il nous restera des forces nous iravaillerons; il faut oa mourir, ou prendre ce pnrti,

)) C'est aujourd'hui la permission de travailleur pour vivre, et pour nous faire vivre que nous vous di mandons. 11 s'agit de la quadragésime et des fêtes. »

Au xvir siècle, celle loi du chômage était resl)ectée du peuple et assez généralement suivie. Mais au xvni% il y eut quelques résistances çà et là, ou tout au moins quelques hésitations. Les curés se récrièrent contre les progrès de l'irréligion. De pauvres gens furent traînés en prison, enlevés à leurs familles et ruinés à jamais, pour avoir donné quelques soins à leurs maigres récoltes aux jours de la Purification, de la Nisitalinn, ou de saint Mathias et de saint Barnabe.

Il s'agissait aussi du carême dans la Requête à fous les maghtrofs. Il n'y avait pas encore bien des années que des malheureux avaient été con.damnés à mort, pour avoir mangé un morceau de vieux lard, plutôt que de se laisser mourir de faim. Mais laissons la parole à celui qui prit la noble tâche de parler au nom de tant d'iul'ortunés :

(( Tous nos jours sont des jours de peine. L'agriculture demande nos sueurs pendant la quadragésime comme dans les autres saisons. Notre carême est de toute l'année. Est-il quelqu'un

qui i^aiore que nous ne mangeons presque jamais de viande? Hélas! il est prouvé que si chaque personne en mangeait, il n'y en aurait pas quatre livres par mois pour chacune. Peu d'entre nous ont la consolation d'un bouillon gras dans leurs maladies. On nous déclare que pendant le carême ce serait un grand crime de manger un morceau de lard rance avec nolr«* pain bis. Nous savons même qu'autrefois, dans quelques provinces, les juges condamnaient au dernier supplice ceux qui, pressés d'une faim dévorante, auraient m.angé en carême un morceau de cheval ou d'autre animal jeté à la voirie... »

Puis il ajoute en note :

(( Copie de 1 "arrêt sans appel, prononcé par le grand -juge des moines de Saint -Claude, le 28 juillet 1629 :

(( Nous, après avoir vu toutes les pièces du procès et de l'avis des docteurs en droit, déclarons ledit Guillou, écuyer, duemcnt atteint et convaincu d'avoir, le 31 du mois de mars passée jour de samedi, en carême, emporté des morreaux d'un c/teval jeté à la voirie, dans le pré de cette ville, et d'en avoir mangé le 1" d'avril. Pour réparation de quoi, nous le condamnons à être conduit sur un échafaud, qui sera dressé sur la place du marché, pour y avoir la tête tranchée, etc.

» Suit le procès- verbal de l'exécution. »

Voltaire a dit lui mtme : u Après avoir vécu chez des rois t'allusion à son séiour en Prusse). ]'' mp suis fait mi chez moi ; je jouis... )>

M'disjou?.7\ pour lui, c'était faire du bien aux hommes, c'était agir ; aussi, son activité s'étaitelle augmentée avec le temps : choque année semblait lui apporter des facultés nouvelles.

« Il semblait, dit son secrétaire Wagnière. que le travail fût nécessaire à sa vie. La plupé-rt du temps nous travaillions dix-huit à vingt heures par jour. Il dormait fort peu, et me faisait lever plusieurs fois la nuit. »

Pour commencer, nous le trouvons plaidant pour six pauvres gentilshommes, dépouillés de leur patrimoine, dans leur minorité, par les Pères de la compagnie de Jésus, dirigée alors par le père Fesse, qui la représenta en justice ; îl fait rentrer dans leurs biens ces gentilshommes, et il écrit à Helvétius :

« Voilà une bonne victoire de philosophe. Je sais bien que frère Croust cabalera, que frère Berthier m'appellera athée ; mais je vous répète qu'il ne faut pas pins craindre ces renards que les loups de jansénistes, et qu'il faut hardiment chasser aux bêtes puantes. Ils ont beau hurler que nous ne sommes pas chrétiens, je leur prouverai bientôt que nous sommes meilleurs chrétiens qu'eux. Je leur montrerai ma foi par mes œuvres, avant qu'il soit peu. »

Ailleurs il dit : « Je deviens Minos dansjna vieillesse, je punis les méchants. »

Ce procès gagné, il plaide de nouveau contre un curé de son voisinage, qui avait, dans une affaire de femme, assassiné le fils d'un habitant de Ferney. Dans un mémoire adressé au lieutenant criminel du pays de Gex, au nom du père

de la victime, il disait, après avoir rendu compte de l'assassinat : a Ce prêtre eut l'audace, le lendemain, de célébrer la messe et de tenir son Dieu entre ses mains meurtrières. » Mais ce qui l'indigne, c'est que les complices de l'assassin, payés par lui et aidés par lai dans leur coup de main nocturne, sont décrétés ; et celui qm les a corrompus, qui les a armés y qui les a conduits, qui a frappé avec eux. n'est qu'ajourné, parce quil est prêtre et quHl a des protecteurs... Ce prêtre fut condamne aux galères.

Voltaire a encore un autre procès ; mais ce n'est plus lui qui att?que : il est accusé par sonpropre curé, à qui il bâtissait unô église, d'avoir, pour la construction même de cette église, usurpé un pied et demi du cimetière, et d'avoir fait abattre un ancien calvaire en bois pour bâtir le portail. Ce qu'il y avait de plus grave, c'est qu'une couturière, amie du curé, témoignait avoir entendu M. de Voltaire donner Tordre aux ouvriers d'abattre le calvaire, en leur disant : Otez-moi cette potence,

Voltaire, sur ce grief, écrit à son avocat, à Dijon : « Je suis bien aise de vous dire que cette croix de bois, qui sert de prétexte aux petits tyrans noirs de ce petit pays de Gex, se trouvait placée tout juste vis-à-vis le portail de l'église que je fais bâtir ; de façon que la tige et les deux bras l'offusquaient entièrement, et qu'un de ces bras, étendu juste vis-à-vis le frontispice de mon château, figurait réellement une potence, comme le disaient les charpentiers. On appelle potence, en terme de l'art, tout ce qui

soutient des chevrons saillants; les chevrons qui soutiennent un toit avancé s'appellent /}o^e«c^s; et quand j'aurais appelé cette figure potenc., je n'aurais parlé qu'en bon architecte. »

Il gagna son procès, rit beaucoup et fit si bien que le curé de Ferney devint ?on ami el lui servit de piqueur dans sa chasse avx bêtes puantes.

D'Argental, à quelques jours de là, félicite \oltaire de ce que ses procès sont enfin terminés : — ((Comment, mes procès terminés! répond-il, Dieu nren préserve! »

Mais nous arrivons à 1762, Voltaire a soixanteiiuit ans ; ce qui le préoccupe en ce moment, c'est une horrible procession de pénitents qui a lieu tous les ans à Toulouse, en mémoire d'un massacre de quatre mille huguenots exécutés dans cette ville dix ans avant la saint Barthélémy, en 1562; l'année 1762 se trouvait être l'année séculaire, et l'on parlait de la célébrer par des fêtes solennelles, que nous avons vu se renouveler cette année même [1862;. Voltaire en frémissait d'avance et s'apprêtait à flétrir cette ville. Pour préparer plus dignement cette fête, le Parlement de Toulouse commença par condamner à la corde un ministre protestant, dont tout le crime était d'avoir fait au désert quelques baptêmes et quelques mariages. Mais cet acte barbare n'était qu'un prélude : le 9 mars, le même Parlement fait expirer sur la roue un protestant nommé Jean Calas, négociant honorable accusé par les pénitents blancs d'avoir, dans sa soixante-neuvième année, étranglé un fils de vingt-huit ans, parce que ce fils, disait-

on, était à la veille de se convertir à la religion call)oli(iue.

Un tel crime était-il possible? On ne connaissait que deux exemples dans l'histoire de pères accusés d'avoir tué leurs fils pour la religion, et encore ces deux exemples étaient-ils tirés de la vie des saints. Voltaire dresse une enquête, écrit à Toulouse, prend connaissance des pièces, réinterroge les témoins, confronte les rapports, et réussit à constater ce qui suit aux yeux de l'Europe attentive:

Jean Calas, âgé de soixante-huit ans *, exerçait la profession de négociant à Toulouse depuis plus de quar.jUe années, et était reconnu de tous ceux qui ont véci^avec lui pour un bon père. Il était protestant, ainsi que sa femme et !ous ses enfants, excepté un, qui avait ab uré l'hérésie et à qui le père faisait une petite pension. Il paraissait si éloigné de cet absurde fanatisme qui rompt tous les lions de la société, qu'il approuva la conversion de son fils Louis Calas, et qu'il avait depuis trente ans chez lui une servante zélée catholique, laquelle avait élevé tous ses enfants.

Un des lils de Jean Calas, nommé Marc-Antoine, était un homme de lettres : il passait pour un esprit inquiet, sombre et violent. Ce jeune homme ne pouvant réussir ni à entrer dans le négoce auquel il n "était pas propre, ni à être

* Ces détails, sauf un très petit nombre de suppressions, aujourd'lini sans luiporlunce, sont empruntés à Voltaire hii-mt-me.

reçu avocat, parce qu'il fallait des certificats de catholicité qiril ne p:it obtenir, résolut de finir sa vie, et fit pressentir ce dessein à un de ses amis; il se confirma dans sa résolution parla lecture de tout ce qu'on a jamais écrit sur le suicide. «

Enfin, un jour, ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour-là même pour exécuter son dessein. Un ami de sa famille et le sien, nommé Lavaisse, jeune homme de dix-neuf ans, conmipar la candeur et la douceur de ses mœurs, fils d'un avocat célèbre de Toulouse, était arrivé de Bordeaux la veille (12 octobre 1761); il soupa par hasard chez les Calas. Le père, la mère, Marc- Antoine, leur fils aîiie, Pierre, leur second fils, mangèrent ensemble. Après le souper on se retira dans un petit salon ; Marc-Antoine disparut : enfin, lorsque le jeune Lavaisse voulut partir. Pierre Calas et lui étant descendus, trouvèrent en bas, auprès du magasin, Marc-Antoine en chemise, pendu à une porte, et son habit phé sur le comptoir ; sa chemise n'était pas seulement dérangée; ses cheveux étaient bien peignés : il n'avait sur son corps aucune plaie, aucune meurtrissure.

Les cris de douleur et de désespoir du père et de la m.ère furent entendus des voisins. Lavaisse et Pierre Calas, hors deux-mêmes, coururent chercher des chirurgiens et la justice.

Pendant qu'ils s'acquittaient de ce devoir , pendant que le père et la niiVe étaient dans les sanglots et dans les larmes, le peuple de Toulouse s'attroupe autour de la maison. Ce peupl-"

est superstitieux et emporté ; il regarde comme des monstres ses frères qui ne sont pas de la même religion que lui. C'est à Toulouse qu'on solennise encore tous Ijs ans, par une procession et des feux de joie, le jour où l'on y massacra quatre mille citoyens hérétiques, il y a deux siècles.

Quelque fanatique de la populace s'écria que Jean Calas avait pendu son propre fils Marc-Antoine. Ce cri répété fut unanime en un moment ; d'autres ajoutèrent que le mort devait le lendemain faire abjuration, que sa famille et le jeune Lavaisse l'avaient étranglé par haine contre la religion catholique : le moment d'après on n'en douta plus. Toute la ville fut persuadée que c'est un point de religion chez les protestants qu'un père et une mère doivent a--sassiner leur fils dès qu'il veut se convertir. Les esprits une fois émus ne s'arrêtent point. On ima;:^ina que les protestants du Languedoc s'étaient assemblés la veille ; qu'ils avaient choisi, à la pluralité des voix, un bourreau de la secte; que le choix était tombé sur le jeune Lavaisse ; que ce jeune homme, en vingtquatre heures, avait reçu la nouvelle de son élection, et était arrivé de Bordeaux pour aider Jean Calas, sa femme et leur liis Pierre, à étrangler un ami, un fils, un frère.

Le capitoul de Toulouse, excité par ces rumeurs, et voulant se faire valoir par une prompte exécution, fit une procédure c ntre les règles et les ordonnances. La famille Calas, la servante catholique, Lavaisse, furent mis aux fers.

On publia un monitoire non moins vicieux que

la procédure. On alla plus loin : Marc-Antoine Calas était mort calviniste, et s'il avait attenté sur lui-même, il devait être traîné sur la claie (d'après les lois d'alors sur la mort volontaire) ; on 1 inhuma avec la })lus grande pompe dans l'église de Saint -Etienne, malgré le curé qui prolestait contre cette profanation.

(1 y a dans le Languedoc quatre confréries de pénitents : la blanche, la bltsue, la grise et la noire. Les confrères portent un long capiice avvjc un masque de drap percé de deux trous pour laisser la vue libre. Les confrères blancs firent à Marc-Antoine Galas un service solennel comme à un martyr. Jamais aucune église ne célébra la fête d'un martyr véritable avec plus de pompe, mais cette pompe fut terrible. On avait élevé au-dessus d'un magnilique catafalque un squelette qu'on faisait mouvoir et qui représentait Marc-Antoine Calas, tenant d'une main une palme et de l'autre la plume dont il devait signer l'abjuration de l'hérésio, et qui écrivait en effet l'arrêt de mort de son père.

Alors il ne manqua plus au malheureux qui avait attenté sur soi-même que la canonisation ; tout le peuple le regardait comme un saint ; quelques-uns l'invoquaient , d'autres allaient prier sur sa tombe, d'autres lui demandaient des miracles, d'autres contaient ceux qu'il avait faits.

Quelques magistrats étaient de la confrérie des^ pénitents blancs. Dès ce moment la mort de Jean Calas parut infaillible.

Ce qui surtout prépara son supplice, ce fut

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l'approche de cette fête singulière, que les Toulousains célèbrent tous les ans en mémoire d'un massacre de q.'atre mille huguenots On dressait dans la ville l'appartil de cette solennité : cela même allumait encore l'imagination échauffée du peuple. On disait publiquement que l'cchafaud si'r lequel on rouerait les Calas serai!, le plus giand ornement de la fête. On di?ait que la Providence amenait elle-même ces victimes pour être sacriliéus à notre sainte religion. Vingt personnes ont entendu ces discours, et do plus violents encore.

Treize jeges s'assemblèrent tous les jours pour terminer le procès. On n'avait, on ne pouvait avoir aucune. preuve contre la famille, mais la religion trompée tenait lieu de prouve. Six juges persistèrent longtemps à condamner Jean Calas, son fils et Lavais^e à la roue, et la femme de Jean Calas aubûch(M\ Sept aufres, plusmodérés, voulaient au moins qu'on examinât. Les débats furent réitérés et longs. Un des sept juges modérés (par un scrupule dont le motif 1 honorait) crut devoir se réruser, et Jean Calas fut condamné à la majorité d une seule voix.

Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixanle-huil ans, qui avait depuis longtemps les jambes enflées et faibles, eût seul étranglé et pendu un fils âgé de vingt- huit ans, qui était d'une force au-dessus de l'ordinaire; il fallait absolument qu'il eiJt été assisté dans cette exécution par sa leuime, par son fils Pierre Calas, par Lavaisse et par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul moment le soir de ceîre xsxii. a

fatale aventure ; mais cette supposition était encore aussi absurde que l'autre, car comment une servante zélée catholique aurait-elle pu souffrir que des huguenots assassinassent un jeune homme élevé par elle pour le punir d'aimer la religion de cette servante? Comment Lavaisse serait-il venu exprès de Bordeaux pour étrangler son ami, dont il ignorait la conversion prétendue ? Commuent une mère tendre aurait-elle mis les mains sur son fils? Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu'eux tous sans un combat long et violent, sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voi.^inage , sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés?

Il était évident que si l'infanticide avait pu être commis, tous les accusé étaient également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas quittés d'un moment; il était évident que le père seul ne pouvait 1 être, et cependant l'arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue.

Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que le reste. Les juges qui étaient décidés pour le supplice de Jean Calas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments, et qu'il avouerait, sous les coups des .bourreaux, son crime et celui de ses complices. Ils furent confondus quand ce vieillard, en mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de son innocence.

D'absurdités en absurdités, après le supplice du père, on condamna le fils, Pierre Calas, au bannissement. Mais on commença par le menacer

dans son cachot de le traiter comme son père, s'il n'abjurait pas sa religion. C'est ce que ce jeune homme atteste par serment.

Pierre Calas, en sortant de la ville, rencontra un abbo convertisseur qui le fit rentrer dans Toulouse ; on Fenferma dans un couvent de dominicains, et là on le contraignit à remplir toutes les fonctions de la caLholicité.

On enleva les filles à la mère ; elles furent enfermées dans un couvent. Cette femme, presque arrosée du sang de son mari, ayant tenu son fils aîné mort entre ses bras, voyant l'autre banni, privée de ses filles, dépouillée de tout son bien, était seule dans le monde, sans pain, sans espérance

L'innocence une fois constatée par les preuves les plus irréfragables, plus de repos pour Voltaire, plus de philosophie, plus de travaux littéraires : il faut qu'il réhabilite la mémoire du supplicié, qu'il casse ce jugement, qu il rende l'honneur à sa veuve, à leurs autres fils, à ses filles, et qu'il les réintègre dans ses biens. N'estce pas assez, juste ciel ! d'avoir perdu leur père? Les Calas sont sans asile, sans secours et sans pain, il les fait venir à Ferney. En leur nom et à ses frais, il en appelle au conseil d'Etat pour la révision du procès ; il écrit et surtout fait agir pour eux auprès des ministres, auprès du roi, auprès de M™'' de Pompadour. Il écrit en leur nom, se substitue d'âme, de cœur, d'activité à cette famille malheureuse; il esta la fois comme la femme et les lils et les filles de Calas ; mais il

<;sl suiLoul le vengeur de l'innocence. C'est dan> ce sentiment qu"il puise sa force, son intrépidité. Pas d'autre occupation pendant trois ans que de sauver les Calas. Dans cet intervalle, il ne lui échappe pas un sourire qu'il ne se le reproche i^oinme un crime. Du reste, pas de polémique, pas un mot dur, pas une raillerie contre les jugi's, pas môme d'éloquence ; son stykj ne fui jamais si simple. S'jn cœur s'est brisé, les larmes ont coulé de ses yeux en écrivant telle page: ailleurs, peut-être, ses mains ont frémi de colère; mais il se contient, parle bas, cache son génie, craint d'offenser quelqu'un ; il ne veut que sauver cette famille éperdue. Avec la patience d'une mère qui défend ses enfanls, il explique comment les huit juges qui ont voté la mort de Calas ont pu se tromper ; même dans sa correspondance avec ses amis, il ne les accuse pas; il écrit à d'Argental, le 21 juin : « Je suis persuadé de plu>' en plus de l'innocence des Calas et de la cruelle bonne foi du Parlement de Toulouse, qui a rendu le jugement le plus inique sur les indice^ les plus trompeurs. » Il fait taire sa propre pensée ; il pourrait accabler le Parlement de Toulouse, il ne le fait pas ; ce n'est pas un succès d'éloquence qu'il lui faut, c'est la vie, c'est l'honneur des Calas.

La présence à Ferney de M'"^ Calas, mourante de, l'excès de son malheur, ouvre le cœur de Voltaire au plus grand senliment de pilié qui soil «•ntré jamais dans un cœur d'homme ; elle lui fait commencer à soixante-huit ans une nouvelle vie, celle de la commisération active pour les malheureux et les opprimés.

11 ne cherclie plus le sublime et le trouve presque à chaque mot qu'il prononce ou écrit. Qu'on lise sa correspondance à cette époque, si l'on veut avoir le spectacle d'un grand cœur défendant une cause sainte.

Il écrit, dès le 27 mars, à d'Argental : « Vous me demanderez peut-être pourquoi je m'intéresse si fort à ce Calas qu'on a roué : c'est que je suis homme, c'est que je vois tous les étrangers indignés, c'est que tous vos officiers suisses protestants disent qu'ils ne combattront pas de grand cœur pour une nation qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve.

«Je me suis trompé sur le nombre des juges dans ma lettre à M. de la Marche. Ils étaient treize ; cinq ont constamment déclaré Calas innocent. S'il avait eu une voix de plus en sa faveur, il était absous. A quoi tient donc la vie des hommes"^, à quoi tiennent les plus horribles supplices ? Quoi ! parce qu'il ne s'est pas trouvé un sixième juge raisonnable, on aura fait rouer un père de famille ! on l'aura accusé d'avoir pendu son propre iils, tandis que ses quatre autres enfants crient qu'il éUu't le meilleur des pères ! Le témoignage de la conscience de cet infortuné ne prévaut-il pas sur l'illusion de huit juges animés par une confrérie de pénitents blancs qui a soulevé les esprits de Toulouse contre un calviniste ? Ce pauvre homme criait sur la roue qu'il était innocent ; il pardonnait à ses juges, il pleurait son fils, auquel on prétendait qu'il avait donn»'la mort Un dominicain qui l'assistait d'office sur l'échafaud dit qu'il voudrait TiOurir aussi sainte-

ment qu'il est mort. Il ne m'appartient pas de condamner le Parlement de Toulouse, mais enfin il n'y a eu aucun témoin oculaire ; le fanatisme du peuple a pu passer jusqu'à des juges prévenus. Plusieurs d'entre eux étaient pénitents blancs ; ils peuvent s'être trompés. N'est-il pas de la justice du roi et de sa prudence de se fau^e au moins représenter les motifs de l'arrêt? Cette seule démarche consolerait tous les protestants de l'Europe et apaiserait leurs clameurs. Avons-nous besoin de nous rendre odieux ? Ne pourriez-vous pas engager M. le comte de Clioiseul à s'informer de «ette horrible aventure, qui déshonore la nature humaine ? soit que Calas soit coupable, soit qu'il soit innocent? Il y a certainement, d'un côté ou ^C un autre, un fanatisme horrible, et il est utile ({approfondir la vérité. »

Le 4 avril il écrit à Damilaville : « Jamais, depuis le jour de la Saint-Barthélémy, rien n'a tant déshonoré la nature humaine. »

Le même jour, dans sa stupeur, il dit à d'Argental : (( Rit-on encore à Paris ? »

Quelques jours plus tard il a la fièvre et reste au lit.

Mais le 11 juin il écrit de nouveau à d'Argental : (( Je me jette réellement à vos pieds et à ceux de M. le comte de Choiseul. La veuve Calas est à Paris, dans le dessein de demander justice ; Toserait-elle si son mari eûtétécoupable?Eneestde l'ancienne maison de Montesquieu par sa mère (ces Montesquieu sont de Languedoc) ; elle a des sentiments dignes de sa naissance et au-dessus de son horrible malheur. Elle a vu son fils re-

noncer à la vie et se pendre de désespoir, son mari accusé d'avoir étranglé son fils, condamné à la roue et attestant Dieu de son innocence en expirai'it ; un second fils, accusé d'être complice d'un parricide, banni, conduit à une porte de la ville et reconduit par une autre porte dans un couvent; ses deux filles enlevées; elle-même enfin interrogée sur la sellette, accusée d'avoir tué son fils, élargie, déclaiée innocente, et cependant privée de sa dot. Les gens les plus instruits me jurent que la famille est aussi innocente qu'infortunée. Enfin, si, malgré toutes les preuves que j'ai, malgré les serments qu'on m'a faits cette femme avait quelque chose à se reprocher, qu'on la punisse ; mais si c'est, comme je le crois, la plus vertueuse et la plus malheureuse femme du monde, au nom du genre humain, protégez là ; que M. le comte de Choiseul daigne l'écouter ! Je lui fais tenir un petit papier qui sera son passeport pour être admise ch3z vous. »

Le 9 juillet, il écrit à un négociant de Marseille : (( Mandez-moi, Monsieur, je vous en conjure, si la veuve Calas est dans le besoin.... »

Et il ajoute : « C'est renoncer à l'humanité que de traiter une telle aventure avec indifférence. »

26 juillet, à Damilaville ;

« L'horreur de Toulouse m'occupe plus

que l'impertinence sulpicienne. Je vous demande en grâce de faire imprimer les pièces originales (du procès). M. Diderot peut aisément engager quelque libraire à faire cette bonne œuvre. Il nous paraît que ces pièces nous ont déjà attiré quelques partisans. Que votre bon cœur rende

re service à la famille la plus infortunée ! \o\\'x ï> véritable philosophie.»

Le .31 juillet, au même :

(( Est-il possible qu'on n'imprime pas à Paris les mémoires des Calas ! Eh bien, en voilà d autres : lisez et frémissez. »

Le 7 août, à d'Argental :

'(.... Il faut que de bouche en bouche on fassr tinter les oreilles du chancelier; qu'on ne Ipi dunne ni repos, ni Irêve ; qu'on lui ciie toujours : Colas ! Colas ! »

Le 21 septembre, au marquis de Chauvelin :

« Cette affaire devient importante ; elle intéresse les nations et les religions. Qi'elle satisfaci.ion le Parlement de Toulouse pourra-t-il jamais faire à une veuve dont il a roué le mari et qu'il a réduite à la mendicité, avec deux filles et trois garçons, qui ne peuvent plus avoir J'état?»

Le 9 janvier 1763, à l'occasion de la nouvelle année, il trouve quelques moments pour écrire a son vieil ami Cideville; il lui parle iussi de l'affaire Calas et de l'appel en lévision : a Je sojp re, lui dit-il, après le jugement, comme si j'étais parent du mort. »

ba passion lui fait trouver le ton et les raisom< «lui conviennent pour émouvoir chacun. C'est ainsi qu'il fait dire au minis'.re Choiseul : «Voilà, déjà sept familles (protestantes) qui sont sorties de france (elTrayées par l'affaire Calas). Avonsnous donc trop de manufacturiers et de cultivateurs? ') Avec quel soin il encourage les avocats, juges, rapporteurs !

Il écrit à d'Argental. le 19 février : v. On m'a

mandé qne l'afTaire des Calas avait été rapportée par M. de Crosne, et qu'il a très bien parlé. Je vous assure que l'Europe a les yeux sur cet événement. »

Mais les choses ne vont point assez vite au gré de son impatience : « Le sang me bout sur les Calas. Quand la révision sera-t-elle donc ordonnée? » Et six jours seulement après cette lettre, il écrit encore : « Eh bien ! a-t-on enfin rapporté l'affaire des Calas? »

Enfin, le 7 mars (notons la date : c'était Tavant-veille du jour anniversaire du supplice de Jean Calas), l'affaire est rapportée au conseil d'Etat par M. de Crosne, et l'on prononce la révision du jugement de Toulouse.

Il y a donc de la justice sur la terre; il y a donc de V humanité 1 s'écrie Voltaire. (Lettre à Damila ville, do m.ars).

A M. DE CROSNE : « Mousieur, vous vous êtes couvert de gloire... les philo.sophes doivent vous chérir, et les intolérants mêmes doivent vous estimer... »

Voici cette révision obtenue ! il s'agit maintenant de faire casser le jugement de Toulouse.

L'attention était plus que jamais fixée .sur ce procès, lorsque parut un livre qui, en quelques jours, se trouva miraculeusement dans toutes les mains. C'était, au sujet des Calas, l'apparition de l'esprit nouveau des nations, mais esprit venu du fond de l'histoire. Pas une créature opprimée qui n'y fît entendre sa voix pour enseigner aux hommes la tolérance et la pitié. La puissance de

ce livre venait de sa douceur. Toute plume tomba des mains, tout fit silence avec respec' pour écouter cette voix nouvelle et sacrée. La religion allait donc revenir sur la terre , le commerce recommencer entré Dieu et les hommes! La bonne nouvelle circulait de bouche en bouche parmi les malheureux, surtout parmi les protestants, si persécutés alors. Tous lisaient avec respect le saint livre.

Le titre était très simple, il portait seulement : Traité sur la tolérance ; l'auteur n'avait pas mis son nom, mais le nom de Voltaire retentissait aux quatre vents de la terre : princes, monarques, peuples le lisaient au milieu d'une acclamation immense.

Et ce livre, ce long cri du cœur, cette voix de la conscience éclatait pour sauver les Calas î pour sauver non-seulement les Calas, mais pour arracher tous les innocents à venir aux barbaries de la superstition et de l'ignorance. On crut entendre la mère de tous les opprimés parlant en leur nom à la famille humaine, et implorant pour eux justice et pitié.

Voltaire apparut là ce qu'il était véritablement : le souverain pontife de la raison et de la justice. Aussi, à ce moment le respect est immense pour sa personne et son nom. Plus d'ennemis I Toute gloire s'incline devant cette gloire. Rousseau offre de se réconcilier avec lui.

Les moins dignes des hommes en sont pour quelques instants renouvelés de cœur. Palissot, dans ce miracle, en vient à respecter lesphiloophes. Fréron lui-même, rougissant de son

rôle, fait proposer au défenseur des Calas (par l'iotermédiaii-e du libraire Panckoucke) une trêve de quelques mois. Quelle vens^eance pour Voltaire! Emporter ses ennemis dans le tourbillon de son bon cœur, et leur donner, par cette contagion de magnanimité, le meilleur moment de leur vie! Amis, ennemis, tout était heureux de son propre bonheur; et l'humanité tout entière se sentit, grâce à lui, bénie. Diderot, qui s'était fait par fanfaronnade le héros de l'incrédulité, redevient naïf et enfant devant un tel spectacle: Quand il y aurait un Christ, disait-il, je vous assure que Voltaire serait sauvé.

Par ces paroles, sans y songer, Diderot replaçait le défenseur des Calas dans la vraie tradition chrétienne. Le dévouement du patriarche pour cette malheureuse famille rendait plus vraisemblable à ses yeux la légende de l'Homme- Dieu.

11 faut ajouter que Voltaire lui-même se servait de l'autorité du Christ contre les hypocrites et les persécuteurs; que, par une interprétation nouvelle de la légende évangélique, il préparait peut-être dans les religions chrétiennes une réforme que d'autres temps devaient voir s'accomplir. Il s'écrie tout à coup, dans un moment pathétique : Si vous voulez ressembler à Jésus- Christ, soyez martyrs et non pas bourreaux.

Quelle révolution dans ces paroles! et que nous voilà loin du Christ tyrannique du moyen

àcrp I

Le livre de Voltaire fit le tour du monde; Franklin, quelques années plus tard, écrit d'A-

mérique : « Le Traité de yoltaire svr la tolérance a produit sur le bigotisme un effet si subit et si grand qu'il l'a presque détruit. »

L'histoire des Calas est exposée tout entière dans ce livre ; ils devenaient ainsi sacrés. Conserver un seul doute sur leur innocence, c'eût été se mettre en dehors de toutes les lois divines et humaines. L'issue du jugement devenait donc rertaine. La conscience, grâce à Voltaire, avait triomphé chez tous. Son âme, pleine du feu sacré, eut quelques jours cetle joie suprême de ne sentir aucune résistance. Il goûta ce bonheur, que lui seul a connu, d'avoir mis un instant 1 unanimité sur la terre : l'unanimité de la raison et de la justice !

« Le jour arriva, dit-il lui-même, où l'innocence triompha pleinement... Tous les juges, d'une voix unanime, déclarèrent la famille innocente, tortionn.'iirement ^t abusivement jugée par le parlement de Toulouse. Ils réhabilitèrent la mémoire du père. Ils permirent à la famille de se pourvoir devant qui il appartiendrait pour prendre ses juges à partie, et pour obtenir les dépens , dommages et intérêts que les magistrats toulousains aui aient dû offrir d'euxmêmes.

» Ce fut dans Paris une joie universelle : on s'attroupait dans les places publiques, dans les promenades; on accourait pour voir cette famille si malheureuse et si bien justifiée ; on battait des mains en voyant passer les juges, on les comblait de bénédictions. Ce qui rendait encore ce .spectacle plus touchant, c'est que ce jour,

9 mars, claii, le jour même où Calas avait péri par le plus cruel supplice. »

Mallienreusomcnt, ces moments durent peu : le fanatisme no tarde pas à relever la tête, et l'affaire Calas n'était pas encore terminée, lorsque éclata (toujours dans le Languedoc) un nouveau procès criminel contre un protestant de Ca>tres, accusé d'avoii- noyé sa lille, que des religieuses, disait-on, avaient convertie.

Voici les détails :

(( Un feudiste de Castres, nommé Sirven, avait trois filles. Comme la religion de cette famille était la prétendue réformée, on enlève enire les bras de sa femme la plus jeune de leurs filles. On la met dans un couvent, on la fouette po:w lui mieux apprendre son catéchisme ; elle devient folle, elle va se jeter dans un puits, à une lieue de la maison de son père. Aussitôt les zélés ne doutent pas que le père, la mère et les sœurs n'aient noyé cetle enfant. 11 passait pour constant, chez les catholiques de la province, qu'un des points capitaux de la religion protestante est que les pères et mères sont tenus de pendre, d'égorger ou de noyer tous leurs enfants qu'ils soupçonneront d'avoir quelque penchant pour la religion romaine.

« L'aventure de la fille noyée parvient à Toulouse... On djcrèle Sirven, sa femme et ses filles. Sirven, épouvanté, n'a que le temps de fuir avec toute sa famille malade. Ils marchent à pied, dénués de tout secours, à travers des montagnes escarpées, alors couvertes de neige. Une de ses fil h s accouche parmi les glaçons ; et,

mourante, elle emporte son enfant mourani dans ses bras ; ils prennent enfin leur chemin vers la Suisse. »

(Voltaire, Lettre à Damilaville .)

Où vont-ils ? sinon vers le lieu sacré devenu Fasile de tous les malheureux (comme autrefois l'Eglise) ? Ils vont à Ferney.

(( Le même hasard qui m'amena les enfants de Calas veut encore que les Sir^^en s'adressent à moi. Figurez-vous, mon ami, quatre moutons que des bouchers accusent d'avoir mangé un agneau ; voilà ce que je vis. 11 m'est impossible de vous peindre tant d'innocence et tant de malheurs... »

Arrivés à Ferney, la première nouvelle qu'ils apprirent, c'est que le père et la mère sont condamnés au dernier supplice, et que les deux sœurs, déclarées également coupables, sont bannies à perpétuité ; que leur bien est confisqué, et qu'il ne leur reste plus rien au monde que l'opprobre et la misère.

Pour les sauver, il n'y avait qu'un moyen, c'était qu'ils retournassent au milieu même des juges de Toulouse purger leur contumace et se présenter, afm d'être jugés en personne; mais, qui assurait que la mort ne serait pas de nouveau prononcée! Pouvait-on espérer que les parlements céderaient toujours à la voix de Voltaire? Déjà ils parlaient de l'atteinte portée à leurs prérogatives par ces appels à l'opinion publique et k l'autorité royale; Voltaire craignait, de son côté, que l'attention publique ne refusât de le suivre deux fois de suite sur un même terrain.

11 y avait d'ailleurs un antre écueil, très grave en ce siècle : Sirven avait peu d'esprit; il était si faible de tête, si abattu par son malheur, qu'il ne faisait plus que pleurer: à peine en pouvaiton tirer les éclaircissements nécessaires à sa propre défense. Il était donc à craindre que l'on s'intéressât peu à un homme qui savait si mal se recommander de sa propre personne. On sent l'inquiétude de Voltaire de ce côté : il écrit à son avocat, M. Elie de Beaumonl, qui avait plaidé pour les Calas et qui devait défendre aussi la cause de Sirven : « Vous ne trouverez peut-être pas dans ce malheureux père de famille la même présence d'esprit, la même force, les mêmes ressources qu'on admirait dans Mme Calas. » Puis, avec un sentiment de pitié sublime, il continue : « J'ai eu beaucoup de peine à calmer son désespoir dans les longueurs et dans les difficultés que nous avons essuyées pour faire venir du Languedoc le peu de pièces que je vous ai envoyées, lesquelles mettent dans un si grand jour la démence et l'iniquité du juge subalterne qui l'a conL'amné à la mort, et qui lui a ravi toute sa fortune. Aucun de ses parents, encore moins ceux qu'on appelle amis, n'osait lui écrire, tant le fanatisme et l'effroi s'étaient emparés de tous les esprits.

(( Sa femme, condamnée avec lui, femme respectable, qui est morte de douleur en venant chez moi; l'une de ses filles, prête de succomber au désespoir; un petit-lils, né au ujiheu des glaces et infirme depuis sa malheureuse naissance : tout cela déchire encore le cœur du

père, et affaiblit un peu sa tête. Il ne fait que pleurer.... »

Mais aucun de ces obstacles ne l'arrête , il faut qu'il sauve les Sirven, comme il a sauvé les Calas. Le voilà donc à soixante et onze ans qui recommence pour ces nouvelles victimes du fanatisme ce qu'il a fait poar les premières. S'il n'agit plus par le soul-vement de la conscience publique, il agira en intéressant à cette cause les princes, les rois, les gouvernements, qui tous d'ailleurs sont jaloux de s'illustrer avec lui et de se préparer une part dans les applaudissements qu'il va de nouveau soulever. L'impératrice de Russie, le roi de Pologne, le roi de Prusse, le roi de Danemarck, le gouvernement de Berne, le landgrave de Hesse, la duchesse de Saxe-Gotha, la princesse de Nassau-Saarbruck, le margrave de Biden, la princesse de Darmstadt, etc., envoient publiquement leurs offrandes à cette famille et prennent parti pour elle; Voltaire ne nanque pas, par la boache éloquente de M. de Beaumont, de faire résonner ces noms augustes aux oreilles des juges. Le roi de France ne peut se prononcer avant que son Parlement n'ait rendu un arrêt définitif. Mais dans cet élan généreux des têtes couronnées, il ne peut rester en arrière , et accorde solennellement aux Calas réhabilités une gratification de trente -six mille livres.

Quant à Voltaire, grâce à sa charité ingénieuse, il sait persuader au parlement de Toulouse lui-même, qu'il mettra toute son attention à éviter l'éclat dans celte nouvelle affaire, qu'il

ne fera pas appel à l'opinion publique, qu'il laissera à la conscience des juges de proclamer les premiers l'innocence de cette famille mallieuretise, et il leur laisse entrevoir admirablement que ceci est un moyen, pour eux, de si' iéhabiliter eux-mêmes aux yeux du public et. de reconquérir leur autorité compromise. Le conseil royal s'est couvert de gloire en cassant le jugement des Calas; ils peuvent acquérir la même gloire à leur tour, en jugeant équitablement les Sirven.

Qu'on me permette de citer la lettre qu'il adresse à l'un des juges mêmes qui avaient condamné la famille Sirven par contumace, et devant qui elle devait reparaître.

« Ferney, 19 avril 1765.

» Monsieur,

» Je ne vous fais point d'excuse de prendre la liberté de vous écrire sans avoir l'honneur (Têtre connu de vous. Vi^ hasard sirjgulier avait <onduit dans mes retraites, sur les frontières de la Suisse, les enfants du malheureux Calas ; un autre hasard y amène la famille Sirven. condamnée à Casires, sur l'accusation ou plutôt sur le soupçon du même crime qu'on imputait aux Calas.

» Le père et la mère sont accusés d'avoir noyé leur fille dans un puits, par principe de religion. Tant de parricides ne sont pas heureusement dans la nature humaine; il peut y avoir «Ml des dépositions formelles contre les Calas, il n'y en a aucune contre les Sirven. J'ai vu le

procès- verbal, j'ai longtemps interrogé cette famille déplorable ; je peux vous assurer, Monsieur, que je n'ai jamais vu tant d'innocence accompagnée de tant de malheurs : c'est l'emportement du peuple du Languedoc contre les Calas, q^i détermina la famille Sirven à fuii^ dès qu'elle se vit décrétée. Elle est acuellement errante, sans pain, ne vivant que de la compassion des étrangers. Je ne suis pas étonné qu'elle ait pris le parti de se soustraire à la fureur du peuple, mais je crois qu'elle doit avoir confiance dans l'équité de votre Parlement.

» Si le cri public, le nombre des témoins abusés par le fanatisme, la terreur et le renversement d'esprit qui put empêcher les Galas de SG défendre, firent succomber Calas le père, il n'en sera pas de même des Sirven ; la raison de leur condamnation est dans leur fuite. Ils sont jugés par contumace, et c'est à votre rapport, monsieur, que la sentence a été confirmée par le Parlement.

» Je ne vous cèlerai point que l'exemple de Calas effraie les Sirven et les empêche de se représenter. Il faut pourtant qu'ils perdent leur bien pour jamais, ou qu'ils purgent leur contumace, ou qu'ils se pourvoient au conseil du roi.

» Vous sentez mieux que moi combien fi serait désagréable que deux procès d'une telle nature fussent portés dans une année devant Sa Majesté, et je sens comme vous qu'il est bien plus convenable et bien plus digne de votre auguste corps que les Sirven implorent votre justice. Le public verra que» si un amas de circonstances fatales

a pu arracher des jnges l'arrêt qui fit périr Galas, leur équité éclairée, n'étant pas entourée des mêmes pièges, n'en sera que plus déterminée à secourir l'innocence des Sirven.

» Vous avez sous vos yeux toutes les pièces du procès ; oserais-je vous supplier, Monsieur, de le revoir ? Je suis persuadé que vous ne trouverez pas la plus légère preuve contre le père et la mère ; en ce cas, Monsieur, j'ose vous conjurer d'être leur protecteur.

» Me serait-il permis de vous demander encore une autre grâce ? C'est de faire lire ces mêmes pièces à quelques-uns des magistrats, vos confrères. Si je pouvais être sûr que ni vous ni eux n'avez trouvé d'autre motif de la condamnation des Sirven que leur fuite, si je pouvais dissiper leurs craintes, uniquement fondées sur le préjugé du peuple, j'enverrais à vos pieds cette famille infortunée , digne de toute votre compassion ; car. Monsieur, si la populace des catholiques superstitieux croit les protestants capables d'être parricides par piété, les protestants croient qu'on veut les rouer tous par dévotion, et je ne pourrai ramener les Sirven que par la certitude entière que leurs juges connaissent leur procès et leur innocence. J aurais le bonheur de prévenir V éclat d'un nouveau procès au Conseil duRoi, et de vous donner en même temps une preuve de ma confiance en vos lumières et en vos bontés. Pardonnez cette démarche que ma compassion pour les malheureux, ma vénération pour le Parlement et pour votre personne me font faire du fond de mes déserts.

» J'ai l'honneur d'être avec respect, etc. »

Les choses ainsi disposées par lui avec une habileté infinie pour le salut des Sirven, ceux-ci d'ailleurs tirés de la misère, grâce à ses protections princières, et vivant en lieu de sûreté, un nouveau pi ocès éclate, celui du général Lally, accusé d'avoir laissé prendre Pondichéry aux Anglais, par trahison ; on le condamne à mort ; ( n le traîne au supplice, un bâillon dans la bouche... Voltaire avait connu Lally autrefois; il avait été témoin de sa haine contre les Anglais, et il ne pouvait croire qu'il leur eût, à prix d'or, livré Pondichéry. Lally était un homme violent, inso- «"iable, mais loyal (>t incapable de trahison. Voltaire entreprend donc de réhabiliter sa mémoire ; d'ailleurs, Lally avait un fils ; il voulut enlever à ce fds cette tache d'être le fils d'un traître. Il mêle à tous ses autres travaux déjà si nombreux relui d'étudier dans ses moindres détails l'administration du général pendant tout le temps qu'il fut gouverneur de Pondichéry, et durant la malheureuse guerre qu'il eut à soutenir contre les Anglais ; il examine toutes les pièces du procès et reconnaît bientôt que Lally, comme Calas, est iimocent. Le voici donc à Vœuvre pour la réhabilitation du gi'néral, et il en sera occupé jusqu'au dernier moment de sa vie. Il n'apprendra cette réhabilitation que la veille de sa mort, au milieu mènie de l'agonie dont il sera réveillé par cette nouvelle qui lui fit prononcer sa dernière parole : (( Je meurs content ! »

Dans le temps même où le bourreau venait de trancher la tète à l'ancien gouverneur de Pondichéry, voici ce que Ton apprenait, d'abord à

Ferney (centre d'observation) et de là par toute r Europe :

Cin(j jeunes gens d'Abbeville, coupables d'avor, par un temps de pluie, gardé le chapeau sur la ft''te à cinquante pas d'une procession de capucins qui traversail la campagne, coupables d'avoir chanté de mauvaises chansons et lu de mauvais livres, accusés de plus, mais faussement, (lavoir renversé un crucifix de bois sur le pont d'Abbeville, sont condamnés par nu juge imbécile et barbare à la torture, au supphce de la langue arrachée et à être jetés dans les flammes. Le plus âgé d'entre eux, le chevalier de La Rari-e, avait dix-neuf ans ; le phis jeune, quatorze, lis appartenaient aux premières familles du pays. La Barre était le fils d'un lieutenant-général des armées et allié à la famille d'Ormesson. Une basse jalousie d'amour et le fanatisme idiot d'un évêque d'Amien>, voilà ce cjui avait causé leur perte. Deux d'entre eux seulement furent arrêtés 'le plus âgé et le plus jeune), les autres se sauvèrent et furent jugés par contumace. Le chevalier de La Rarre, condamné au dernier supplice, se pourvut au Parlement de Paris contre la sentence de la sénéchaussée d'Abbeville, mais le Parlement de Pari-, frappé de cet aveuglement cruel qui annonce la fin des institutions, confirma la sentence à la majorité de deux voix. C'était se précipite!" volontairement dans la mi me infamie que le Parlement de Toulouse. Le roi, Louis /e Bicn-airni\ imploré à genoux par une femme, par ime religieuse, abbesse respectée d'un couvent d'Abbeville et parente du jeune La Barre, resta impi-

toyable et se voua, comme son Parlement et tous les juges du royaume, à la malédiction universelle. Le vertige s'emparait des puissants; éperdus de sentir toute autorité morale leur échapper, ils croyaient, en face de la philosophie reine, ressaisir le pouvoir par la terreur ; ils ne saisissaient que l'opprobre.

Les détails de cette procédure digne de cannibales, étudiés par Voltaire, le font tressaillir. Il est frappé d'une sorte de rage contre les juges, mais cette rage est tempérée par les larmes que lui fait répandre la mort de ce jeune homm^e. Tout ce qu'il y a de tendresse dgns son cœur se soulève, et c'est une fois encore la voix d'un père qui se fait entendre, non plus à la vérité pour redemander son enfant, mais pour crier vengeance contre les bourreaux. Le monde entier, grâce à lui, assiste à cette tragédie sanglante. Les dernières paroles du jeune La Barre sont recueillies, répandues, redites par toutes les bouches.

On l'avait ramené de Paris à Abbeville pour le jour du supplice, dans une chaise de poste escortée de cavaliers de la maréchaussée, déguisés en courriers car la justice, honteuse d'ellemême, se cachait\ La voiture, pour détourner l'attention, entra dans la ville parla porte opposée à celle de la roule de Paris. Le prisonnier n'en fut pas moins reconnu, il salua sans affectation ceux qu'il connaissait. La population d' Abbé ville et des environs, assemblée en foule sur son passage, était consternée et tremblante. On respirait à peine. De moment en moment on

croyait cpe sa grâce allait arriver. On interrogeait avec anxiété tous les courriers, espérant que chacun d'eux était le porteur de la bonne nouvelle. Le peuple croyait encore à la justice du roi, il fallut cela pour le détromper.

« Au milieu de la douleur générale, dit un contemporain, la jeune victime montrait le plus stoïque courage. Son confesseur, le père Bosquier, dominicain, versait des larmes. De La Barre le pressait de dîner avec lui : ((Prenons un peu de nourriture, lui disait-il, vous avez besoin de forces autant que moi pour soutenir le spectacle que je vais donner. » Le triste repas achevé, le moment fatal approchait : a iMaintenant prenons du café, lui dit-il gaîment, il ne m'empêchera pas de dormir. »

En allant au supplice, il disait encore au père Bosquier : « Ce qui me fait le plus de peine en ce jour, c'est d'apercevoir aux croisées des gens que je croyais mes amis. »

Parvenu au portail Saint -Vulfranc, où il devait faire amende honorable, il soutint avec fermeté qu'il n'avait pas offensé Dieu. Il refusa de réciter la formule qui lui fut présentée ; on la récita pour lui, et sur son refus de prés'^nter sa langue, les bourreaux (en cela plus humains que les juges) ne firent que le simulacre de la brûler. En montant à l'échafaud, il laissa tomber une pantoufle sur l'escalier, il descendit pour la reprendre et remonta avec la même tranquillité.

Cinq bourreaux avaient été réunis pour cette exécution : « Tes armes sont-elles bonnes? ditil à celui de Paris ; est-ce toi qui as tranché la

tôle au comte de Lally? » — « Oui. » — a Tu l'as manqué! ne crains rien, je me tiendrai bien et ne ferai pas l'enfunt. » 11 se banda lui-mèmt' les yeux et reçut le coup fatal. Son corps fui précipité dans le bûcher... »

On affecta de jeter dans le feu qui consumait son cadavre plusieurs livres de philosophie, entre autres les neuf volumes du Dictionnaire philn- ^ophiqv.e. On crut inspirer la terreur aux philu- .sophe?, on espérait surtout, par cette menace ridicule, intimider le vieillard qui avait osé, disaiton, empiéter sur le droit des parlements.

]\lais la voix de Voltaire n'éclata jamais avec lani de puissance ; il renonce aux ménagements qu'il avait gardés jusque-là; il ne donne plus aux juges, même publiquement, d'autre nom que celui iïassassirts en robe. Un long cri de vengeance retentit du milieu de ses rochers et va jusqu'en Amérique éveiller les cœurs. 11 fait de nouveau appel à toutes les puissances de la philosophie et de l'opinion. D'Alembert alors, le plus influent elle plus respecté des philosophes, devient le confident de sa douleur; il lui écrit le 28 juillet 1766 :

(f Voici le temps de rompre ses liens et

de porter ailleurs Thorreur dont on est pénétré, .le n'ai pu parvenir à recevoir la consultation des iivocats; vous l'avez vue sans doute et vous avez frémi. Ce n'est plus le temps de plaisanter, les bons mots ne conviennent point aux massacres. Quoi! dans Abbeville, des Busiris en robe font périr dans les plus horribles supplices des t'nfanls de seize ans! et leur sentence est confir-

mée malgré l'avis de dix juges intègres et humains ! Et la nation le souffre !

» Ici Calas roué, là Sirven pendu, plus

loin un bâillon dans la bouche d'un lieutenantgénéral ; quinze jours après, cinq jeunes gens condamnés aux flammes pour des folies qui méritaient Saint- Lazare. )>

Deux jours plus tard Je 30) :

« Il m"a liint passé d'horreuis par les

mains depuis quelques jours, que je ne sais plus ce que je vous ai écrit. \'ous ai-je mandé que. j'avais obtenu de Frédéric une gratiiicalion pour les Sirven? Cette goutte de baume sur tant de blessures faites à la raison et à l'innocence m"a im peu soulagé, mais ne m'a pas guéri. Je suis honteux d'être si sensible et si vif à mon âge... Pardonnez à ma tristesse. Je viens de voir, dans la Gazette de France, un article du tonnerre qui a pulvérisé une vieille femme, et le tonnerrtî n'est point tombé sur les juges d'Abbevillel > Quelques jours plus tard Je 7 août , son cœur se brise : « in des plus grands n- al heurs d^s honnêtes gens, c'est quils sont des lâches ! »

Cependant à quelques jours d'intervalle il reprend courage, il se remet à l'œuvre et s'écrie : (( Monstres persécuteurs! quon me donne seulement sept ou huit personnes que je puisse conduire, et je vous exterminerai. »

Nous l'avons vu prendre la défense des pas sans de Saint-Claude, des serfs du Jura, de Calas, de Sirven, de Lally, des martyrs d'Abbe ville ; dans le même temps et de la même manière, il d<''-

fend Montbailli, il défend i\Iartin, d'antres encore, il fait réhabiliter la mémoire d'un général anglais condamné à mort dans son pays, et qu'il eût sauvé s'il n'eût été prévenu trop tard de cette sentence cruelle ; mais voici ce qui achève de nous peindre son amour de la justice.

Un gentilhomme de vie assez déréglée, il est vrai, mais incapable d'une action criminelle, Sfr trouve accusé par une famille de petits bourgeois de les avoir frustrés d'une somme considérable. En un instant les cris s'élèvent de toutes parts contre ce gentilhomme, nommé le comte de Morangiés. Voltaire (car toute grande action produit vite ses sots imitateurs) avait. mis à la mode les procès; on ne cherchait plus à s'illustrer qu'en défendant l'innocence opprimée. La défense du pauvre surtout contre la tyrannie et la cupidité des grands était devenue une sorte de mot d'ordre. L'esprit de parti s'en mêlant, on s'efforça de voir dans le procès du comte de Morangiés et de ses soi-disantes victimes une manifestation de la lutte de la noblesse contre le tiers état; et tous les gazetiers, à l'instant, de griffonner contre M. de .Morangiés. Un brouhaha sans exemple étouffait ses paroles, tandis qu'au contraire chacun répétait, appuyait, exagérait les accusations portées contre lui par cette famille bourgeoise. Voltaire avait beau répéter : u II ne s'agit pas de parti, Messieurs; il s'açit de justice^ il n'est point question ici de la noblesse ni du tiers état, il n'est question que d'une affaire personnelle entre le comte de Morangiés, quQ personne n'écoute, et ces petits bourgeois,

~ 139 que chacun vante sans examiner s'ils ne sont pas les auteurs d'une grande friponnerie. » — Mais la voix de Voltaire, cette fois, n'était point écoutée. Les juges eux-mêmes étaient contents de pouvoir une fois s'affranchir de son influence. Cependant il ne s'était pas encore prononcé entre M. de Morangiés et ses accusateurs; mais voyant enfin celui-ci condamné et accablé, il se fait apporter toutes les pièces, découvre la fraude des accusateurs, l'innocence du comte, et fait casser encore cet arrêt au milieu d'un étonnement de la part du public, qui bientôt se change en applaudissem nts.

Le même zèle, la même habileté, il les emploie pour sauver les plus humbles. Il importe peu que l'Europe ait ou n'ait pas les yeux sur lui. En toute circonstance, éclatante ou secrète, il s'emploie tout entier. Voici un trait de sa vie qui n'a été relevé par personne.

Un pauvre domestique, appelé Pichon, qu'il ne connaissait pas, mais dont une parente était au service de M'"^ Denis, sa nièce, meurt à Paris, laissant phisieurs orphelins en bas âge. Voltaire écrit aussitôt qu'on lui envoie un de ces enfants, petit garçon de dix ans. Voilà le petit Pichon en route; Voltaire fait veiller sur lui dans le trajet commn s'il s'agissait d'un prince. Au moment où l'enfant doit arrivei' à Lyon, il écrit à un riche banquier de cette ville : « Ce pauvre petit arrive je ne sais comment; il est à la garde de Dieu. Je vous prie de le prendre sous la vôtre. » Songez que l'on était en plein été (au :29 juillet), et que les dangers du voyage n'é-

l.aiunt pas considérables, sauf la fatigue qui était extrême. Le petit voyageur arriva donc à bon port. Mais écoutez la suite : Au mois de novembre, l'enfant tombe malade à Ferney. Voltaire n'a pas de repos qu'il n'ait guéri le pauvre orphelin; il ne le perd pas de vue un instant, il note les moindres symptômes, et, jour par jour, il écrit au plus célèbre médecin de l'Europe, à Tronchin. Citons une de ses lettres :

« Mon cher Esculape, mon petit malade, après avoir pris sa seconde dose d'émétique avanthier, fut encore bien purgé et rendit un paquet de vers, parmi lesquels il y en avait uw de. six pouces de long. Je lui donnai une décoction de rue, de petite centaurée, de menthe, de chicorée sauvage, et, pour adoucir la vivacité que cette tisane pourrait porter dans le sang irrité par la lièvre, je lui fis prendre de demi-heure en demi -heure, entre ces potions, une émulsion légère. La fièvre subsiste, continue avec redoublement, mais moins violente. 11 a dormi un peu. La tête n'est point embarrassée, mais il y a toujours mal. Le bout de la langue est du rouge k; plus vif. Il s'en faut beaucoup que l'œil soit net; il ne l'est guère, je crois, dans ces mala- • lies. La peau n'est pas ardente. Ne conviendrait-il pas de lui ôter sa tisane anti-vermineuse. qui peut l'échauffer et continuer à délayer beau- <oup les humeurs? 11 a toujours la bouche ouverte, et il lui est difhcile de la fermer.

') J'entre dans tous ces détails : je voudrais >auver ce petit garçon... »

Les dernières années de Voltaire.

Il me semble que toïIj de nouyeaui r.ieiix et une nouvelle terre.

(VoLTAïKB, Lettre à à'Alembert

L'auteur de Za'n^e et de Candide sut être, ou le voit, autre chose qu'un homme de lettres; ii mêla à tout son infatigable activité : industrii'. politique, négoce, finances, agriculture; il n'eut qu'un but dans cette multiplicité d'action, l'affranchissement des nations, tenues en tutelle par quelques milliers d'imposteurs. Remplacer sur toute la terre la superstition et le despotisme par la lumière et la justice ; allumer dans les cœurs l'enthousiasme de la raison, telle devait être sa tâche. On le vit, pour la mieux accomplir, se créer au centre de 1 Europe, sans tilre officiel, tous les droits d'un monarque. Mais « le roi Vollaire » employa sa puissance à éclairer les peuples, à protéger les faibles. Aussi, vers la fin de sa vie, avait-il acquis une popularité immense dont lui-même, dans sa solitude de Ferney, ne soupçonnait pas l'étendue. Il voyait bien, par le nombre de voyageurs illustres qui sans cesse venaient lui rendre hommage, que sa gloire avec les années n'avait fait que grandir; mais il était loin de savoir à quel point elle s'était pro- ])agée en haut et en bas. In mot de Turgot put le lui apprendre ; on lui rapporta que le célèbre ministre avait dit : « M. de \ oltaire ne connaît

pas ses forces. » Ce mot étonna le vieux philosophe au fond de ses montagnes; la pensée lui venant dès lors de voir par ses yeuK ce qu'il en devait croire, il conçat le projet de revoir la France avant de mourir. Il voulut apprécier par lui-même jusqu'à- quel point s'était fait dans les esprits ce changement dont on lui parlait tant. Sans doute, l'élite de l'Europe, dont il avait vécu entouré, favorisait de ses vœux et de son influence le renouvellement de toutes les doctrines; mais le gros de la nation (qui à la longue emporte tout, comme il le répétait sans cesse) était-il aussi bien préparé? Voltaire n'ignorait pas qu'il était en Europe la voix dç la réforme, il savait que sa personne était devenue l'étendard de l'esprit moderne ; mais il voulait voir jusqu'à quel point ses idées avaient été adoptées par le peuple; il voulait voir quel accueil lui serait fait maintenant chez ses compatriotes. Ses quatrevingt-quatre ans ne serviraient-ils pas de saufconduit à la philosophie en sa personne, en cas qu'elle fût encore suspecte? Sous le manteau du vieillard, ne pourrait-il pas introduire le réformateur? Ne serait-il pas possible, en effet, que, par soixante ans de travaux, il eût acquis quelque autorité morale sur les Français?

D'autres raisons encore le poussaient vers Paris : il venait de faire une tragédie nouvelle {Irène), et il était bien aise de s'entendre avec Lekain et d'en diriger les premières représentations. L'auteur de Zaïre désh^ait un nouveau succès. Voltaire, disait Diderot, a de la gloire pour un million^ et il en veut encore pour deux liards.

Ajoutons ce dernier point, que le vieillard n'avait pas vu Paris, sa ville natale, depuis près de trente ans, et qu'à vrai dire il ne Favait jamais habitée deux ans de suite depuis l'âge de vingt ans ; mais il y conservait de vieux amis qu'il désirait revoir. La ville elle-même lui tenait au cœur; il aimait ses édifices, ses rues, ses jardins, ses quais. Mourrait-il sans revoir les rives de la Seine? Sa lamille l'excitait au départ. M°® Denis, malade et vieille, s'ennuyait à Ferney. Son nouveau gendre, le marquis de Villette, qui venait d'épouser la lille d'un genlilhomme du canton de Gex, W de Varicourt (Belle-et- Bonne], adoptée par M'"^ Denis depuis quelques années, et devenue, comme Coniélie, quasi fille de Voltaire, voulait aussi l'emmener à Paris.

Bel le-et- Bonne, qu'il aimait d'un amour de grand-père, l'engageait de tout son cœur au départ; Villette insistait, ses amis l'appelaient. Il partit donc, malgré les inquiétudes des habitants de Ferney et les remontrances de son vieux secrétaire Wagnière. La colonie tout entière conçut les plus sinistres appréhensions ; malgré ses promesses de n'être pas absent plus de six. semaines, on prévoyait bien que, d'une manière ou d'une autre," ce voyage serait funeste au vieillard. Lui, au contraire, il semble radieux de rompre son exil, de revenir vers le pays natal.

Le marquis de Villette, sa jeune femme, M""® Denis, plusieurs domestiques partent d'avance... Deux jours après, le 5 février 1778, à midi, Voltaire monte en voiture seul avec Wagnière. Jamais j dit celui-ci^ je ne le vis si

Joyeux. Il semblait qu'en retrouvant Paris il allait retouver ses vingt ans. Etendu dans sa voilure, construite en forme de dormeuse, il faisait à Wagnière des contes à mourir de rire. Ensuite ils passèrent le temps à quelques lectures, et, })ar intervalles, Voltaire dormait du pins calme sommeil.

Il se proposait de voyager incognito, mais dès le deuxième jour, ayant stationné à Eourg en Bresse, il fut reconnu, et la foule en un instanl entoura sa voiture avec curiosité et respect. La joie était marquée sur tous les visages. Le maître de poste, apercevant un mauvais cheval parmi ceux qui devaient le conduire, le fit remplacer par un meilleur, et, le voyant partir, cria de (outes ses forces au postillon : Va bon t?mn, rrève mes chevaux, je m'en /"..., tu mènes M. de \'ol taire.

Ce propos fit rire le \ ieux philosophe, mais il lut surpris et touché de voir son nom célèbre même parmi le peuple.

Cependant, la nouvelle du voyage de Voltaire s'était répandue de bouche en bouche, et ce voyage prenait les proportions d'un événement public. Ouvrez à cette date mémoires, correspondances, brochures, gazettes, qu'y voyezvous? Le voyage à Paris de M. de Voltaire. Les esprits sont dans l'attente comme s'd venait accomplir quelque grande révolution. Partout sur sa route on sent que c'est un monarque qui passe. Dès Dijon, le voici reçu, fêté par les personnes de la première distinction. Parmi ceux qui ne pouvaient être reçus, les uns payaient les

sfivanles d'auberges pour qu'elles laissassent <^a porte entr'ouverte; d'autres voulaient s'habiller en garçons d'hôtellerie pour le servir à son souper.

Tout cela 1 étonnait profondément : il avait Ignoré lui-mèuie, dans sa solitu le, jusqu'à quoi pouit ses derniers écrits et le procès Galas avaient remué les âmes... Il commençait à croire au m^t de Turgot.

Chose étrange! celui que dos magistrats euxmêmes félicitaient à son entrée dans les villes était un exilé. Quelques persoimos disaient même que l'ordre allait lui être envové de sortir du royaume; cependant il n'en avançait pas moins de triomphe en triomphe I La cour n'osa nen faire et prétexta que l'on n'avait pu retrouver aucune ordonnance qui l'exilât de France.

Le 10 février donc, à trois heures et demie V( il taire descend à Paris, chez son gendre Vil- •ette. A l'instant même, le voici qui s'en va tout seul a travers la ville, à pied, surprendre son vieil ami d Argental. Mais il ne le trouva pas et ^^en revint chez Villette, où d'Argental à son tour était à l'attendre. Grande joie de se revoir après trente ans d'absence! Les premiers épanchements passés, d'Argental apprend à Voltaire qu^on vient à l'instant même d'enterrer Lidvain Volîaire pousse un cri terrible à cette nouvell'-' on sait quil avait compté sur le célèbre acteur pour sa tragédie d'Irène.

La première visite reçue fut donc relie de u Argental; mais combien d'autres suivirent! La France avait eu pour visiteurs, depuis quel-

ques années, le roi de Dancmarck, le roi de Suède, Tempereur Joseph II, mais la présence d'cucim des augustes voyageurs n'avait excité une sensation comparable à celle qui se manifesta dès le premier moment du séjour de Voltaire : l'hôtel Villette, envahi au dehors et au dedans, était à peine accessible ; les comédiens, l'Académie vinrent lui rendre hommage ; la reine envoya son amie , M™^ de Poligna-c , les ministres, plusieurs évoques même se firent présenter. De toutes ces visites, la plus agréagle à Voltaire fut celle de Turgot. C'est avec lui qu'il put s'entretenir dç l'état de la France et s'assurer qu'une révolution sans exemple s'était faite depuis trente ans dans les esprits, et tout à l'heure éclaterait dans les institutions.

Franklin était alors à Paris; il vint avec son petit-llls, et, en présence de plus de vingt personnes, le fit mettre à genoux devant M. de Voltaire, en demandant pour lui sa bénédiction. Le philosophe étendit les mains et prononça sur la tête du jeune hommiO les paroles célèbres : God AND LiBEUTY ! puis, le relevant, l'embrassa tendrement. Cette scène inattendue et pleine de dignité, cette admii able parole trouvée tout à coup laissèrent une impression profonde chez tous ceux qui en furent témoins. Ils virent là le patriuTche dans Eon vrai caractère, celui de pontife de rhumanité. il venait en effet de bénir cet enfant au nom du seul principe fécond pour les peuples modernes : Dieu et la liberté !

Au milieu des hommages qui lui sont rendus, Voltaire étincelle d'esprit, de verve, d'à-propos.

Tous le quittent enchantés. On répète ses paroles, on les exaile. C'est le souverain, le saint et le dieu du jour. Les femmes en sont ravies.

« Que cet homme est charmant, écrit M"^"" de GraUlgny, mais qu'il me fait une peine horrible! il était iiier mourant, il n'a pas laissé de venir faire répéter Clairon; deux fois sa voix s'est éteinte tout net, et, au moyen de deux tasses de thé au lait, il a repris la déciamaiion et nous a tous fait pleurer, jusqu'aux Anglais. Je ne connais pas une complaisance qui puisse se comparer à la sienne... Nous pendons demain le crémail à souper avec Voltaire, s'il ne meurt pas d'exténuement aujourd'hui ; l'état de consomption où il est me touche comme s'il était mon ami de vingt ans. » (Lettre inédite.)

Nulles traces de l'âge cependant, ni dans l'esprit, ni dans le caractère : charmant surtout avec le sexe, il était encore à quatre-vingt-quatre ans, dit Wagnière, d'une amabilité et dune politesse uniques et enchanteresses ; il semblait retrouver les grâces de l'adolescence ; c'étaient les propos les plus fins, les plus agréables.

Un célèbre commentateur de Voltaire, M. Clogenson (de Rouen), possède un portrait du philosophe à quatre-vingt-deux ans : tout est expliqué par cette figure unique : sentiments divins mêlés de mouvements de malice et de ruse ; plus de matière : c'est un esprit pur, une flamme. On cherche le visage, il n'y en a plus, mais quels yeux! Le corps (si corps il y a) est si faible, si près, ce semble, de tomber en ruines, qu'on re-

tient devant lui son so'jlïle de peur de le briser ; et cependant ce pauvre cadavre, tout eminitouflé de fourrures, coiiïé jusqu'aux sourcils d'une immense toque de velours, affaissé et tremblotant, est encore plein de grâce.

Voyez en efiet quel charme dans ses œuvres d\^!ors! quel esprit enchanteur! quel limpide et h:a-mcnieux lan^r^e !

Hé quoi ! vous Otes étonnée Qu'au bout de quatre-vingts liivers ,Ma muse faible et surannée Puisse encor fredoûner des vers?

Quelquefois un peu de verdure

Rit sous l(^s plaçons de nos chauiiis ;

l'Ile console la îiature,

Mais elle sèche eu peu de teiui)s.

Un oiseau peut se faire entendre Après la saison des beaux jours :

Mais sa voix n'a plus rien de teudre.

Il ne chante plus ses amours.

Ainsi je touche encor ma Ij^re, Qui n'otjéit plus à mes doii^ts ; Ainsi j'essaie encor ma voix Au moment m^me qu'elle expire.

La vieillesse, chez Voltaire, paraît un âge enchanté. La vie n'est pour lui qu'une ascension permanente vers les joies éternelles.

.Nous avons vu dans la lettre de M"'^ de Grafïï- ">,'ny qu'il dirigeait les répétitions d'Irène, donnant lui-même l'intonation anx acteurs et déclamant avec force les principaux passages, souvent morne la pièce entière. Les efforts qu'il fit dans

ccLLt' ciiconsLaiice, joints aux conversations qu'il soutenait du matin au soir et même fort avant dans la nuit, la fatigue de se tenir debout, Faniniation, la joie même de se voir ainsi accueilli dans sa patrie, ne tardèrent pas à triompher dises forces : ses jambes en lièrent, il cracha K* sang abondamment, et dans le môme temps fut atteint d'une strangurie (diflkulté d'uriner). Le voilà donc au lit î le bruit de sa mort, rapide comme la foudre, se répand dans Paris. Il n'en était pas là cependant : rien d'alarmant ne se présentait encore ; mai^- dans ces circonstances tout s'exagère : on le disait à l'agonie, et les journaux Timprimèrent.

A la I^ouvelle de sa maladie les prêtres arrivent. Déjà l'on parlait, s'il ne se confessait, de jeter son corps à la voirie. Un abbé Gauthier fut enfin introduit. Cet abbé Gauthier était un terrible homme; il venait de convertir l'abbé de L'Âttaignant et l'abbé de Villemesens. Un homme qui avait converti tant d'abbés devait vraisemblablement tout convertir. Il ne s'agissait, disait-il, que d'une petite conversation. Trois personnes se trouvaient en ce moment dans la chambre du malade : son neveu l'abbé Mignot, \o marquis de Villevieille et Wagnière. Voltaire, (|ui n'était point du tout à l'agonie et causait 1res bien, voulut que la petite conversation eût lieu en présence de ces messieurs. L'abbé Gauiliier demanda à rester seul avec M. de Voltaire. Wagnière, l'abbé Mignot et le marquis de \'ille- \ieille se retirèrent. AVagnière, qui était protestant et qui avait en horreur les petites conver-

valions avec les prêtres catholiques, écouta à travers la porte très mince et entendit qu'en effet ils causaient. L'abbé priait tout bonnement M. de Voltaire de lui écrire et de lui signer un petit papier... Comme il s'agissait de n'être pas jeté à la voirie, Voltaire consentit volontiers à faire quelque chose; ,il appela Wagnière, demanda de l'encre et écrivit une déclaration dans laquelle il était dit « qu'il voulait mourir dans la religion catholique, où il était né ; qu'il demandait pardon à Dieu et à TEglise, s'il avait pu les offenser, » Il accompagna ce papier d'un billet de six cents livres pour les pauvres de la paroisse S^int-Sulpice.

L'abbé était loin d'être satisfait de cette déclaration un peu vague; il crut néanmoins, pour ce jour-là, devoir s'en contenter, et pria doucement le malade de consentir à une petite cérémonie ; il ne s'agissait que de la communion. \'oltaire répondit : Monsieur l'abbê, faites attention que' je crache continuellement du sang: il faut bien se donner de garde de mêler celui du bon Dieu avec le mien.

L'abbé comprit que le malade conservait encore tout son esprit; il se retira.

Cependant, quelques jours plus tard. Voltaire se trouva décidément mal, il se crut lui-même à sa dernière heure. Il demanda de nouveau du papier à Wagnière (étant seul avec lui), et fit rette déclaration spontanée, où il mit vraiment la dernière et l'unique pensée de sa vie :

Je meurs en adorant Dieu, en aimant m^s

amis, en ne haïssant pas mes ennemis et en détestant la superstition.

28 févrie?' 1778.

Et il signa.

Cependant il ne mourut point. On le vit bientôt reprendre le travail et s'occuper des répétitions de sa tragédie iï Irène. Trop faible pour assister aux premières représentations, il se fit rendre compte d'acte en acte de leiïet produit par tels et tels passages; il s'informait surtout dé l'accueil fait à ses vers sur Dieu, et, quand il sut qu'on les avait applaudis, il fut content. Ceci contribua même à le rétablir plus viîe, et il se résolut bientôt d'assister à une séance publique de l'Académie.

Le 30 mars était le jour indiqué pour cette séance. Tout Paris sut que M. de Voltaire allait à l'Académie. Les rues oia il devait passer se trouvèrent encombrées de bonne heure, et les fenêtres garnies. Les plus intiépides vont s'entasser, pour le voir sortir, à la porte de l'hôtel Villette L'empressement était d'autant plus vif, que, pendant quelques jours, 1 j bruit de sa maladie et même de sa mort s'étant répandu, on avait désespéré de le voir. Il fallait donc se hâter, profiter de cette occasion, vraisemblablement la dernière.

Qu'on se ligure l'émotion de* la foule lorsque ce mot, répété par des milliers de voix, fut transmis jusqu'aux portes de l'Académie : le voici!

Enveloppé de la tête aux pieds dans un vaste manteau d'hermine, doublé de velours rouge

(présfiU de rinipératrice de Russie), on ne distingue que ses deux yeux brillants au fond de sa voilure, peinte en azur et parsemée d'étoiles d'or. Mais ces deux yeux électrisent la foule : le génie do la France bi'ille dans ce regard. Le voici donc ! sa voitnre peut à peine avancer au milieu de la foule. On se précipite aux portières, on baise ses mruns, son manteau, ses chevaux. Quelques-uns montent sur sa voiture. Une pauvre femme se fait jour en criant : Je veux voir le muveur des Calas. Aussitôt cette acclamation retentit mille fois répétée : Yive le sauveur des Calas! C'était le cri du peuple. Mais la foule augmente : quel est ce cortège? G est l'Académie qui vient en corps au-devant de lui, entourée de rélile litléraire de la nation. On le reçoit aux cris de : Vive l'auteur de Zaïre ! vive la Henri adel vive Mérope! rive ri'Jssai sur les mœurs! Q:;elques jeuni s gentilshommes, dit-on, crièrent : Vive la Pucelle! Toutes ses œuvres étaient tour à tour rappelées et applaudies; mais le gros du public s'en tenait à son cri : Vive le sauveur des Calas!

Wagnière et le marquis de Villette le soutinrent pour monler à l'Académie; on le conduisit au siège du directeur, et son portrait, entouré de fleurs, fut placé au-dessus de son fauteuil. L'élite de l'Europe était acrourue là; Franklin s'y trouvait, on alla le prendre dans la salle pour le faire asseoir à côté de Voltaire. Lorsque les deux vieillards se saluèrent, ce fut une acclamalion immense. Les deux plus célèbres représenlants de la liberté sur la terre comprirent le vœu

de la foule, ils s'embrassèrent... De semblables moments ne se peuvent point peindre. Disons seulement que les témoins de cette scène ne Toublièrent jamais.

Voltaire avait promis d'assister le même jour à la sixième représentation iï Irène. Il y eut un tel embarras de carosses et de peuple aux environs du théâtre, qu'il fallut des g^ardes pour lui ouvrir un passap^e pendant que mille voix répétaient à l'envi : Place à Voltaire! La salle du théâtre avait été, au dehors et au dedans, magnifiquement illuminée, et orn e çà et là d'inscriptions tirées des principaux passages de ses tragédies. La loge des gentilshommes de la cham.bre, richement décorée, devait le recevoir. M™*^ Denis et M""^ Villette sont déjà placées, la salle est comble, et le par! erre, dans les convulsions de la joie, dit un contemporain, attend l'arrivée du poète.

Il paraît enfin. L'auditoire entier se lève comme un seul homme et le salue. Les battements de mains, les vivats, les trépignements, les exclamations de joie ne peuvent s'arrêter. La France paye au poète, en un seul jour, soixante ans de plaisirs, et donne un libre cours à sa reconnaissance envers le défenseur de tant d'opprimés. Par intervalles le vieillard levant le bras pour essuyer ses larmes, on croyait qu'il allait parler, et il se faisait des silences profonds. Ce fut dans un de ces moments que des milliers de voix s'écrièrent : Qu'on lui porte vne couronne! alors ce n'est plus qu'une tempête de cris oii l'on ne distingue que ces mots : La couronne ! la couronvpf

Un acteur aimé du public et applaudi dans la rôles de pères nobles, le bon Brisard, s'avance pour couronner Voltaire. Celui-ci refuse longtemps un honneur jusqu'ici sans exemple; mais ce cri part de tous les points de la salle : C'est le puhlic qui renvoie.

«Les transports d'allégresse continuèrent presque sans interruption l'espace de quatre heures, dit un témoin oculaire, et se varièrent en cent laçons. Chaque spectateur exprimait son plaisir à sa manière : les uns l'exhalaient par vive Voltaire! vive Sophocle! vive notre Homère l les autres exprimaient leurs hommages en criant: Honneur à V homme unique! honneur au philosophe qui apprend à penser! Il était des moments où l'on n'entendait que le bruit confus de mille voix qui s'écriaient : Gloire à l'homme universel ! ^^

Ce fut de lui que l'on vint prendre l'ordre de commencer, honneur qui ne s'était jamais fai' qu'au roi.

a Pendant la représentation d'Irène, dit l'écrivain précité, le public, entraîné comme malgré lui par le désir de le posséder, et se livrant sans réserve au sentiment de son admiration, interlompit plusieurs fois les acteurs pour crier : Gloire au défenseur des Calas! gloire au défenseur de Sirven et de MonihaiÙy! Dans l'excès de la joie dont tous les cœurs étaient pleins, les uns versaient des larmes d'attendrissement, tandis que d'autres, debout dans leurs loges et dans les transports de l'ivresse commune, levaient les mains vers lui, comme vers un être qu'on révère et qu'on invoque.

)) Celui qui décrit cette scène était présent. Il s'était rendu au spectacle, non pour voir Voltaire : c'était un plaisir qu'il lui était permis de coûter quelquefois; non pour lapplaudir, sa voix eut été perdue dans la foule, mais uniquement pour être témoin de l'impression que la présence du grand homm.e devait faire sur l'élite de la nation ; et tandis que tous les yeux étaient avidement fixés sur lui. ceux de l'histoi ien parcouraient toutes les attitudes, observaient toutes les physionomies, et il avoue qu'il n'en vit aucune qui ne portât l'empreinte d'une âme ivre de plaisir. »

Et pourtant tout cet enthousiasme s'augmenta encore après que l'on eut achevé, au milieu des applaudissem.ents , la représentation d'/mie; il y eut alors une scène aussi in:it tendue des spectateurs que de Voltaire lui-même.

Le rideau baissé se relève tout à coup pour laisser voir une décoration splemlide au milieu de laquelle apparaît sur un piédestal la statue de Voltaire couronnée. Les acteurs, rangés en cercle, Tentourent, tenant dans leurs mains des palmes et des guirlandes. Au même instant de joyeuses fanfares de voix et d'instruments se font entendre. C'est l'apothéose du grand homme présent pour en jouir lui-même, à quatre-vingt-quatre ans, au milieu de ses contemporains !

Mais attendez! la symphonie a cessé. Une actrice (c'est jM'"'' Vestris) s'avance sur le bord du théâtre, un papier à la main ; pleine d'émotion et de grâce, elle adresse au patriarche ces vers, improvisés pendant la représentation d'Irène :

Aux veux de Paris eiiclianté,

Roçoi» en ce jour un hommage,

Que confirmera d'âge en âge

La sévère postérité !

NoD; tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage Pour jouir des honneurs de l'immortalité;

Voltaire, reçois la couronne

Que l'on vient de te présenter;

11 est beau de la mériter,

Quand c'est la France qui la donne 1

Tous les acteurs aussitôt déposent, en s'im.liîiant, leurs palmes aux pieds de la statue. L'enthousiasme était tel qu'une actrice alla jusqu'à la baiser, et tous les autres Timitèrent. La plupart des spectateurs , dit-on , étaient en larmes. Quant à Voltaii^e, il ne répétait que ces niots : (( On veut me faire mourir de plaisir. » 11 ne voyait pas seulement son triomphe dans tous ces hommages , il voyait le triomphe de la philosophie, de la raison et de la justice. Ces honneurs il les recevait avec joie moins pour lui que pour la cause sacrée q.i'il avait défendue.

Quand tout fut fini , quand il fallut se séparer du vieillai^d , sans doute pour ne plus le revoir, l'attendrissement fut au comble : (( 11 fut obligt* pour sortir, dit M. de Condorcet , de percer la foule entassée sur son passage : faible, se soutenant à peine, les gardes qu'on lui avait donnés pour l'aider lui étaient inutiles; à son approche on se retirait avec une respectueuse tendresse ; chacun se disputait la gloire de l'avoir soutenu un moment sur l'escalier; cliaque marche lui offrait un secours nouveau, et on ne souffrait pas que personne s'arrogeât le droit de le soutenir trop longtemps. »

Les spectateurs suivirent sa voiture aux c^^> de vive Voltaire! jusqu'à sa rentrée à Ih'tel Villette. Lorsqu'il en descendit, dans la cour, on se précipitait à ses pierh , on baisait ses vêtements, dit encore Condorcet ; et il ajoute : « Jamais homn^ie n'a reçu des marques plus touchantes de l'admiration, de la tendresse publique : jamais le génie n'a été honoré par i:n hommage plus flalteur. Ce n'était point à sa puissance, c'était au bien qu'il avait fait que s'adressait cet hornniage. Un grand poëte n'aurait eu que des applaudissements , les larmes coulaient sur le philosophe qui avait brisé le:s fers de la raison et ven^'-é la cause de 1" humanité. ))

Voltaire pouvait désormais sans crainte attendre la mort; il avait reçu le viatique des grands cœurs; sa tâche était accomplie.

Cependant il se remet à l'œuvre. Malade, exténué de faiblesse, il ne songe point au repos ; il sait que le travail est la santé de l'àme ; il s'éteint physiquement, mais son action morale n'en est point ralentie. De corps il semblait réellement détruit. Comment vivait-il ? C'était un miracle. Aussi la vue seule de l'inconcevable vieillard faisait du bien. Je ne sais quelle allégresse, quelle espérance infinie ^'empare de tous ceux qui l'approchent. Une bénédiction s'est répandue sur eux: ds ont vu en l'homme quelque chose d'indestructible. Enfants, vieillards , peuple, savants, lous et sages, tous, dès qu'ils l'ont aperçu , entonnent un chant de triomphe. La

seule présence du patriarche eut une action incalculable sur la génération naissante ; elle eut pour résultat de douer toute une grande nation : que d'âmes, en effet, puisèrent dans son regard une étincelle du feu sacré qui devait éclore quelques années plus tard ! On ne peut dire ce que son voyage à Paris valut à la France et au monde. Ce sont là les mystères de l'histoire.

Après un tel triomphe , il comprit très bien qu'il n'avait plus qu'à disparaître, qu'à retourner dans sa solitude. Mais ce n'est pas sans regrets qu'il consent à s'éloigner de ces lieux oi^i s'est passée son enfance, lieux désormais sacrés pour lui. Il faut partir cependant, il le sent, ne fijt-ce que pour mourir en paix; à Ferney, aux portes de Genève , il ne sera point tourmenté par les prêtres à ses derniers moments. D'ailleurs sa colonie le rappelle, il lui vient de Ferney des supplications chaque jour plus pressantes. Ses colons lui proposent de venir le chercher, de le remporter eux-mèuies sur leurs épaules dans une petite chambre -brancart. Il promet chaque jour et se dispose au départ ; mais il s'attendrit à la pensée de ne plus revoir la ville de ses triomphes. C'est dans ce moment de touchante mélancolie qu'd écrit ses Adieux , dédiés à son gendre Villette (les derniers vers qu'il ait composés) :

Des Champs-Elyséens, adieu, pompeux rivage, De palais, de jardin.-, de prodiges bordé, Qu'ont encore embelli, pour l'honneur de notre àg»', Les enfants d'Henri quatre et ceux du grand Condé. Combien voiism'enobantez, Muses, (irac^s nouvelles,

Dont les talents et les écrits Seraient de tous nos beaux esprits Ou la censure ou les modèles!

Que Paris est changé ! les Welches n'y sont plus.

Je n'entends plus siffler ces ténébreux reptiles,

Ces tartufes affreux, ces insolents zoïles.

J'ai passé : de la terre ils étaient disparus.

Mes yeux après trente ans n'ont vu qu'un peufile ai-

Jnstruit,mais indulgent, doux, vif etsociable:[mable.

11 est né pour aimer. L'élite des Français

Est l'exemple du monde, et vaut tous les Anglais.

De la société les douceurs désirées

Dans vingt Etats puissants sont encore ignorées.

On lesgoiite à Paris; c'est le premier des arts.

Peuple heureux! il naquit, il règne en vos remparts.

Je m'arrache en pleurant à sou charmant emj)ire ;

Je retourne à ces monts qui menacent les cieux,

A ces antres glacés où la nature expire.

Je vous regretterais à la table des dieux.

Il allait donc partir; mais son quasi-gendre Villelte , mais M'^*^ Denis , mais Belle et Bonne , enivrés de la gloire que sa présence à Paris fait rejaillir sur eux , insistent pour qu'il reste encore. Villelte, devenu lui-même un poëte éloquent au milieu de cet enthousiasme universel , lui remet un matin ces vers qui aussitôt circulent dans tout Paris, et ne sont qu'un écho de la voix puhlique :

Quand la ville et la cour vous offrent leur hommage, Et qu'un peuple enchanté vous porte dans ses bras;

Quand vous voyez devant vos pas Le respect et l'amour peints sur chaque visage; Quand des pleurs de tendresse échappés de nos yeux

Ont arrosé votre passage :

Vous voulez nous quitter! et vous fuyez ces lieux

Où l'on adore votre imaire !

Le Français, autrefois si léger, si voiage,

Cesse de i'être en vous aimant.

Heureux législateur de ce peuple charmauf,

Ainsi que ses plaisirs, ses mœurs sout voire ouvrage.

Oui, v(»us avez chaugé Paris; Couronné, soixante ans, des mains de Melpomèiif.

Par vos cliefs d'œuvre sur la scène, Vous avez, soixante ans, éclairé les esprits.

De tous côtés la gloire vous assiège ; Mais l'amitié poni vous n'a-t-elle point d'attraits ? Maître de tous les cœurs, ah! restez à jamais

Au milieu d'un si beau «.-ortége !

Les VVelches d'autrefois sont devenus Français, Ces changements sout grands, mais c'est vous qui les

Soyez témoin de vos succès. [faites.

Et jouissez de vos conquêtes.

Il différa donc de quelques jours encore et se remit au travail; mais la fièvre revint teiTible...

Le 28 mai, comme il était très mal, le curé de Saiut-Sulpice se présente , et il essaye fièrement d'entamer une controverse avec le mor:bo]:d. Reconnaissez-vous , lui crie-t-il d'une voix bRiyante, la divinité de Notre-Seignevr Jésus-Christ? Le malade fait un effort suprême rt répond: Au nom de Dieu, ne me parlez pas de cet homme-là. Le curé insiste : laissez-'moi mourir en paix , dit le vieillai^d en levant le bras : et sa main, retombant sur la tête du prêtre (cet incident fut très remarqué) , fait rouler sa calotte par terre. Celui-ci la ramasse, la secoue et sort. 11 ne reparut plus.

Il alla publier parmi ses confrères que le philosophe de Ferney était mort comme un impie , mais qu'il ferait jeter son cadavre à la voirie.

Cependant Voltaire conserva encore sa raison quelques heures. 11 entretenait doucement ses uuns ; mais le délire vint biciitùl : il crovait voir

le regard haineux des fanatiques ; il répétait à sa nièce, au milieu de paroles entrecoupées : Mu. pauvre enfant , ils jetteront mon cadavre à In voirie! Après quelques heures d'agitation, i! resta immobile et silencieux. Sa famille et ses amis atterrés entouraient son lit, s'attendant aie voir expirer; ils admiraient cependant, à ce moment suprême , la beauté de ses traits et je ne sais quel rayon d'enthousiasme qui brillait encore dans son regard; mais quelqu'un entre : on vient annoncer, de la part de M. Lally fils , l\ M. de Voltaire, s'il en est temps encore, la réhabilitation de son père. Le mourant, à ces mots, donne un signe de vie et de joie , une larme brdle dans ses yeux; il se fait apporter une plume et un peu de papier ; on lui soulève la tCte , et de sa main, déjà glacée par le froid de la mort, il trace ces mots :

Le mourant i^essuscite en apprenant cette grande nouvelle; il embrasse tendrement M. de Lally ; il voit que le roi est le défenseur de la Justice; il mourra content.

Content, ce fut le dernier mot que celte main Iraca, et ce mot voulait dire: V humanité triomphe!

W mourait content ! ce fut le fruit de cette vie, consacrée tout entière au bonheur des hommes.

11 mourait content; mais ses eimemis étaient saisis de rage ; une réunion secrète d'évêques eut lieu, dans laquelle quelques-uns proposèrent, comme l'avait dit le curé, de jeter son cadavre à la voirie.

Voltaire respirait toujours: mais depuis le

billet à M. de Lally, il était retombé dans l'accablement et le silence... Pourtant il prononça encore ces paroles, en pressant la main de son valet de chambre : Adieu, mon cher Morand, je me meurs; et, le 30 mai 1778, à onze heures im qiiart du soir, il expira.

On a cru nécessaire d'entrer dans ces détails sur la vie et la mort de Voltaire,' parce qu'ils sont la confirmation de ses œuvres, parce qu'ils ont eu sur ses contemporains autant et peut-être plus d'infliienre qu'aucun de ses hvres. L'auteur du Dictionnaire philosophique ne sut pas seulement écrire et penser, il sut vivre et mourir, e mettre dans le cours de sa longue existence une inébranlable unité. La même pensée inspire toutes ses paroles, toutes ses actions ; de dixhuit à quatre-vingt-quatre ans , il n'est pas un seul instant distrait de sa tâche : ni les troubles de la jeunesse, ni l'ambition, ni les maladies, ni les persécutions, ni la vieillesse ne purent l'arrêter. On raconte qu'à Ferney, dans une maladie très grave qui l'avait tenu plusieurs jours en danger de miort, il se faisait faire des lectures dont il ne perdait pas un mot ; mais le médecin, craignant que ces lectures ne lui causassent quelque faiigue , les fit interdire. Bien plus, on lui défendit de parler et même de penser. Le malade était donc resté pendant quinze jours immobile et silencieux. Mais aussitôt que la permission de par!cr lui fut rendue , on s'aperçut que pendant ce temps il avait composé et retenu par cŒur une tragédie tout entière qu'il s'empressa de dicter.

Les dernières années de Rousseau.

C'est quelque cLo«e, quand on n'a plus ni force ni santé pour tT'VfiilIer de ses bras, d'oser, de sa retraite, faire entendre la voi\ de 1.1 vérité... J'ai f.iit, selon ma portée, tout ce que j'.ti pu pour !;i sociéié.

J.-J. Rousseau, Lettres àM. de MaïesJurbu.

Jean -Jacques «ne survécut à Voltaire que de cinq semaines. Il mciurut à Ermenonville le 2 juillet. On l'a accusé de s'être lui-même donné la mort ; celte accusaiion, je l'avoue, ne m'a jamais paru sùfiisamment prouvée. Qu'W ait été , dans ses derniers jours, atteint d'hypocondrie, cela est certain ; mais son génie , son élévation , sa confiance en la naUireeten Dieului conservèrent, dans ses plus sombres accès, une sérénité enchanteresse. La mélancolie même était devenue pour lui une sorte de volupté. Hélas ! cette hypocondrie de Rousseau nous a valu , par imitation, toute une école de pleureurs. Mais la tristesse dans Jean-Jacques est accompagnée d"un espoir infini qui donne à ses derniers écrits leur grandeur et leur charme.

D'ailleurs, que de moments heureux dans sa vie agitée et inquiète ! Si Voltaire, clans une existence royale, put se croire et se dire quelquefois le plus heureux des hommes , Jean-Jacques eut aussi, dans sa pauvreté, des heures enchantées et bénies. Ecoutons-le dans quelqu'un des ré-

rits qu'il nous fait lui-même de ses promenades au milieu de la campagne ; tout entier à luimême et à la nature, ému de tout ce qui l'environne comme le serait un enfant, il sait, comme le dit si bien A. Dumesnil dans son livre de rirnmortalité, trouver ie ciel sur la terre.

Le récit qu'on va lire est emprunté à l'un des derniers écrits de Rousseau, aux Rêveries du piomeneur solitaire, sorte de post-scriptum ajouté à. ses Confessions , et de tous ses ouvrages celui peut-être oi^i il a su le mieux mettre son ime:

(( Un dimanche nous étions allés, ma femme et moi, dîner à la Porte-Maillot : après le dîner nous traversâmes le bois de Boulogne jusqu'à la Muette; là nous nous assîmes surTherbe à l'ombre, en attendant que le soleil fût baissé, pour nous Hu retourner ensuite tout doucement par Passy. Ine vingtaine de petites filles, conduites par une manière de religieuse , vinrent , les unes s'asseoir, les autres folâtrer assez près de nous. Dui-ant leurs jdux, vint à passer un oublieur avec son tambour et son tourniquet, qui cherchait pratique; je vis que les petites filles convoitaient fort les oui3lies, et deux ou trois d'entre elles , qui apparemment possédaient quelques hards , ilemandèrent la permission de jouer. Tandis quo la gouvernante hésitait et disputait , j'appelai l'oublieur et je lui dis : Faites tirer toutes ces demoiselles chacune à son tour, et je vous paierai le tout. Ce mot répandit dans toute la troupe une joie qui seule eût plus que payé ma bourse, quand je l'aurais toute employée à cela.

h Cimme je vis qu'elles s'empressaient avec

- 16:> — un peu de confusion, avec ragrément de la gouvernante , je les fis ranger toutes d'un côté , et puis passer de l'autre côté l'une aprî'S l'autre, à mesure qu'elles avaient tiré. O^ioiqu'il n'y eut point de billet blanc , et qu'il revînt au moins une oublie à chacune de celles qui n'auraient rien, qu'aucune d'elles ne pouvait donc être absolument mécontente , afin de rendre la fêle encore plus gaie , je dis en secret à l'oubliemd'user de son adresse ordinaire en sens contraire, en faisant tomber autant de bons lots qu'il pourrait, et que je lui en tiendrais compte. Au moyen de cette prévoyance, il y eut près d'une centaine d'oubliés distribuées, quoiquf' les jeunes filles ne tirassent chacune qu'une seule fois; car là-dessus je fus inexorable, ne voulant ni favoriser des abus , ni marquer des préférences, qui produiraient des mécontentements. Ma femme insinua à celles qui avaient de bons lots d'en faire part à leurs camarades, au moyen de (juoi le partage de\ int presque égal , et la joie plus générale.

)) Je priai la religieuse de tirer à son tour, craignant fort qu'elle ne rejetât dédaigneusement mon offre ; elle l'accepta de bonne grâce , lira comme les pensionnaires , et prit s^ns façon ce ciui lui revint. Je lui en sus un gré infini . et je trouvai à cela un;^ sorte de politesse qui me plut tort, et qui vaut bien, je crois, celle des simagrées. Pendant toute celte opération, il \ eut des disputes qu'on porta devant mon tribunal: et ces petites filles, venant plaider loui- ;i tour leur cause, me donnèrent occasion de re-

inarquer que, quoiqu'il n'y en eut aucune de jolie , la gentillesse de quelques-unes faisait oublier leur laideur.

» Nous nous quittâmes enfin très contents les uns des autres, et cet après-midi fut un de ceux de ma vie dont je me rappelle le souvenir avec le plus de satisfaction. La fêle , au reste , ne fut pas ruineuse : pour trente sous qu'il m'en coûta tout au plus, il y eut pour plus de cent écus de contentement ; tant il est vrai que le plaisir ne se mesure par sur la dépense, et que la joie est plus am-ie des liards que des louis. Je suis revenu plusieurs autres fois à la même place , à la même heure, espérant d'y rencontrer encore la petite troupe; mais cela n'est plus arrivé. »

Cette citation , où Rousseau lui-même nous jjarlc de sa femme , nous conduit tout naturellement à dire quelques mots de son mariage , qui fut un des traits les plus singuliers de sa vie. Il était alors au plus fort de sa gloire : le Devin du village , Y Héioïse , V Emile , lui avaient mérité l'admiraticn de toutes les femmes ; l'enthousiasme de quelq-jes-unes, illustres par leur beauté et par leur naissance, devenait plus que de la tendresse... Rousseau pouvait choisir parmi des duchesses. Mais c'est précisément l'époque de sa vie où il renonce au grand monde , réforme sa toilette, s'enferme dans la solitude. Pour signal de sa rupture complète avec les sociétés aristocratiques et lettrées, il fait plus , il épouse une pauvre fille du peuple. L'action parut folle et le paraît encore ; elle était naturelle dans la vie, alors toute plébéienne, de Jean-Jacques. Mais ce

ne fut pas seulement ce choix étrange qui scandalisa, blessa , souleva toutes les milveillances; Rousseau , depuis sa Lettre à l'archevêque de Paris, av9it rompu entièrement avec l'Ei^lise catholique et même avec l'Eglise protestante ; or, il n'y avait d'autre mariage alors que le mariage religieux. Jean-Jacques, exclu d.^. l'Eghse, l'était donc du mariage légal, et il n'y avait de possible pour lui que le concubinage. Avoir étal)li cela , c'était proclomer qu'en dehors d3 l'Eglise il n'y a ni loi, ni justice. Rousseau fit alors cette chose hardie, trop peu remarquée , d'amener Thérèse Levasseur devant deux témoins , dont l'un était maire * et de jurer devant Dieu et les hommes qif il la reconnaissait pour sa femme, et Thérèse, librement consultée, déclara qu'elle Tacceptait pour mari. Jean-Jacques, en cela si mal compris de ses contemporains, venait de créer le mariage

On devine si les beaux esprits qui le visitaient encore dans sa retraite , s'en donnèrent à cœur joie sur la pauvre Thérèse ! les femmes surtout étaient sans pitié. Un peu de bon accueil et de cordialité eût peut-être peu à peu mis quelque grandeur en cette àme; mais on se plut à lui faire sentir son ignorance, nulle occasion n'était perdue de la troubler, de l'amener à dire ou à faire des sottises. Elle était née timide , on la rendit méfiante ; elle avait un esprit hn et pénétrant, elle devint, sous le sarcasme et la calom-

* ' * C'était le maire de Bourgoin, ville dans laquelle eut lien, en 1768, le mariage de Jean-Jacque?.

nie, hébétée et silencieuse. On lui reprochait, et ' l!e accepta comnn.e honte de ne savoir pas l'orthographe; mais on oubliait que l'impératrice de Russie, la grande Catherine , plus ignorante encore, avait été servante dans sa jeunesse et lie savait ni lire ni écrire. Les philosophes, les poètes, les princes, n'en étaient pas moins à ses pieds.. Il y eut, on en conviendra, légèreté à des philosophes de n'avoir qu'adulation pour <;ette impératrice et que dédains pour l'humble femme de Jean-Jacques.

0;ie reprochait-on à Thérèse Levasseur? Ln moment d'oubli et d'infidélité. La malheureuse! s'écriait-on. Eh ! messieurs, n'avez-vous jamais entouré de respect des femmes infidèles? n'avez-vous pas écrit des volumes d'éloges sur M"" du Châtelet infidèle à son mari, infidèle à \oltaire, et qui trompa tout le monde?

On répond : Oui ; mais Thérèse eut la bassesse (le se laisser séduire par un jardinier.

Vous oubliez cjne ce jardinier était son égal ! Mais quoi ! la faute, avec un prince, eût-elle été moins grai de? Là, au contraire, eût été la véritable bassesse. Eh bien! soit. Jean-Jacques, en choisissant pour femme une fille du peuple, n'eut pas la main chanceuse; mais parmi des duchesses, il eût pu l'avoir moins chanceuse encore.

L'irréparable faute de Thérèse, celle où vraiment apparaît sa misère morale, c'est d'avoir souffert qu'on lui enlevât ses enfants, d'avoir permis que Jean- Jacques, dans une heure de dureté, les mît à l'hôpital. Ah ! c'est alors qu'elle

cle\ail être infidèle au philosophe sans entrailles ; ou pUitôt n'était-ce pas à elle d'éveiller ce grand cœur à la paternité? Habituée par tendresse ou respect à se soumettre en tout aux volontés de Jean-Jacques , la désobéissance et la révolte étaient, sur ce point, le plus sacré des devoirs : c'était son propre instin^^t, non les tristes raisons maritales qu'elle devait entendre ; elle eûl pu dans cette circonstance, en sauvant ses enfants, sauver l'honneur de Jean-Jacques, et réduire au silence toutes les calomnies; elle ne le lit pas. Voilà ce qui rendra honteux à jamais son nom de Thérèse Levasseur.

En présence d'un tel crime, n'est-il pas triste de voir les beaux esprits lui reprocher, quoi ? son ignorance et sa sottise. Ils oublient que Jeanne-Darc ne savait pas lire, et qu'elle sauva la France. Ils oublient que tout vrai coeur de femme est le plus beau des livres. Thérèse, en ne consultant qu'elle-même, pouvait donner à Jean-Jacques la plus sacrée des leçons; elle pouvait lui donner sa vraie gloire en le forçant d'être père; mais elle le laissa n'être qu'un ])hilosophe.

Toutefois, ce crime de Thérèse Levasseur fui un peu celui du xvui'' siècle. La femme y fit défaut. Une vraie femme est aussi ce qui manqua à Voltaire. La du Chatelet, avec toute sa science, lui fit presque autant de mal que Thérèse à Jean-Jacques, La vieille servante Baba et ^I'"- Calas, par ses deux années de séjour à Ferney, firent plus pour son élévation morale que toutes les princesses dont il vécut entouré.

La femme parait jouer un grand rôle au xviii^ siècle ; elle en joue, en réalité, un petit. L'épouse et la mère n'influent que très peu sur les meilleurs et plus fermas esprits de ce temps. Chez tous, même chez Buffon, mêma chez le président de Montesquieu, on retrouve un caractère galantin c[ui les affaiblit. Diderot eût été certainement un de nos plus p .lissants écrivains si, fréquentant un peu moins la très docte et très spiritu?lle M"® Voland, il fût resté davantage au foyer, près de sa v sotte de femme, » qui eût pu êlre moins « sotte » sans doute si luimême se fût montré moins léger.

L'abandon de ses enfants, tant reproché à Jean-Jacques, fut donc plutôt le crime de sa femme que le sien même; mais, en ceci, la pauvre Thérèse eut un peu tout le monde pour complice. Enloiirée de philosophes qui l'avaient habituée à les considérer comme de grands hommes, elle ne sentit pas que ses instincts de femme eussent été supérieurs à toute philosophie ; comme une dévote aux mains de ses directeurs, elle apprit à dédaigner ses propres sentiments. Ce fut sa perte et sa honte.

On se plaît (et l'on a raison) à relever les sottises ecclésiastiques, mais les sottises philosophiques chez les esprits médiocres au dernier siècle, sur bien des points, n'étaient pas moins dangereuses ; il fallait les entendre, par exemple, chez le baron dlîolbach. La plupart d'entre eux se croyaient d'admirables esprits pour avoir rejeté tous sentiments naïfs. Sentiments populaires! disaient-ils avec mépris. Ils appelaient

cela secouer le joug des préjugés. Mais qui pourrait dire ce qui n'était pas préjugé pour ces gens-là?

— Point de Dieu ! Nulle autre loi que les sens !

— Mais la conscience?...

— Illusion !

— Les remords?...

— Folie !

— Les vices?...

— Sont la vertu, puisqu'ils font le bonheur.

Rousseau, après les avoir fréquentés malheureusement trop longtemps, finit par prendre en horreur les holbo chiens.

Voltaire, non moins indigné, disait : « Il y a une grande différence entre combattre les superstitions des hommaset rompre les liens de la société et les chaînes de la vertu. )> Et encore : « Ces gens-là seraient trop dangereux, s'ils n'étaient pas tout à fait fous. »

Quelles qu'aient été les fautes et les erreurs de Rousseau, n'oublions jamais qu'il eut pour tâche, ainsi que Voltaire, d'empêcher les âmes de se précipiter dans Tanarchio morale où l'aristocratie européenne menaçait d'emporter les peuples; que cequi leur donna, à Tun et à l'autre, tant d'importance, c'est qu'ils furent pour les peuples le vrai rempart contre l'impiété et contre le retour à l'ancien fanatisme.

La lutte que soutint Rousseau, lutte formidable et presque sans exemple, ne dura guère qu'une dixaine d'années, mais ce furent dix années d'une véritable explosion ; après quoi, il

n'eut qu'un désir, se refaire une existence ignorée et tranquille, fuir le monde, échapper à la gloire, s'enfermer seul avec Thérèse au fond de quelque campagne isolée. Pour mieux cacher sa trace, il cessa même de porter son nom de Uousseau, ne voulut plus être que M. Renou. Renonçant à toute polémique, il vendit ses livres et n'admit plus dans sa bibliothèque que des ouvrages de botanique ; il parcourait la campagne, cueillait des Heurs, composait des herbiers, faisait de la musique, ou bien il s'occupait avec M""^ Renou des soins du ménage. Quelques admirateurs intrépides, auxquels ni son pseudonyme, ni sa retraite n'avaient réussi à faire perdre sa trace, venaient le visiter : ils le trouvaient, chose étrange ! occupé de son potau-feu. On ne pouvait concevoir qu'un homme qui vivait d'une vie si modeste eût été un grand homme. Rousseau démocratisait la gloire ; mais ce côté de sa tache ne fut pas compris de ses contemporains ; ils se scandalisaient au contraire de voir un homme de génie se contenter de cette existence plébéienne. Ils ne comprenaient Ki gloire qu'en carrosse à quatre chevaux; et Jean- Jacques cheminait à pied de Genève à Paris, 'son petit paquet sur l'épaule. Mais, spectacle incroyable! les rois et les peuples, le pape de l\ome et le pape de Ferney, s'inquiétaient des moindres paroles du pauvre piéton, qui vivait ;.vec 800 livres de rentes.

Cet humble M. Ranou, qu'on voyait sous l'aspect d'un petit bourgeois de village cheminer le long des sentiers, qui volontiers causait avec les

paysans les plus pauvres et vers lequel les enfants se sentaient attirés, c'était en Europe, pour les uns, un objet dépouvante, tandis que les autres voyaient en lui le délensuur invincible de la liberté. Paris l'acclamait comme un compatriote: mais cent cinquante mille prêtres, en France, dans leurs sermons, le désignaient comme l'antechrist. Lui cependant, content de son œuvre et sûr de la victoire, il s'était avec joie retiré du combat. Cris de haine ou acclamations, rien de ce qui se disait dans le monde pour ou contre Jean-Jacques n'arrivait à l'heureus: M. Renou, tranquile explorateur de la nature et disciple fervent de Linné. Deux choses l'occupaient maintenant, la musique et les ileurs. Si parfois cependant quelques lettres de ses admirateurs ou de ses amis arrivaient jusqu'à lui, si des jeunes gens lui demandaient conseil, lorsqu'il croyait \oir à ces demandes de la sincérité, il y répondait volontiers et retrouvait alors des pages admirables.

(( Je sens, monsieur, l'inutilité du devoir que je remplis en répondant à votre dernière lettre, écrit-il à un jeune inconnu ; mais c'est un devoir enfln que vous m'imposez, et que je remplis de bon cœur, quoique mal, vu les distractions de l'état où je suis.

)) Mon dessein, en vous disant ici mon opinion sur les principaux points de votre lettre, est de vous la dire avec simplicit\ et sans chercher à \ ons la faire adopter. Cela serait contre mes principes et même contre mon goût. Car je suis juste , et comme je n'aime point qu'on cherche à me

subjuguer, je ne cherche non plus à subjuguer personne.

» Vous me marquez, monsieur, que le résultat de vos recherches sur l'auteur des choses est un état de doute : je ne puis juger de cet état, j parce qu'il n'a jamais été le mien. J'ai cru dans | mon enfance par autorité , dans ma jeunesse par sentiment, dans mon âge mûr par raison ; maintenant, je crois parce que j'ai toujours cru. Tandis que ma mémoire éteinte ne me remet plus sur la trace de mes raii-onnements, tandis que ma judiciaire affaiblie ne me permet plus de les recommencer, les opinions qui en ont résulté me restent dans toute leur force-, et sans que j'ai la volonté ni le courage de les mettre derechef en délibération, je m'y tiens en confiance et en conscience, certain d'avoir apporté, dans la vigueur de mon jiigement à leurs discussions, toute l'attention et la bonne foi dont j'étais capable. Si je me suis trompé, ce n'est pas ma faute, c'est celle de la nature, qui n'a pas donné à ma tête une plus grande mesure d'intelligence et de raison. Je n'ai rien de plus aujourd'hui ; j'ai beaucoup de moins. Sur quel fondement recommencerai's-je donc à délibérer? Le moment presse ; le départ approche. Je n'aurais jamais le temps ni la force d'achever le grand travail d'une refonte. Permettez qu'à tout événement j'emporte avec moi la consistance et la fermeté d'un homme, non les doutes décourageants et timides d'un vieux radoteur.

» A ce que je puis me rappeler de mes anciennes idées, à ce que j'aperçois de la marche

des vôtres, je vois que n'ayant pas suivi dans nos recherches la même roule, il est peu étonnant que nous ne soyons pas arrivés à la même conclusion. Balançant les preuves de l'existence de Dieu avec les difficultés, vous n'avez trouvé aucun des côtés assez prépondérant pour vous décider, et vous êtes resté dans le doute. Ce n'est pas comme cela que je fis : j'examinai tous les systèmes sur la formation de l'univers que j'avais pu connaître ; je méditai sur ceux que je pouvais imaginer ; je les comparai tous de mon mieux, et je me dé'cidai, non pour celui qui ne m'offrait point de dilïîcultés, car ils m'en offraient tous, mais pour celui qui me paraissait en avoir le moins. Je me dis que ces difficultés étaient dans la nature de la chose ; que la contemplation de l'infini passerait toujours les bornes de mon entendement; que, ne devant jamais espérer de concevoir pleinement le système de la nature, toufce que je pouvais faire était de le considérer par les côtés que je pouvais saisir ; qu'il fallait savoir ignorer en paix le reste

» Vous objectez que si Dieu eût voulu obliger les hommes à le connaître, il eût mis son existence en évidence à tous les yeux. C'est à ceux qui font de la foi en Dieu un dogme nécessaire au salut de répondre à cette objection, et ils y répondent par la révélation. Quant à moi, je crois en Dieu sans croire cette foi nécessaire ; je ne \o\s pas pourquoi Dieu se serait obligé de nous la donner.

- ne -

» Cependant, je crois que Dieu s'est suffisamment révélé aux hommes, et par ses œuvres, et dans leurs cœurs ; et s'il y en a qui ne le connaissent pas, c'est, selon moi, parce qu ils ne veulent pas le connaître, ou parce qu'ils n'en ont pas besoin.

)) Dans ce dernier cas est l'homme sauvage cl sans culture, qui n a fait encoie aucun usage de sa raison; qui, gouverné seulement par ses appétits, n'a pas besoin d'autre guide, et qui. uv suivant que l'instinct de la nature, marche paides mouvements toujours droits. Cet homme ne connaît pas Dieu, mais il ne l'oflense pas. Dans l'autre cas, au contraire, est le philosophe qui, à force de vouloir exalter son intelligence, de raffiner, de subtiliser sur ce qu'on pensa jusqu'à lui, ébranle enfin tous les axiomes de la raison simple et primitive, et, pour vouloir toujours savoir plus et mieux que les autres, parvient à ne rien savoir du tout. L'homme à la fois raisonnable et modeste, dont l'entendement exercé, mais borné, >ent ses limites et s'y renferme, trouve dans ces limites la notion de i-on âme et celle de l'auteur de son être, sans pouvoir passer au-delà pour rendre ces notions claires, et contempler d"au^si près l'une et l'autre que s'il était lui-même un pur esprit. Alors, saisi de respect, il s'arrête et ne touche point au voile, content de savoir cpie l'être immense est dessous. Voilà jusqu'où la philosophie est utile à la pratique: le reste n'est plus qu'une spéculation oiseuse pour laquelle i'injmme n'a point été fait, dont le raisonneur UKuléré s'abstient, et dans laquelle n'entre point

l'homme vulgaire. Cet homme, qui n'est ni une biute, ni un prodige, est l'homme proprement dit, moyen entre les deux extrêmes, et qui compose les dix-neuf vingtièmes du genre humain ; c'est à cette classe nombreuse de chauler le psaume Cœli enarrant, et c'est elle, en elïei, qui le. chante. Tous les peuples de la terre ('cnnaisscnt et adorent Dieu ; et, quoique chacw», l'habille à sa m.ode, sous tous ces vêtements divers on trouve pourtant toujours Dieu. Le petit nombre d'élite, qui a de plus hautes prétentions de doctrine, et dont le génie ne se borne pas", au sens commun, en veut un plus transcendant, ce n'est pas de quoi je le blâme ; mais qu'il parte de là pour se mettre à la place du genre humain, et dise que Dieu s'est caché aux hommes parce que lui, petit nombre, ne le voit plus, je irouve en cela qu'il a tort. Il peut arriver, j'en conviens, que le torrent de la mode et le jeu de l'intrigue étt ndent la secte philosophique et persuadent un moment à la multitude qu'elle ne croit plus en Dieu ; mais cette mode passagère ne peut durer, et, comme qu'on s'y prenne, il faudra toujours à la longue un Dieu à l'homme : enfin quand, forçant la nature des choses, la divmité augmenterait pour nous d'évidence, je ne doute pas que dans le nouveau lycée on n'augmentât en même ]-aison de subtilité pour la nier. La raison prend à la longue le pli que le cœur lui donne; et quand on veut penser en tout autrement que le peuple, on en vient à bout tôt ou tard » Tout ceci, monsieur, ne vous paraît guère

xixri 12

philosophique, ni à moi non plus; mais, toujours (le bonne foi avec moi-même, je sens se joindre a mes raisonnements, quoique simples, le poids de l'assentiment intérieur. Vous voulez qu'on s'en défie ; je ne saurais penser comme vous sur ce point, et je trouve, au contraire, dans ce jugement interne, une sauvegarde naturelle contre les sophismes de ma raison. Je crains même qu'en cette occasion vous ne confondiez les penchants secrets de notre cœur qui nous égarent avec ce dictamen plus secret, plus interne encore, qui réclame et murmure contre ses décisions intéressées , et nous ramène en dépit de nous sur la route de la vérité. Ce sentiment intérieur est celui de la nature elle-même ; c'est un appel de sa part contre les sophismes de la raison ; et ce qui le prouve est qu'il ne parle jamais plus fort que quand notre volonté cède avec le plus de complaisance aux jugements qu'il s'obstine à rejeter. Loin de croire que qui juge d'après lui soit sujet à se tromper, je crois que jamais il ne nous trompe, et qu'il est la lumière de notre faible entendement lorsque nous voulons aller plus loin que ce que nous pouvons concevoir...:

» Eh ! qui ne sait que sans le sentiment in- . terne il ne resterait bientôt plus de trace de vérité sur la terre, que nous sf^rions tous successivement le jouet des opinions les plus monstrueuses, à mesure que ceux qui les soutiendraient auraient plus de génie, d'adresse et d'esprit, et qu'enlin, réduits à rougir de notre raison même, nous ne saurions bientôt plus que croire ni que penser? »

Si nous ajoutons que Rousseau avoue, en terminant cette lettre, « que les formules en matière de foi ne lui paraissent qu'autant de chaînes d'iniquité, de fausseté, d'hypocrisie et de tyrannie, » nous serons en droit de dire que rien ne ^aurait mieux résumer sa philosophie.

Mettre en liberté rame humaine, développer les instincts d'imitation bien moins que le caractère propre à chaque individu ; augmenter la variété, la spontanéité, conserver en un moi et développer les individualités créées par Dieu hiimème, voilà toute la pensée de Jean Jacques. Peut-être oublia-t-il trop que les âmes s'éveillent au contact des âmes, que l'esprit a besoin de tradition, d'information, de communications morales : mais cette erreur naquit de son désir de ne plus voir les théologiens et les pédants nous désapprendre à penser en nous imposant, sur la nature, sur Dieu, et jusque sur nousmêmes, leurs propres décisions. L'homme a reçu en naissant tout ce qu'il lui faut pour trouver précisément la parcelle de vérité qui lui est propre ; toute autre Ihéologie ou philosophie que la sienne lui serait funeste. x\ristote et Platon, forçant un paysan à penser comme eux sur ce monde et sur son auteur, seraient à la fois ridicules et cruels.

Ces pensées de hberté absolue, cjue Jean-Jacques avait propagées et défendues au milieu des orages, lui revenaient maintenant avec une sérénité qui, loin de les affaiblir, les rendait plus puissantes. Aussi avait-il fait une chose très sage en se ménageant vers la fin de sa vie quel-

ques jours de calme et de réflexion solilyire. H avait à peu près suspendu toute publication, mais sa pensée n'en planait pas moins sur l'Europe, et les quelques pages qui lui échappaient encore dans celte situation singulière ont à la fois une force et un charme irrésistil)les. Il eût été assurément le plus heureux des hommes, si des souven rs pénibles ne lui fussent restés, auxquels il fait quelquefois lui-même de douloureuses £.'lusions; mais il sent, du re>le,que cjnel que chose e;i lui vaut miieux c|ue ses actions, 3t qu'il en est de même de tous les hom.mes. 11 s? réfugie en lui-même et en Dieu, et retrouve avec l'espérance une ineffable féhcité. Il rédige alors les Rêveries du Promeneur solitaire, où seront exaltés les charmes les plus mystérieux de la nature. Quelle âme ne s'est attendrie aux tableaux qu'il nous a laissés des forêts d'automne ou des magnificences du ciel! Quel charme! quelle fraîcheur ! quel coloris ! A quelle félicité s'est élevée cette âme pour nous créer de tels enchantements !

Cependant, vers ses dernières années, l'auteur de ïHeloïse, de YEmile. du Vicaire savoyard et du Contrat social était, disait on, devenu fou. Voltaire le crut comme les autres, et se moqua quelquefois des bizarreries de Rousseau. Mais d'Alembert, écrivant au patriarche, lui fait cette réponse admn^able et touchante : « Jean-Jacques est un malade de beaucoup d'esprit, et qui n'a d'espiit que quand il a la fièvre. Il ne faut ni le guérir, ni l'outrager. »

Malgré les fréquents intervalles de sérénité,

les Jcriiières années de Rousseau sont un drame terrible. Aussi, à cette époque, tonte rhétorique est finie. Il écrit ses dernières Rèccries sans savoir plus seulement s'il est encore de ce monde. Ce n'est plus la voix de l'heureux et calme M. Renon ; c'est la voix de l'esclave, la voix du prolétaire. Aussi, ses meilleurs amis le croient i^fteJot de démence. Qu'a-t-il? C'est la question universelle; et nul n'a compris que cette âme porte en elle 1 s douleurs et les misères d'un monde. Lui-même sent très bien et avoue que celle voix qui gronde en lui n'est plus sa voix. 11 s'écrie, il demande giâce à ces soufiles terribles de révolte. Mais Dieu l'a voulu i il sera l'interprète de tous ceux qui, sans abri, sans secours, sans pain, sans lumière, sans amis, traînent une vie vagabonde et misérable. De là sans doute cette perpétuelle vision d'un complot pour l'anéimtir. Quel coîr/plot? il est fou, s'écrie-t-on. Mais sa voix est c(dle delà Piévoluiion. et son âme porte le poids de toutes les résistances. Voilà pourquoi l'écrivain éîait si différent de l'homme, pourquoi lui-nic-me faisait des vœux si sincères pour ne plus écrire, pour ne plus discuter; voilà pourquoi, retiré dans l'îleSaint- Pierre, il emballe et enferme ses livres dans d'énormes bahuts pour ne plus les voir. 11 ne veut plus que causer avec les bonnes gens d(^ l'île, n'a plus d'autres occupations que de cueillir des fleurs, de se promener en bateau et déjouer tranquillement de l'épinette dans les .jours de pluie. 11 croit lui-même qu'il n'écrira plus; il s'en réjouit comme un enfant... Mais tout à coup

ses souffles reviennent ; ii voudrait se cacher sous terre. NVt-il pas, grand Dieu! assez écrit, assez empli le monde de bruit et de scandale ? Les voix redoublent au dedans de lui-même. Il faut qu'il r'ouvre ses coffres. En vain, il avail défendu qu'il y eut de l'encre dans sa maison ; il emprunte l'encrier du receveur de l'île, écrit cent pages, les lance, et la terre en est ébranlée. Rien ne lui coûte : cris, menaces, injures, persécutions; il brave jusqu'au ridicule. Il n'écrit pas seulement pour se soulager lui-même, il faul que sa parole à l'instant se répande ; il faut trouver un moyen pour que tous les yeux, dès 'o premier moment, soient fixés à tout prix sur ce livre, l'auteur en dût-il mourir, être hué et honni à jamais. Il ne s'agit plus de Jean-Jacques ; il n'est que l'éditeur, que le propagateur de la ]')arole sacrée. Il se dévoue à ce rôle, sans restriction, sans réserve. Vêtu en Arménien, il dépose un de ses manuscrits sur le maître-autel de Notre-Dame, Jugez si voilà le livre à l'instant dans toutes les mains ! On crie au scandale, à la démence ; on le lapide, on emplit sa maison de pierres. Il lui faut, comme un malfaiteur, prendre la fuite; mais que lui importe? le livre se lit, se répand et brûle le vieux monde ! Et Rousseau, au milieu de la calomnie universelle, pauvre, fugitif, malade, brisé d'efforts, écrit avec une douceur divine qu'il ne faut pas qu'on le plaigne, qu'il est le plus heureux, le plus riche (l. le plus puissant de tous les hommes. Et nul, leur dit-il ( ncore, n'a fait son devoir plus courageusement que moi, et nul, dans l'autre vie,

n'espère plus que moi du juge suprême un sourire d'approbation.

Dans le même temps, Voltaire, au fond de ses iléserts, répète : « Nous arrivons à la terre promise; mais je ne la verrai pas. Je meurs... Jouissez, mes amis, du spectacle que j'ai préparé pendant soixante ans, et auquel je ne puis assister avec vous. Je m'éteins; j'ai quatre-vingtquatre ans, quatre-vingt-quatre entreprises accablantes pour un pauvre vieillard, et quatrevingt-quatre maladies ; mais, en mourant, je peux dire comme le vieux Lusignaii :

Mon Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire I

Ainsi s'approchaient de leur tombe les deux grands philosophes! Bénis et consolés dans leur âme, ils bénissaient la terre, et leur parole allait créer un monde.

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