L'Opéra était alors an théâtre de la Porte-Saint-Martin
2. Pandore et Samson n'avaient jamais été représentés; le Temple de la Gloire, ouvrage de circonstance, est tout ce qu'il y a de plus médiocre.
3. En 1792, cette place prit le nom de place de la Révolution ; en 1800, on lui donna celui de la Concorde, qu'elle a toujours conservé'depuis.
4. D'abord quai des Tltéatins; le nom de Voltaire lui fut donné en 1791.
« Devant la maison de M. Charles Villette, dans laquelle est déposé le cœur de Voltaire, on avait planté quatre peupliers très-élevés, lesquels étaient réunis par des guirlandes de feuilles de chêne qui formaient une voûte de verdure au milieu de laquelle il y avait une couronne de roses que l'on a descendue sur le char au moment de son passage. On lisait sur le devant de cette maison :
Son esprit est partout et son coeur est ici.
« M""^ Villette a posé une couronne sur la statue d'or. On voyait couler des yeux de cette aimable dame des larmes qui lui étaient arrachées par le souvenir que lui rappelait cette cérémonie. On avait élevé devant cette maison un amphithéâtre qui était rempli déjeunes demoiselles vêtues de blanc, une guirlande de roses sur la tête, avec une ceinture bleue et une couronne civique à la main. On chanta devant cette maison, au son d'une musique exécutée en partie par des instruments antiques, des strophes d'une ode de MM. Ghénier et Gossec. jyfme Yiiiette et la famille Calas ont pris rang à ce moment; plusieurs autres dames vêtues de blanc, de ceintures et rubans aux trois couleurs, précédaient le char...
« Le cortège est arrivé au Panthéon à dix heures. Le cercueil y a été déposé...
« Cette cérémonie a été une véritable fête nationale. Cet hommage rendu aux talents d'un grand homme, à l'auteur de la Henriade et de Bi^utus, a réuni tous les suffrages... Partout on voyait les bustes de Voltaire couronnés; on lisait les maximes les plus connues de ses immortels ouvrages. Elles étaient dans la bouche de tout le monde...
« On ne peut trop louer le zèle et l'intelligence de
16l) VOLTAIRE ET ROUSSEAU
ceux qui ont ordonné cette fête. On doit particulièrement des éloges à MM. David et Cellerier. Le premier a fourni les dessins du char, qui est un modèle du meilleur goût. Le second s'est distingué par son activité à suivre les travaux de cette fête et par le talent dont il a fait preuve dans l'ingénieuse décoration de l'emplacement de la Bastille...
« Cette fête a attiré a Paris un grand nombre d'étrangers. »
Cependant on semblait oublier les honneurs promis et dus à Rousseau ; le 28 août 1791, dans la séance du soir de l'Assemblée nationale, se jDrésenta une députation composée de citoyens et de gens de lettres dont l'orateur porta la parole en ces termes significatifs :
« Messieurs,
« Par votre décret du 21 décembre 1790, vous avez ordonné qu'il serait élevé une statue à l'auteur du Contrat social et à' Emile, avec cette inscription : La nation française lih'e à Jean-Jacques Rousseau. Nous venons réclamer l'exécution de ce décret avec les additions que les événements postérieurs ont rendues nécessaires.
« Sans doute, messieurs, vous voulûtes alors décerner à J.-J. Rousseau les honneurs dus aux grands hommes, mais vous n'aviez pas encore fixé la forme de ces honneurs ; à votre voix ne s'était point encore élevé ce Panthéon f?'ançais, chargé d'attester aux derniers âges la reconnaissance de la patrie. Vous y avez placé depuis l'orateur célèbre qui, etc. (Mirabeau)... Vous y avez placé ce génie universel à qui, etc. {Voltaire)...
« Vous êtes quittes envers leur mémoire : l'ètes-vous, messieurs, envers celle de l'auteur du Contrat social?...
« De quelle souveraineté fûtes-vous investis pourrégé-
nerer un grand empire , pour lui donner une constitution libre? De l'inaliénable et imprescriptible souveraineté du peuple. Sur quelle base avez-vous fondé cette Consti- (ution qui deviendra le modèle de toutes les constitutions humaines? Sur l'égalité des droits. Or, messieurs, l'égalité des droits entre les hommes et la souveraineté du peuple, Rousseau fut le premier à les établir en système, sous les yeux mêmes du despotisme. Cesdeuxidéesmères ont germé dans les âmes françaises et dans les vôtres par la méditation de ses écrits. Et si, comme on ne peut le contester, notre Constitution entière n'en est que le développement, malgré tout ce qu'on a pu dire de quelques opinions particulières de Rousseau qui semblent moins conformes à quelques-uns de vos principes, Rousseau n'en est pas moins le premier fondateur de la Constitution française »
Du 28 août 1791 au 18 septembre 1794, époque où fut reprise la question des honneurs funèbres à rendre à Rousseau , plus de trois ans s'écoulèrent , pendant lesquels la guillotine et la guerre occupèrent trop les esprits affolés pour que l'on songeât à l'auteur du Contrat social et d'Emile.
Enfin, le 18 septembre 1794, Lakanal, parlant à la Convention au nom du Comité d'instruction publique, disait :
« Citoyens, vous avez accordé les honneurs du Panthéon et décerné une statue à Jean-Jacques Rousseau.
« Votre comité d'instruction publique m'a chargé de vous soumettre ses vues sur cet acte solennel de justice nationale, sollicité par l'influence journalière du philosophe genevois sur les progrès de la morale publique et par cette renommée toujours croissante qui s'élèverait à a fin contre vous, si vous tardiez encore à lui donner
son dernier éclat en ouvrant à l'auteur du Contrat social et di Emile les portes du Panthéon français.
« La voix de toute une génération nourrie de ses principes et, pour ainsi dire, élevée \)diV lui, la voix de la République entière l'y appelle; et ce temple, élevé par la patrie reconnaissante aux grands hommes qui l'ont servie, attend celui qui, depuis si longtemps, est placé en quelque sorte dans le Panthéon de l'opinion publique.
« Sans doute ces honneurs sont légitimement dus aux citoyens qui, soit par leurs talents, soit parleur courage, ont, aux dépens de leur repos et même de leur vie, dirigé le vaisseau républicain à travers les orages révolutionnaires; mais il est possible, et déjà même il n'est pas sans exemple, que ces mêmes honneurs que l'enthousiasme a décernés, la justice les rétracte, lorsque le temps a fait tomber les masques, enlevé les superficies et montré à nu les hommes et les événements '
« Le même revers n'est point à craindre pour le grand homme que vous allez placer au Panthéon français : seul, sans appui, sans preneurs, il osa, au milieu d'un peuple endormi dans les fers, professer hautement, en face du despotisme, la science de la liberté. Dans un temps où tous les hommages étaient pour la naissance, les grandeurs, le crédit, les richesses, il fronda tous ces vieux préjugés, proclama l'égalité naturelle, mit à leur véritable place, c'est-à-dire au niveau du néant, les rangs et la noblesse : il heurta de front les gens en fa-
1. Allusion à Mirabeau et à .Marat qui, après avoir reçu tous deux les honneurs du Panthéon, en furent violemment retirés , le premier en 1792, le second en 1793. Le corps de Mirabeau fut mis en pièces par le peuple et son buste fut brûlé en place de Grève ; même insulte fut faite aux restes de Marat dont ou brisa les bustes et dont les membres furent jetés dans Tégout de la rue Montmartre.
veur, versa sur la coupable et stupide opulence tout le mépris de la sagesse, toute l'indignation de la vertu. Il lit plus; il tira d'un injuste et avilissant oubli les professions utiles, il nous apprit à honorer le travail, la pauvreté, le malheur, à chercher dans l'humble atelier ou dans la chaumière obscure les vertus, les mœurs, la véritable dignité comme le vrai bonheur, en un mot à dédaigner tout ce que déifiaient l'infamie et la corruption des hommes, et à couvrir de considération et d'estime ce que méprisait leur fol orgueil.... ..^^
« Si les honneurs qui lui sont enfin rendus sont tardifs, ils n'en seront que plus durables, et nul retour d'opinion n'est à redouter pour lui, puisque la voix des peuples qui les sollicite est déjà la voix de la postérité.
« Tous les publicistes qui ont considéré Jean-Jacques Rousseau dans son rapport avec la Révolution française ont surtout vanté l'influence du Contrat social et de ses autres écrits politiques. Il est vrai que dans ces immortels ouvrages, et surtout dans le premier, il développa les véritables principes de la théorie sociale et remonta jusqu'à l'essence primitive des associations humaines...
«En France, il proclama l'égalité des droits et l'inaliénable souveraineté du peuple, fondement de toute association légitime. Le Contrat social semble avoir été fait pour être prononcé en présence du genre humain assemblé, pour lui apprendre ce qu'il a été et ce qu'il a perdu. L'auteur immortel de cet ouvrage s'est associé en quelque sorte à la gloire de la création du monde, en donnant à ses habitants des lois universelles et nécessaires comme celles de la nature, lois qui n'existaient que dans les écrits de ce grand homme avant que vous en eussiez fait présent aux peuples...
« C'est en quelque sorte la Révolution qui nous a expliqué le Contrat social. Il fallait donc qu'un autre ouvrage
nous amenait à la Révolution, nous élevât, nous instruisît, nous façonnât pour elle ; et cet ouvrage, c'est ÏEmile, le seul code d'éducation sanctionné par la nature.
<c Le nom seul de cet ouvrage rappelle d'abord de grands services rendus à l'humanité... l'enseignement rendu facile pour celui qui le reçoit et la route de la vertu aplanie comme celle de la science; les mères... citées enfin devant le tribunal de la nature et ramenées par une éloquence irrésistible et par l'attrait du plaisir au plus doux comme au plus sacré de leurs devoirs...
« Reculons vers le passé, reportons-nous par la pensée au règne de ce dernier tyran couronné ^ ,et figurons-nous entendre pour la première fois ces paroles :
« Dominé parce qui l'entoure, sujet de ses ministres... « un despote est à la fois la plus vile et la plus méprisable « des créatures.
« Les guerres des républiques sont plus cruelles que <c celles des monarchies, mais si la guerre des rois est « modérée, c'est leur paix qui est terrible : il vaut mieux « être leur ennemi que leur sujet... »
« Ne sont-ce pas là, citoyens, des maximes révolutionnaires... de cette Révolution qui est la vôtre et que vous voulez tourner tout entière au profit du peuple et de la vertu? Eh bien I toutes les pages d'Emile, dw Contrat social et du Discours sur l illégalité des conditions réfléchissent ces grandes maximes...
« De tous les écrivains qui ont prédit une révolution générale, aucun ne s'est expliqué plus clairement que Rousseau -... C'est ainsi que dans toutes ses conceptions politiques l'illustre Genevois devance ses contemporains, franchit son siècle et pense comme la postérité.