XVI AVANT-PROPOS
puur dfjà faire entrevoir au lecteur eomljieii ce livre >ur Voltaire et Rousseau est aussi nouveau et piquant par le fond que par la forme, à la fois original et impartial: original, car ce sont Voltaire et Housseau qui, à tour de rôle, ont la parole pour se juger en s'accusant mutuellement ; impartial , parce que nul autre témoignage de l'époque où ils vécurent, excepté celui du grandFvédéric, n'est invoqué contre eux. Il eût été certes facile — de Frérun à M. de Maistre, — de grossir de pièces curieuses, toutes à charge, le dossier- cependant déjà bien complet , ce semble , comme cela du procès entre Voltaire et Rousseau.
Assez de fois on a écrit et publié des biographies plus ou moins étendues de Voltaire et de Rousseau ; il n'y a pas, en ce premier centenaire , lieu et utilité à augmenter encore le nombre de ces sortes de livres, qui ne peuvent être complets qu'à la condition d'être longs ; or, le public a pour devise, à cet égard, celle même de La Fontaine :
Les longs ouvrages me font peur.
Le titre du présent volume explique assez l'importance en même temps qu'il fait pressentir l'intérêt réel, pratique et indiscutable de la question telle qu'elle est ici portée et telle qu'elle l'a été, au siècle dernier, entre Voltaire et Rousseau '.
Cu. Barthélémy.
1. Nûiig étiou? déjà préparé de loufrue date à ce travail par de^ études toutes spéciales, dont quelques-unes, relatives à Voltaire, ont paru dans les Erreurs et MeJisonqes historiques ; ce sout : Calas. Un Cltapitre des erreurs et mensonges de Voltaire, Voltaire et les Serfs du Jura, Fréron et les Philosophes, la Vérité sur le jansénisme, Eustache de Saitit- Pierre, les Derniers Jours de Charles IX.
D'ailleurs les Confessions rfe Fre/o«, publiées par nous en 1876, à l'époque du centenaire du célèbre adversaire de Voltaire, ont déjà révélé nos études sui" un sujet que nous abordons aujourd'hui dans sa pleine et ^Taie lumière.
YOLTAIRE ET ROUSSEAU
VOLTAIRE JUGE DE ROUSSEAU
Premier voyapo de Rousseau à Paris. — 11 entre en relations avec Voltaire. — Collaboration. — Compliments de Voltaire à Rousseau. — Idées noires. — Profession de foi. — Le prix de l'Académie de Dijon. — Persiftlage de Voltaire. — Le Désastre de Lisbonne et la Religioii naturelle. — Timon. — Causes de la brouille entre Voltaire et Rousseau. — L'article Genève et la Lettre sur les spectacles. — Ramponneau et Rousseau. — Pamplilets contre le citoyen de Genève. — Diogène-Rousseau. — Portrait peu flatté. — Sortie de Voltaire contre Diderot. — Lettres sur In Nouvelle Héloïse. — Analyse de cette satire. — Emile et le Contrat social. — Doctrines politiques de Rousseau. — Le Vicaire savoyard. — Protestations et démentis de Voltaire. — Le Sermon des Cinquante.
Né à Genève en 1712, Jean-Jacques était venu pour la première fois à Paris en 1732, à l'âge de vingt ans; mais ce voyage ne lui ayant pas donné les résultats qu'il en attendait, il quitta cette ville où il ne revint que neuf ans après (1741), et ce fut alors qu'il se rencontra avec quelques écrivains célèbres, dont Voltaire entre autres.
De nouveau reparti en voyage, le jeune homme fît quelque séjour à Venise comme secrétaire de l'ambassadeur de Franco; enfin Paris le revit, pour la troisième fois, en 1745, époque d'où date sa connaissance avec Voltaire et sa fatale liaison avec une servante d'auberge ; on a nommé la trop fameuse Thérèse Levasseur.
Arrivé à la fin de l'automne, Jean-Jacques adressait, le 11 décembre de la même année, à Voltaire la lettre que voici :
« Monsieur,
t< Il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards et des soins dont vous favorisez les jeunes muses en qui vous découvrez quelque talent. Mais, pour avoir fait la musique d'un opéra, je me trouve, je ne sais comment, métamorphosé en musicien. C'est, monsieur, en cette qualité, que M. le duc de Richelieu m'a chargé des scènes dont vous avez lié les divertissements de la Princesse de Navan-e. Il a même exigé que je fisse, dans les canevas, les changements nécessaires pour les rendre convenables à votre nouveau sujet. J'ai fait mes respectueuses représentations: monsieur le duc a insisté, j'ai obéi. C'est le seul parti qui convienne à l'état de ma fortune. M. Ballot s'est chargé de vous communiquer ces changements. Je me suis attaché à les rendre en moins de mots qu'il était possible. C'est le seul mérite que je puis leur donner. Je vous supplie, monsieur, de vouloir les examiner ou plutôt d'en substituer de plus dignes de la place qu'ils doivent occuper.
« Quant au récitatif, j'espère aussi, monsieur, que vous voudrez bien le juger avant l'exécution et m'indiquer les endroits où je me serais écarté du beau et du vrai, c'est-à-dire de votre pensée. Quelque soit pour moi le succès de ces faibles essais, ils me seront toujours
glorieux, s'ils me procurent l'honneur d'être connu de vous et de vous montrer l'admiration et le profond resp.ect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur, « Votre très-humhle, etc.
« J.-J. Rousseau, citoyen de Genève. »
Quatre jours après (15 décembre), Voltaire répondait au jeune homme :
« Vous réunissez, monsieur, deux talents ' qui ont toujours été séparés jusqu'à présent. Voilà déjà deux bonnes raisons pour moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. Je suis fâché pour vous que vous employiez ces deux talents à un ouvrage qui n'en est pas trop digne. Il y a quelques mois que M. le duc de Richelieu m'ordonna absolument de faire en un clin d'œil une petite et mauvaise esquisse de quelques scènes insipides et tronquées qui devaient s'ajuster à des divertissements qui ne sont point faits pour elles. J'obéis avec la plus grande exactitude; je fis très-vite et très-mal. J'envoyai ce misérable croquis à M. le duc de Richelieu, comptant qu'il ne serviraitpas, ou que je le corrigerais. Heureusement il est entre vos mains, vous en êtes le maître absolu; j'ai perdu tout cela entièrement de vue. Je ne doute pas que vous n'ayez rectifié toutes les fautes échappées nécessairement dans une composition si rapide d'une simple esquisse, que vous n'ayez rempli les vides et suppléé à tout.;.
« Je sais très-bien que cela est fort misérable et qu'il est au-dessous d'un être pensant de se faire une affaire sérieuse de ces bagatelles; mais entin, puisqu*il s'agit de déplaire le moins qu'on pourra, il faut mettre le plus de
1. Ruu^seaii avait commencé, eu 1742, ni) o\\vvn. \\\i\i\\\(i les Muses galantes, dout la musiijue était de lui.
raison qu'on peut, même dans un mauvais divertissement d'opéra.
« Je me rapporte de tout à vous et à M. Ballot, et je compte avoir bientôt l'honneur de vous faire mes remerciements et de vous assurer, monsieur, à quel point j'ai celui d'être, etc.
Après ce premier échange de politesses quelque peu compassées, où l'on sent la hauteur du protecteur et la modestie assez mal déguisée du protégé, cinq ans s'écoulent sans que l'on retrouve de traces de correspondance entre Voltaire et Rousseau ; tout semble cependant s'être passé pour le mieux. Mais, au commencement de 1745, Rousseau soupçonnant — comme ce fut toujours d'ailleurs, dans son inquiète et malheureuse nature — qu'on a voulu le desservir auprès de Voltaire, s'empresse de lui écrire afin d'aller au-devant de toute difficulté;
« Paris, le 30 de janvier 17o0.
(( Monsieur,
« Un Rousseau ' se déclara autrefois votre ennemi, de peur de se reconnaître votre inférieur; un autre Rousseau , ne pouvant approcher du premier par le génie, veut imiter ses mauvais procédés. Je porte le même nom qu'eux; mais, n'ayant ni les talents de l'un ni la suffisance de l'autre, je suis encore moins capable d'avoir leurs torts envers vous. Je consens bien de vivre inconnu, mais non déshonoré; et je croirais l'être, si j'avais manqué au respect que vous doivent tous les gens
1. Jeau-Baptiste. On ue connaît poinlTautre Rousseau; ce n'est pas celui de Toulouse, auteur du Journal encyclopédique, ni celui de Gotha.
de lettres et qu'ont pour vous ceux qui en méritent euxmêmes.
« Je ne veux point m'étendre sur ce sujet ni enfreindre, même avec vous, la loi que je me suis imposée de ne jamais louer personne en face. Mais, monsieur, je prendrai la liberté de vous dire que vous avez mal jugé d'un homme de bien, en le croyant capable de payer d'ingratitude et d'arrogance la bonté et l'honnêteté dont vous avez usé envers lui au sujet des Fêtes de Ramire \ Je n'ai point oublié la lettre dont vous m'honorâtes. dans cette occasion; elle a achevé de me convaincre que, malgré de vaines calomnies, vous êtes véritablement le protecteur des talents naissants qui en ont besoin. C'est en faveur de ceux dont je faisais l'essai que vous daignâtes me promettre de l'amitié. Leur sort fut malheureux, et j'aurais dû m'y attendre. Un solitaire qui ne sait point parler, un homme timide, découragé, n'osa se présenter à vous. Quel eût été mon titre? Ce ne fut point le zèle qui me manqua, mais l'orgueil ; et, n'osant m'ofîrir à vos yeux, j'attendis du temps quelque occasion favorable pour vous témoigner mon respect et ma reconnaissance.
« Depuis ce jour, j'ai renoncé aux lettres et à la fantaisie d'acquérir de la réputation; et désespérant d'y arriver, comme vous, à force de génie, j'ai dédaigné de tenter, comme les hommes vulgaires, d'y parvenir à force de manège ; mais je ne renoncerai jamais à mon admiration pour vos ouvrages. Vous avez peint l'amitié et toutes les vertus en homme qui les connaît et' les aime. J'ai entendu murmurer l'envie, j'ai méprisé ses clameurs, et j'ai dit sans crainte de me tromper : « Ces (( écrits qui m'élèvent l'âme et m'enflamment le courage