La Princesse de Navarre
(i VOLTAIRE ET ROUSSEAU
« ne sont point les productions d'un homme indifférent « pour la vertu. »
» Vous n'avez pas, non plus, bien jugé d'un républicain, puisque j'étais connu de vous pour tel. J'adore la liberté; je déteste également la domination et la servitude et ne veux en imposer à personne. De tels sentiments sympathisent mal avec l'insolence; elle est plus propre à des esclaves ou à des hommes plus vils encore, à de petits auteurs jaloux des grands.
« Je vous proteste donc, monsieur, que' non-seulement Rousseau de Genève n'a point tenu les discours que vous hii avez attribués, mais qu'il est incapable d'en tenir de jjareils. Je ne me flatte pas de mériter l'honneur d'être connu de vous ; mais si jamais ce bonheur m'arrive, ce ne sera, j'espère, que par des endroits dignes de votre estime.
« J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, monsieur,
« Votre Irès-humble, etc.
« J.-J. Rousseau, citoyen de Genève. »
Nous ne savons pas ce que Voltaire répondit au jeune républicain, dont la profession de foi n'était guère faite pour conquérir ses sympathies, si tant est que Voltaire ait été jamais sympathique à autre chose qu'à la haine d'autrui et de la vérité !
Rousseau avait déjà publié deux ouvrages qui avaient fait grand bruit, voire du scandale, parmi les philosophes peu faciles cependant à s'effaroucher mais qui voulaient, avant tout et pour cause, sauvegarder les apparences; la première de ces deux productions avait été couronnée, en 1750, par l'académie de Dijon, la seconde (1734) venait saper les fondements de la société civilisée. D'une part, Jean-Jacques proclamait que le progrès des arts et
des lettres avait ramené les hommes à la sauvagerie; de l'autre, que tous les hommes étaient ou devaient être complètement égaux.
Voltaire — après avoir lu ce second ouvrage — écrivait, le 30 août 1755, à l'auteur ', sur un ton de spirituel et implacable persiflage :
« Jai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ^; je vous en remercie... On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bètes ; il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai jierdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux pas non plus m"cmbarquer pour aller trouver les sauvages du Canada; premièrement, parce que les grands maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l'Europe ^ et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris ; secondement, parce que la guerre est portée dans ces pays-là et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie, où vous devriez être...
« Avouez que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace n'eurent !a moindre part aux proscrip-
1. Cette lettre fut d'abord imprimée dans la première édition de rOrpheli)i de In Cliine, (jiii est de septembre ITo.'i.
2. Le Discours sur Vorigine th rinéiialité parmi les lionnnes.