Le docteur Troncliin
lions. Marius était un isnorant : le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l'imbécile Lépide lisaient peu Platon et Sophocle ; et pour ce tyran saps courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin que dans le temps où il fut privé de la société des gens de lettres.
« Avouez que Pétrarque elBoccace ne firent pas naître les troubles de l'Italie; avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la Saint-Barthélémy et que la tragédie du Cîd ne causa pas les troubles de la Fronde. Les grands crimes n'ont guère été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'indomptable orgueil des hommes, depuis Thomas Kouli-Kan, qui ne savait pas lire Les lettres nourrissent l'âme, la rectifient, la consolent; elles vous servent, monsieur, dans le temps que vous écrivez contre elles : vous êtes comme Achille, qui s'emporte contre la gloire, et comme le père Malebranche, dont l'imagination brillante écrivait contre l'imagination...
<( Il faut aimer les lettres malgré l'abus qu'on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d'hommes méchants corrompent les douceurs ; comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu'on y essuie... »
Voltaire semble s'être repenti aussitôt d'avoir écrit cette lettre, au milieu de laquelle il y avait des confidences peut-être dangereuses ; contre l'abbé Desfontaines, contre La Beaumelle, contre l'imputation d'avoir écrit la Pucclle, etc. Ne pouvant ou n'osant réclamer cette lettre à Jean-Jacques, il lui demanda la permission de la publier avec des commentaires et des affirmations indispensables, à ce qu'il dit, pour sa sécurité.
Un an après, tout semble remis au mieux entre Voltaire
et Rousseau; celui-ci écrit au châtelain des Délices une longue lettre ' pour le remercier de l'envoi de ses poëmes sur le Désastre de Lisbonne et sur la Religion naturelle qu'il critique en détail; Voltaire, ne voulant pas engager une polémique, à ce sujet, lui répond très-brièvement, mais en termes bienveillants ;
« Mon cher philosophe, nous pouvons, vous et moi, dans les intervalles de nos maux, raisonner en vers et en prose; mais, dans le moment présent, vous me pardonnerez de laisser là toutes ces discussions philosophiques'-, qui ne sont que des amusements. Votre lettre est trèsbelle, mais... je suis très-malade. J'attendrai que je me porte mieux, pour oser penser avec vous. M. Tronchin m'a dit que vous viendriez enfin dans votre patrie... Ma petite retraite mériterait le nom qu'elle porte, si elle pouvait vous posséder quelquefois...
« Comptez que de tous ceux qui vous ont lu, personne ne vous estime plus que moi, malgré mes mauvaises plaisanteries '; et que, de tous ceux qui vous verront, personne n'est plus disposé à vous aimer tendrement.
« Je commence par supprimer toute cérémonie '*. »
C'est charmant, n'est-ce pas? et ce ton de parfaite bonhomie dut mettre à l'aise le citoyen de Genève; oui, mais en même temps Voltaire publiait sous le voile de l'anonyme un petit pamphlet contre le discours de Rousseau, couronné le 9 juillet 1750 par l'académie de Dijon, sur cette question ; Le rétablissement des sciences et des arts