‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 15 sur 154 · Aux Délices, 12 septembre · texte numérisé non relu

Aux Délices, 12 septembre

a-l-il contribué à épurer les mœurs '? Le pamphlet de Voltaire est intitulé Timon -.

« — Dieu merci ! j'ai brûlé tous mes livres, me dit hier Timon.

« — Quoi ! tous sans exception?... que vous ontfaitCicéron et Virgile, Racine, La Fontaine, l'Arioste, Addison et Pope?

« — J'ai tout brûlé, répliqua-t-il ; ce sont des corrupteurs du genre humain. Les maîtres de géométrie et d'arithmétique même sont des monstres. Les sciences sont le plus horrible tléau de la terre. Sans elles, nous aurions toujours eu l'âge d'or. Je renonce aux gens de lettres pour jamais, à tous les pays où les arts sont connus. Il est aflreux de vivre dans des villes où l'on porte la mesure du temps en or dans sa poche, où l'on a fait venir de la Chine de petites chenilles pour se couvrir de leur duvet, où l'on entend cent instruments qui s'accordent, qui enchantent les oreilles, et qui bercent l'âme dans un doux repos. Tout cela est horrible, et il est clair qu'il n'y a que les Iroquois qui soient gens de bien; encore faut-il qu'ils soient loin de Québec, où je soupçonne que les damnables sciences de l'Europe se sont introduites. »

« Quand Timon eut bien évaporé sa bile, je le priai de me dire sans humeur ce qui lui avait inspiré tant d'aversion pour les belles-lettres...

1. Timon, qui évidêinment est une réiiouse au discours de J.-J. Rousseau, doit être de 1730. Cependant la plus ancienne iiupresuion que l'on connaisse est de 1736, dans le volume intitulé ; Mélnyiges de littérnture, d'histoire et de philosophie.

2. Timon le Misanthrope était de Collyte, bourg de l'Attique, qui fut aussi la patrie de Platon. On voit, d'après le témoignage que lui reud Platon lui-même, son contemporain (Phédon, p. 67, édit. de 1602', que la haine de Timon pour ses semblables, dont le souvenir est aujourd'hui inséparable de sou nom, fut excitée en lui par la fausseté et l'ingratitude des hommes.

« Je vis que cet homme avait commencé par haïr l'abus des arts et qu'il était parvenu enfin à haïr les arts mêmes. Vous conviendrez, me disait-il, que l'industrie donne à l'homme de nouveaux besoins. Ces besoins allument les passions, et les passions font commettre tous les crimes. L'abbé Suger gouvernait fort bien l'État dans les temps d'ignorance; mais le cardinal de Richelieu, qui était théologien et poëte, fît couper plus de têtes qu'il ne fit de mauvaises pièces de théâtre. A peine eut-il établi l'Académie française que les Cinq-Mars, les de Thou, les Marillacpassèrent parlamain du bourreau. SiHenri VITI n'avait pas étudié, il n'aurait pas envoyé deux de ses femmes sur l'échafaud. Charles IX n'ordonna les massacres de la Saint-Barthélémy que parce que son précepteur Amyot lui avait appris à faire des vers; et les catholiques ne massacrèrent en Irlande trois à quatre mille familles de protestants que parce qu'ils avaient appris à fond la So)irme de saint Thomas.

a — Vous pensez donc, lui dis-je, qu'Attila, Genséric, Odoacre et leurs pareils avaient étudié longtemps dans les universités?

« — Je n'en doute nullement, me dit-il, et je suis persuadé qu'ils ont beaucoup écrit en vers et en prose ; sans cela, auraient-ils détruit une partie du genre humain? Ils lisaient assidûment les casuistes et la morale relâchée des Jésuites, pour calmer les scrupules que la nature sauvage donne toute seule. Ce n'est qu'à force d'esprit et de culture qu'on peut deviner méchant. Vivent les sots pour être honnêtes gens! >■>

« Il fortifia cette idée par beaucoup de raisons capables défaire remporter un prix dansune académie. Je le laissai dire. Nous partîmes pour aller souper à la campagne...

« Au coin d'un bois, nous fûmes rencontrés par des voleurs et dépouillés de tout impitoyablement. Je deman-

dai à ces messieurs dans quelle université ils avaient étudié. Ils m'avouèrent qu'aucun d'euxn'avait jamais appris à lire.

« Après avoir été ainsi volés par des ignorants, nous arrivâmes presque nus dans la maison où nous devions souper. Elle appartenait à un des plus savants hommes de l'Europe. Timon, suivant ses principes, devait s'attendre à être égorgé. Cependant il ne le fut point; on nous habilla, on nous prêta de l'argent, on. nous fit la plus grande chère ; et Timon au sortir du repas demanda une plume et de l'encre pour écrire contre ceux qui cultivent leur esprit. »

Dès lors Rousseau semble être devenu la bête noire de Voltaire; nous allons à l'instant savoir pourquoi. Voltaire avait le goût effréné, la manie du théâtre; aux Délices, il jouait la comédie et la tragédie, — ses œuvres naturellement de préférence à toutes autres ; — et ce plaisir y attirait la foule de Genève et des environs, à plusieurs lieues à la ronde. Gela le mit mal et très-mal avec les magistrats et les pasteurs calvinistes, le brouilla avec Rousseau et acheva de le rendre odieux à Genève.

Jean-Jacques, en 1756, avait secondé ses concitoj'ens dans leur lutte contre Voltaire. L'année suivante, Dalembert, mandé aux Délices sous prétexte de consulter Tronchin, écrivit sous la dictée de Voltaire le fameux article Genève de V Encyclopédie, où était exprimé le regret que Genève n'eût pas de représentations théâtrales. Rousseau vit bien d'où partait le coup et rédigea sa Lettre sur les spectacles *, adressée à Dalembert, mais dirigée contre

1. J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, ci M. Dnlembevi, sur son article Genève, dans le septième volume de /'Encyclopédie, et particulièrement sur le projet d'établir un théâtre de comédie dans cette ville. 1738, in-S».

Voltaire. Cette lettre était une inconséquence de la part d'un auteur d'opéras ' et de mauvaises comédies ^, et Voltaire aura soin de la relever; elle ne le mit pas moins dans une vive irritation.

« Est-il vrai — écrivait-il à Dalembert en 1758 ' — que Jean-Jacques écrit contre vous et qu'il renouvelle la querelle de l'article de Genève? On dit bien plus, on dit qu'il pousse le sacrilège jusqu'à s'élever contre la comédie... Voilà l'autel du dieu inconnu à qui cette nouvelle Athènes sacrifie. Rousseau en est le Diogène, et, du fond de son tonneau, il s'avise d'aboyer contre nous. Il y a en lui double ingratitude. Il attaque un art qu'il a exercé lui-même et il écrit contre vous qui l'avez accablé d'éloges. ))

La guerre est déclarée, mais jusqu'ici pourtant ce ne sont encore que des escarmouches ; Voltaire s'abrite — suivant sa coutume — derrière le pseudonyme. Ainsi, dans le Plaidoyer de Ramponneau^ prononcé par lui-même devant ses Juges '*, on lit ces lignes déjà passablement virulentes :

« Si la cour eût pu lire un petit livre que Jean-Jacques, indigné de sa gloire et honteux d'avoir travaillé

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