VOLTAIRE JUGE TAR LE GRAND FREDERIC
Rapports cntri' Voltaire et Frédéric. — Brouille. — L'a congé en tonne. — Le froid continue. — La pension de Voltaire. — Aux genoux du roi de Prusse. — La vérité... selon Voltaire. — Dispute entre JMunpertuis et Kœnig. — Un tour de coquin. — Colère de Frédéric. — Voltaire-Arlequin. — Une leçon de savoir-vivre. — Le lion, le rat et le dogue. — Les bois de Clèves et la forêt des préjugés. — Ce que Frédéric pensait du sacrilège d'Abbeville. — Un mot sur J.-J. Rousseau. — Pourquoi le roi de Prusse gardait les Jésuites chez lui. — Autres aveux de Frédéric à l'égard des Jésuites.
On a beaucoup trop cité les éloges hyperboliques dont Frédéric avait hombardé Voltaire , dans le but d'attirer dans ses Etats un poëte dont la célébrité jetterait quelque éclat sur la Prusse, que rien ne recommandait à l'attention de l'Europe. Voltaire arrivait à Berlin le 24 juillet 1750 ; il reçut tout d'abord de Fi'édéric la clef d'or de chambellan, le cordon de l'ordre du Mérite, et il passa avec le maître un contrat d'engagement qui lui assurait une pension de vingt mille livres. A ce prix-là, bien des gens, plus amis de l'argent que de leur patrie, accepteraient de passer leur existence sur les rives delà Sprée.
Mais l'enchantement ne dura pas longtemps pour Voltaire; des tripotages d'argent où se trouva compromis le nom du roi et d'autres faits peu à l'honneur du philosophe excitèrent contre lui la colère du prince, qui d'ailleurs était obsédé de ses excessives exigences dictées par la jalousie et l'orgueil le plus effréné.
1. Voltaire est seul en cause ici par la raison qu'il a été /rès-connu di' Frédéric, taudis que Rousseau n'a jamais en d'autres rapports ([ue par lettres avec le roi de Prusse.
Enfin, à bout de patience, Frédéric écrivit à Voltaire, lo 2i février 1751, la lettre la plus dure et la plus humiliante, comme aussi la mieux méritée, qu'un tel homme l>ùt recevoir d'une telle main ;
« J'ai été bien aise de vous recevoir chez moi; j'ai estimé votre esprit, vos talents, vos connaissances, et j'ai dû croire qu'un homme de votre âge ^ , lassé de s'escrimer contre les auteurs et de s'exposer à l'orage, venait ici pour se réfugier comme en un port tranquille ; mais vous avez dabord, d'une façon singulière, exigé de moi de ne point prendre Fréron pour m'écrire desnouvelles. J"ai eula faiblesse ou la complaisance de vous l'accorder, quoique ce n'était pas à vous de décider de ceux que je prendrais en service. D'Arnaud a eu des torts envers vous ; un homme généreux les lui eût pardonnes : un homme vindicatif poursuit ceux qu'il prend en haine. Enfin, quoique d'Arnaud ne m'ait rien fait, c'est par rapport à vous qu'il est parti d'ici. Vous avez été chez le ministre de Russie lui parler d'affaires dont vous n'aviez pas à vous mêler, et l'on a cru que je vous en avais donné la commission...
« Pour moi, j'ai conservé la paix dans ma maison jusqu'à votre arrivée ; et je vous avertis que si vous avez la passion d'intriguer et de cabaler, vous vous êtes trèsmal adressé. Jaime des gens doux et paisibles, qui ne mettent point dans leur conduite les passions violentes de la tragédie. En cas que vous puissiez vous résoudre à vivre en philosophe, je serai bien aise de vous voir; mais si vous vous abandonnez à toutes les fougues de vos passions et que vous en vouliez à tout le monde, vous ne me ferez aucun plaisir de venir ici ^, et vous pouvez tout autant rester à Berlin. , , ,