‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 18 sur 154 · Ferney, à Dalembert, 19 mars · texte numérisé non relu

Ferney, à Dalembert, 19 mars

« Voilà donc Jean-Jacques politique * ; nous verrons s'il gouvernera l'Europe comme il a gouverné la maison de M"^ de Wolmar, C'est un étrange fou... Il m'offense de gaieté de cœur, moi qui lui avais offert non pas un asile, mais ma maison, où il aurait vécu comme mon frère... Je demande si, quand un détracteur de Corneille, de Racine, de Molière, fait un roman dont le héros va dans un mauvais lieu, il ne mérite pas bien le mépris dont M. de Ximenès daigne l'accabler ^■?

« A l'égard de Jean-Jacquos, s'il n'était qu'un inconséquent, un petit bout d'homme pétri de vanité, il n'y aurait pas grand mal ; mais qu'il ait ajouté à l'impertinence de sa lettre l'infamie de cabaler du fond de son village, avec des pédants sociniens, pour m'empêcher d'avoir un théâtre à Tournay... c'est l'action d'un coquin, et je ne lui pardonnerai jamais. J'aurais tiÀché de me venger de Platon s'il m'avait joué un pareil tour ; à plus forte raison, du laquais de Diogène. Je n'aime ni ses ouvrages ni sa personne, et son procédé est haïssable. Ce n'est qti'un polisson malfaisant ^

« Qu'un Jean-Jacques, un valet de Diogène, crie du fond de son tonneau contre la comédie, après avoir fait des comédies (et même détestables); que ce polisson ait l'insolence de m'écrire que je corromps les mœurs de sa patrie ; qu'il se donne l'air d'aimer sa patrie (qui se moque de lui) ; qu'enfin, après avoir changé trois fois de religion, ce misérable fasse une brigue pour empêcher le peu de Genevois qui ont des talents de venir les exercer dans ma maison : tous ces traits rassemblés forment le portrait du fou le plus méprisable que j'aie jamais connu.

1. J.-J. Rousseau venait de publier son Extrait du projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre, 1761, in-S».

Page 1