‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 2 sur 154 · II AVANT- PROPOS · texte numérisé non relu

II AVANT- PROPOS

et l'on ne peut la chercher en dehors de ce [)oint de vue. Sans cela, que signilierait cette persistance absolue à mettre en regard les bustes de Voltaire et de Rousseau? Serait-ce donc parti pris, malentendu ou ignorance? Écartons inuiiédiatement l'ignorance et le malentendu, qui n'ont rien à voir ici. Les esprits qui enveloppent dans la même apothéose ces deux hommes savent parfaitement à quoi s'en tenir sur leur étroite complicité. Donc ces images mises en parallèle sont le résultat d'un grand parti pris. Le mot de Condorcet sur la fatale mission de Voltaire est aussi vrai sinon même plus encore peut-être de Rousseau : « 11 n'a pas vu tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. » Oui, tout ce que nous voyons parce que, suivant la pensée très-logique de Rousseau, la France et le monde sont entrés dans le siècle des révolutmis qu'ils traînent à leur pied comme le boulet du galérien, poursuivis par cette sinistre parole qui, chaque fois qu'ils croient ou espèrent en un moment de répit, leur crie ainsi qu'au Juif légendaire : « Marchez! marchez toujours ! »

Oui, Voltaire et Rousseau ont travaillé tous les deuK, sciemment et avec la même ardeur tenace et dévorante, à l'éclosion des idées révolutionnaires, et les ont fait passer par leurs écrits du domaine purement spéculatif où elles évoluaient jus{{U('-là dans le grand courant de la pratique qui, chaque jour, menace de plus en plus de ses flots sans cesse montants It's hommes et les choses, la société et les institutions.

Pour avoir travaillé chacun de leur côté, V(dtaire et Rousseau n'en ont pas moins, n'en ont que mieux peutêtre atteint le but qu'ils poursuivaient; Voltaire, lui, s'est chargé, avec son esprit parisien, d'endoctriner les hautes classes en prenant leur habit et leurs manières, en s'incarnant en elles ou plutôt en les incarnant en lui-même.

AVAiNT-PROPOS III

Fils d'un petit notaire, comment serait-il arrivé cependant à pénétrer au sein des hautes classes, les classes dirigeantes d'alors, s'il n'eût tout d'abord cherché, parla fortune demandée et puisée à toutes ses sources plus ou moins pures, le prestige indispensable? Avec cet or, il a acheté bien des choses, et il est parvenu jusqu'à la charge de gentilhomme de la chambre et d'historiographe de France. C'était audacieux d'aspirer à un tel but, à celui qui allait ériger le mensonge en une si terrible arme d'incessants combats. D'ailleurs tout ne l'a que trop bien servi dans la guerre qu'il a déclarée, dès le premier jour, à la vérité, à la religion, aux mœurs, à la France, à l'humanité toute entière. Bénéficiant d'un exil qu'il avait recherché comme une faveur insigne, sauf à s'en plaindre toute sa vie, toujours gémissant d'infirmités et d'une vieillesse précoce, qui l'ont mené gaillardement à près d'un siècle, — de Ferney, Voltaire a dominé la France, en bravant l'autorité royale, celle de la magistrature, et en se mettant au-dessus des lois elles-mêmes.

Pendant que Voltaire lançait de loin des traits nombreux, dont les coups empruntaient à la distance même d'où ils partaient une cruelle perfidie, — Rousseau, lui, le Genevois, chassé de son pays, venait à Paris et aux alentours inoculer, sous une autre forme non moins dangereuse, le poison de ses doctrines. C'était l'apôtre de la bourgeoisie et du peuple ; l'hypocrisie de sa parcimonieuse toilette, son amour de la botanique, sa copie de musique, etc., tout cela lui formait une sorte de tartuferie bourrue, à laquelle il se prêtait d'autant mieux qu'elle était sou caractère même et qu'elle le servait autant et mieux assurément que les façons musquées de la plupart des philosophes ses contemporains. Rousseau fut vraiment le Franklin des sophistes.

Lui et Voltaire furent tous deux d'éminenls comédiens.

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