‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 3 sur 154 · IV AVA.NT-PROPOS · texte numérisé non relu

IV AVA.NT-PROPOS

L'exilé de Ferney est le vrai tartufe gentilhomme qui s'enivre de son titre et en pousse parfois les prétentions jusqu'aux limites les plus cruellement bouffonnes; le citoyen de Genève, c'est l'ours, le bourru, mais le bourru malfaisant, qui mord sournoisement tous ceux qui le caressent et passera sa vie à écrire des Confessions où il calomnie tous ses bienfaiteurs et ses dupes, aussi nombreux les uns que les autres.

Tous deux égoïstes jusqu'aux dernières limites du mot, ils se sont regardés vivre et se sont mirés dans leurs vices, ceux même de leur temps, amoureux l'im et l'autre, jusqu'à l'écœurement, de leurs propres personnes au point d'ériger en vertus leurs énormes infamies.

Mais, dira-t-on, si c'est là ce que vous entendez par le prestige et la séduction que Voltaire et Rousseau ont exercés sur leurs contemporains, cela nous semble bien

• mesquin et, en présence de la petitesse des moyens, nous avons peine à nous expliquer la ^grandeur des résultats dont vous parlez avec tant de comi^laisance. Je m'explique : pour réussir, Voltaire et Rousseau ont su être les hommes de leur temps, rien de plus, mais aussi rien de

. moins; ils ont suivi pas à pas leur époque, ce qui était la meilleure et la plus sûre manière de la dominer. Ils ont eu : l'un, l'esprit; l'autre, l'éloquence des hommes de leur temps et n'ont pas cherché à dépasser la moyenne des intelligences d'alors.

Ils ont eu l'esprit et l'éloquence de tout le monde; l'esprit, à cette époque, n'avait guère de fond, — des quolibets, des saillies, de la hardiesse à brusquer toutes les questions. — Quant à l'éloquence, c'était de la faconde, de la redondance dans les mots, de la rhétorique de décadence, quelques grands mots saupoudrant le discours banal, — la vertu, la sensibilité, les lumières, le progrès ! Depuis lors, ce léger bagage ne s'est guère accru. Beau-

AVA!vT-PROPOS V

coup de déclamations, de prosopopées, de descriptions, d'exclamations, — voilà tout. Du bavaixlage en guise d'analyse. Tout au dehors, rien au dedans; beaucoup de superficie, peu ou point de profondeur. Pour en juger, une citation de Rousseau ' va nous initier immédiatement à cette bouffissure de la phrase que l'on décorait alors des noms de sentiment et de sensibilité.

« Après avoir passé quarante ans de ma vie, mécontent de moi-même et des autres, tout à coup un heureux Jtasard- vint m! éclairer. Je voudrais pouvoir pemf/?'e ce moment qui me se?'a toujours présent.

(( J'allais voir Diderot, alors prisonnier à Vincennes. J'avais dans ma\:iOche un M eixure de France, que ie me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'Académie de Dijon, qui a donné lieu à mon premier écrit.

« Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture. Tout à coup je me sens l esprit ébloui de mille lumiè- )'es; des foules d'idées se présentent à la fois; je me sens la tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse ; une violente jmlpitation m" oppresse, souH've ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, Je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue , et f y passe une demi-heure dans une telle agitation, quen me relevant f aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j'en répandais.

« Oh! monsieur, si j'avais pu écrii^e le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social! avec

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