Beuchot, Œuvres de Voltaire, ib., ibid., ut siip
VOLTAIRE JUGE DE ROUSSEAU
Lettres écrites de la montagne. — Le Sentiment des citoyens. — Un réquisitoire en forme. — Rousseau se compare à Jésus-Christ. — Lettre de Voltaire à la maréchale de Luxembourg. — Encore le théâtre de Ferney. — Une chandelle au diable. — Lettre de Dalembert sur la brouillerie de Jean- Jacques et de Hume. — Lettre de Voltaire à Hume. — Rousseau et le prédicant Montmolin. — Une communion du citoyen de Genève. — Un démenti et une affirmation de Rousseau. — Noies.sur la lettre de M. de Voltaire à M. Hume. — La Lettre du docteur Pansophe. — Philosophe et menuisier. — Lettres de Rousseau écrites de Venise en 1744. — Jean-Jacques perturbateur de l'ordre à Genève.
V Emile de J.-J. Rousseau avait été brûlé à Genève et son auteur décrété le 18 juin 1762. Rousseau espéra longtemps que quelques compatriotes élèveraient la voix en sa faveur. Après avoir attendu environ un an, il abdiqua, le 12 mai 1763, son droit de bourgeoisie. Ce fut alors que parurent, au nom de quelques Genevois, des Représentations qui furent imprimées, en 1763, avec les Réponses du Conseil. Ce fut l'origine des Lettres écrites de la campagne ^ publiées dès novembre 1764, sous la date de 1765, in-8°, qui firent naître les Lettres écrites de la montagne, par J.-J. Rousseau, 1764, deux parties in- 8°. . C'est contre ces dernières lettres que fut composé le Sentiment des citoyens, qui parut en décembre 1764, puisque
1. Par J.-R, Tronchin, né en 1711, mort en 1793, procureur général du conseil des Deux-Cents et cousin du célèbre médecin.
Roiissf'aii en parle dans sa lettre à du Peyrou, du 31 décembre de cette année '.
Laissons la parole au Citoyen, qui n'est autre que Voltaire sous ce nouveau masque.
<f Après les Lettres de la campagne sont venues celles de la montagne. Voici les sentiments de la ville :
« On a pitié d'un fou, mais quand la , démence devient fureur on le lie. La tolérance, qui est une vertu, serait alors un vice.
« Nous avons plaint J.-J. Rousseau, ci-devant citoyen de notre ville, tant qu'il s'est borné dans Paris au malheureux métier d'un bouffon qui recevait des nasardes à rOpéra et qu'on prostituait marchant à quatre pattes sur le théâtre de la comédie ^. A la vérité, ces opprobres retombaient en quelque façon sur nous : il était triste pour un Genevois arrivant à Paris de se voir humilié par la honte d'un compatriote. Quelques-uns de nous l'avertirent et ne le corrigèrent pas. Nous avons pardonné à ses romans, dans lesquels la décence et la pudeur sont aussi peu ménagées que le bon sens; notre ville n'était connue auparavant que par des mœurs pures et par des ouvrages solides qui attiraient les étrangers à notre académie : c'est pour la première fois qu'un de nos citoyens l'a fait connaître par des livres qui alarment les mœurs, que les honnêtes gens méprisent et que la piété condamne.
« Lorsqu'il mêla l'irréligion à ses romans, nos raagis-
1. M. A.-A. Renouard est le premier qui ait admis cet opuscule dans les Œuvres de Voltaire (tome XLIII de sou édition, publié en 1821).
2. Ce n'est pas dans la pièce intitulée les Philosophes (de Palissot), représentée en 1760, mais dans le Cercle ou les Originaux (du même auteur, 17ao) que Rousseau fut représenté marchant à quatre pattes et broutant une laitue.
JUGÉS L'UN PAR L'AUTRE 3o
trats furent iiidispcnsablement obligés d'imiter ceux de Paris et de Berne, dont les uns le décrétèrent et les autres le chassèrent. Mais le conseil de Genève, écoutant en(!bre sa compassion dans sa justice, laissait une porte ouverte au repentir d'un coupable égaré qui pouvait revenir dans sa patrie et y mériter sa grâce.
« Aujourd'hui la patience n'est-elle pas lassée quand il ose publier un nouveau libelle dans lequel il outrage avec fureur la religion chrétienne , la réformation qu'il professe, tous les ministres du saint Évangile et tous les corps de l'Etat? La démence ne peut plus servir d'excuse quand elle fait commettre des crimes.
« Il aurait beau dire à présent : « Reconnaissez ma (( maladie du cerveau à mes inconséquences et à mes a contradictions, » il n'en demeurera pas moins vrai que cette folie l'a pousséjnsqu'à insultera Jésus-Christ, jusqu'à imprimer que l'Evangile est un livre scandaleux *, téméraire, impie, dont la morale est d'apprendre aux enfants à renier « leur mère et leurs frères, etc. ». Je ne répéterai pas les autresparoles,ellesfont frémir. Il croit en déguiser l'horreur en les mettant dans la bouche d'un contradicteur; mais il ne répond point à ce contradicteur imaginaire. Il n'y en a jamais eu d'assez abandonné pour faire ces infâmes objections et pour toi'dre si méchamment le sens naturel et divin des paraboles de noti-e Sauveur Figurons-nous, ajoute-t-il, une âme infernale analysant ainsi l'Evangile. Eh ! qui l'a jamais ainsi analysé? Où est cette âmeinfernale? Lamettrie, dans son Homme-Machine-, dit qu'il a connu un dangereux athée dont il i-apporte les raisonnements sans les réfuter. On voit assez qui était
1. Lettres écrites de la montagne, Ire partie, lettre ["', pn^es o'J-GO (le l'édition oris'iiiHle.