Mémoires sur Voltaire, 1S25, tome I, p
2. Les pages citées sout colles de l'éditiou de 1766 du Docteur Pa?isoplie. 11 est facile de retrouver les passages dans toutes les •éditious. Voyez ci-dessus, p. 45, noie 1.
JUGÉS L'UN PAR L'AUTRE bo
Page 0. Aux protecteurs qu il avait alors à Paris.
« Jean-Jacques Rousseau fut accueilli à Paris avec quelque bonté ; mais il se brouilla bientôt avec presque tous ceux auxquels il avait obligation. On sait comment il sortit de la maison qu'un fermier général et madame sa femme ' lui avaient accordée au village de Montmorency, maison dans laquelle il était nourri, chauffé, éclairé à leurs dépens, et où Ton avait la délicatesse de lui laisser ignorer tant de bienfaits, ou du moins on lui fournissait le prétexte de feindre de l'ignorer.
« Il s'attira tellement la haine de tous les honnêtes gens qu'il est obligé de l'avouer dans sa lettre à M. l'archevêque de Paris (p. 3). « Je me suis vu, dit-il, dans « la même année, recherché, fêté même à la cour, puis « insulté, menacé, détesté, maudit. Les soirs on m'atten- « dait pour m'assassiner dans les rues ; les matins on m'an- « nonçait une lettre de cachet. »
« On demande comment il se pourrait faire qu'il fût généralement maudit, détesté, sans avoir fait du moins quelque chose de détestable?
Page C. Qui venait de donner à Paris un grave opéra et une comédie.
(( Cette comédie dont on parle est intitulée C Amant de soi-même. Elle futsifflée. Il eut le courage et la modestie de la faire imprimer. Voici comme il parle dans sa préface : « Il est vrai qu'on pourra dire un jour : Cet ennemi « si déclaré des sciences et des arts fit pourtant et publia « des pièces de théâtre ; et ce discours sera, je l'avoue, « une satire très-amère, non de moi, mais de mon siè- « de. » L'opéra fut mieux reçu. On a dit à Lyon que le musicien Gautier était l'auteur de la musique qu'on avait
l. Mi"« d'Épiiiay.
trouvée dans ses papiers, et qui fut ajustée ensuite par Jean-Jacques aux paroles.
Page 9. Le prédicant de Moutiers-Travers, homme d'un esprit fin et délient.
« On a très-mal instruit M. de Voltaire, si on lui a dit que M. de Montmolin se piquait de finesse et de délicatesse; c'est un homme très-simple et très-uni, à qui l'on n'a reproché que de s'être laissé séduire trop longtemps par Rousseau.
« Non-seulement la déclaration de J.-J. Rousseau contre le livre De Vesprit ' et contre ses amis est entre les mains de M. de Monfmolin, mais elle est imprimée dans un écrit de M. de Montmolin, intitulé Réfutation d'un libelle, page 90. Ce trait de Jean-Jacques n'est pas seulement d'un hypocrite qui se moque de ce qu'il y a de plus sacré, ce n'est pas seulement le délire d'un extravagant qui a changé trois fois de secte et qui a fait abjuration de la religion catholique à Genève, pour aller vivre en France; c'est une basse ingratitude mêlée d'une envie secrète contre M. Helvétius, l'un de ses bienfaiteurs... C'était une atrocité abominable au sieur Jean- Jacques. .."de se rendre l'accusateurd'un homme qui avait eu pour lui les plus grandes bontés. Peut-il s'étonner après cela d'avoir été détesté et maudit?
Paiîe 10. Les petits garçons et les petites filles lui jetèrent des piierres.
(( Il est vrai qu'on jeta quelques pierres à Jean-Jacques Rousseau et à la nommée Levasseur qu'il traîne partout avec lui... Cela pouvait avoir causé du scandale à Moutiers-Travers et avoir été l'occasion de cette grêle de
\. Pfir IJelvotius.
pierres, qui n'a pourtant pas été considérable, et dont aucune n'atteignit le sieur Jean-Jacques ni la Levasseur. Il est naturel que l'extrême laideur de cette créature et la figure grotesque de Jean-Jacques déguisé en Arménien aient induit ces petits garçons à faire des huées et à jeter quelques cailloux : mais il est faux que Jean-Jacques ait couru le moindre danger.
« La requête que le sieur J.-J. Rousseau présenta pour être enfermé ne fut point adressée précisément à Leurs Excellences du conseil de Berne, mais à M. le bailli, gouverneur de l'île de Saint-Pierre, où Jean-Jacques était alors caché; il prie ce magistrat d'obtenir pour lui cette grâce. Il aurait été en effet très à plaindre d'être réduit à cette extrémité, si ses fureurs orgueilleuses et extravagantes ne l'avaient pas rendu indigne de toute pitié.
«La condamnation des Lettres de la montagne, qualifiées de calomnies atroces par les seigneurs plénipotentiaires, est du 23 juillet 1766,
« Ces Lettres de la montagne sont un ouvrage encore plus insensé, s'il est possible, que la profession de foi qu'il signa entre les mains de M. de Montmolin. L'objet de ces lettres est d'animer une partie des citoyens de sa patrie contre l'autre. Mais, dans les cinq premières lettres, il ne parle que d'un roman qu'il a fait, intitulé Emile. Il n'est occupe qu'à justifier son roman; il ne parle que de lui-même, et après avoir dit à l'archevêque de Paris qu'il est le seul auteur qui ait jamais dit la vérité et qu'on lui doit des statues, il dit aux bourgeois de Genève, page 136, quil a fait des miracles tout comme Notre-Seigneur, qu'il na tenu quà lui d'être 'prophète.
« Il appelle Cicéron un rhéteur, page 108. Ainsi le bonhomme, se croyant plus grand orateur que Cicéron et plus puissant en œuvres que Jésus-Christ, il n'est pas
étonnant qu'on lui ait proposé de bon bouillon et des herbes rafraîchissantes.
« Ces Lettres de la montagne sont d'ailleurs d'un mortel ennui pour quiconque n'est pas au fait des discussions de Genève. Elles sont assez mal écrites.
« Le petit nombre de gens qui se sont intéressés quelque temps à ces querelles passagères sait que le sieur Jean-Jacques Rousseau a fait un roman sur l'éducation. L'auteur de ce roman d'Emile a oublié que, pour bien élever un jeune homme, il faudrait avoir été soi-même honnêtement élevé.
« Ce livre est une compilation indigeste de passages tirés de Plutarque, de Montaigne, de Saint-Évremont, du Dictionnaire encyclopédique et de trente autres auteurs. Il s'est trouvé un pédant qui s'est donné la peine de faire un gros recueil, non-seulement de tous les passages que Rousseau a copiés, mais encore de ceux qui n'ont qu'une très-légère ressemblance avec les siens. Il a intitulé ce livre les Plagiats de Jean-Jacques Rousseau; il est imprimé à Paris ^ On convient que ce livre est fait avec beaucoup de mauvaise foi et de grossièreté, comme la plupart des livres de pure critique. L'auteur s'acharne sans goût et sans esprit contre des choses très-innocentes : aussi cet ouvrage a-t-il eu le sort de tou's ceux de son espèce, d'être anéanti à sa naissance. Il est d'un homme assez méprisé dans la littérature. Mais, quoique cette critique soit mauvaise, le livre de Rousseau n'en est pas meilleur.
« La chose dont il est le moins parlé dans l'ouvrage de Rousseau sur l'éducation, c'est l'éducation même. Il y fait l'éloge des sauvages, il y fait la satire de tous ceux
1. L'auteur des Plagiats de J.-J. Rousseau sur l'éducation, 1765, iu-12, ost le bénédictin Jean-Josepli Cnjot, né à Verdun eu 1726, mort en 1779.
qui servent la société. II suppose qu'il est chargé de former un jeune seigneur; et, au lieu de s'y prendre comme on fait dans l'École militaire, qui est le plus beau monument du règne de Louis XV, il fait apprendre le métier de menuisier à son pupille...
« Ce n'est point ainsi, ce me semble, que s'exprimait le grand Fénelon, et ce n'est point ainsi que Mentor élevait son Télémaque. M. Jean- Jacques veut que son élève soit ignorant jusqu'à Fàge de quinze ans et qu'il sache raboter au lieu d'apprendre la géométrie, l'histoire, la tactique et les belles-lettres...
« L'auteur sentit dans le fond de son cœur que cet ouvrage pourrait ennuyer. Que fit-il pour le rendre un peu piquant? Il feignit d'avoir un gentilhomme chrétien à élever; il ajoute à son livre un volume entier contre le christianisme, volume rempli de contradictions, selon l'usage de l'auteur. Il raconte à son jeune homme quelui Jean-Jacques s'enfuit autrefois de la boutique de sesparents; qu'il alla en Savoie se faire catholique pour avoir du pain; qu'il eut le bonheur d'être reçu dans un hôpital ; qu'il contracta dès lors la noble habitude de se brouiller avec ses bienfaiteurs ; qu'il s'enfuit de cet hospice ; qu'il alla demander l'aumône à un vicaire de village, et que ce vicaire lui apprit que le christianisme est ridicule...
<( Après un tel galimatias, il compile tout ce qu'on a dit contre notre religion. Il pille les Herbert, les Bolingbroke, les Shafstburi, les Bayle, les Boulainvilliers, les d'Argens, les Freret, les Boulanger, les Colins, les Wolston, les Maillet, les Meslier, les Tilladet, les Lamettrie, les Dumarsais, et même Spinosa.
(( Voilà ce qui a donné quelque vogue à ce livre et quelques protecteurs à l'auteur. Il s'est trouvé même des personnes assez simples pour croire que ce livre est bien
écrit. Si cela est, le Télémaque l'est donc bien mal. Il n'y a guère de pages, dans le roman à' Emile, où l'on ne trouve des fautes contre la langue : le style est tantôt bas et tantôt violent. Les injures qu'il prodigue aux rois, aux ministres, aux riches, ont pu séduire des lecteurs cyniques qui ont pris de l'audace pour de l'éloquence et une basse envie pour de l'esprit philosophique...
« Si ce style décousu, inégal, confus et sans harmonie prenait le dessus, c'en serait fait de la littérature française.
« M. de Voltaire se trompe sur la date des lettres de Rousseau écrites de Venise à M. du Theil. Il y en a trois, du 8, du 15 août et du 24 octobre 1744, et non pas 1743. Elles sont encore plus humiliantes que M. de Voltaire ne le dit, et la troisième Unit par une délation ménagée artificieusement contre M. le comte de Montaigu, son maître; cela n'est pas philosophe.
« M. du Theil n'honora point Rousseau d'une réponse ; plusieurs personnes parmi nous ont vu l'original de ces lettres écrites et signées de la main de Rousseau...
« Il s'imaginait dès lors que le public avait les yeux fixés sur lui. Toutes ces lettres sont signées Rousseau avec paraphe. Il ne parait pas qu'on trouvât ses plaintes bien fondées...
« La nouvelle Julie, ou la Nouvelle Héloïse, est un roman en six volumes, imprimé en 1761.
« Ce roman est un recueil de lettres que s'écrivent deux amants suisses, à l'imitation des romans anglais de Paméla et de Clarisse. Mais l'imitation est si mauvaise, que ce roman est aujourd'hui entièrement oublié. Il n'y a ni exposition, ni nœud, ni dénouement, ni aventures intéressantes, ni raison, ni esprit. C'est un précepteur lâche et insolent...
« Comme les auteurs se peignent assez dans leurs ou-
vrages, le précepteur va fréquenter à Paris les mauvais lieux. C'est de ces honnêtes retraites qu'il insulte les dames de la cour; c'est de là qu'il écrit à Julie des invectives contre la musique de Rameau et qu'il dit que ses airs ressemblent à la course d'une oie grasse, ou à une vache qui galope. . .
« Jean-Jacques conseille ailleurs au dauphin de France, au prince de Galles et à l'archiduc d'épouser la fille du bourreau si elle est belle et honnête, car c'est toujours l'honnêteté qui dirige Jean-Jacques.
« Ce qu'on peut remarquer dans ce roman, c'est le commencement de la préface. « Il faut, dit l'auteur, des « spectacles dans les grandes villes et des romans aux « peuples corrompus. J'ai vu les mœurs de mon temps, « et j'ai publié ces lettres. »
« Il est assez étrange qu'un homme qui s'avoue publiquement un corrupteur ait voulu faire ensuite le législateu^; mais il instruit les hommes comme il dirige les filles.
<c Ce maître fou quitta, en 1762, les lieux honnêtes où il allait penser à Julie avec des officiers suisses, pour enseigner à l'Europe les Principes du droit politique, ou Contrat social, qu'on a nommé le Contrat insocial. C'est un ouvrage obscur, mal digéré, plein de contradictions et d'erreurs. Les satires mêmes, dont il fourmille, n'ont pu lui donner de la vogue. Il a beau dire (page 163) que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petits fripons, de petits intrigants, à qui les petits talents, qui font parvenir aux grandes places, ne servent qu' à montrer leur ineptie aussitôt qu'ils y sont parvenus...
« On est si accoutumé à ces lieux communs d'impertinences, qu'ils n'ont pas fait la plus légère sensation. Ce style insolent et violent qu'on a voulu mettre à la mode n'est plus de mode...
« Ainsi, en insultant toutes les nations, toutes les conditions de la vie, tous les arts qu'il a voulu lui-même cultiver et tous les hommes avec lesquels il a vécu, cet écrivain s'est flatté d'usurper, par une insolence cynique, une réputation qu'on n'acquiert jamais que par le génie. Il a calomnié les philosophes qui l'avaient reçu, protégé et instruit; ingrat envez's ses maîtres, envers ses amis, envers ses bienfaiteurs, recevant l' aumône d'un bour^ geois inconnu, parce qu'il croit qu'on n'en saura rien, et la refusant de la main d'un prince , parce qu'il croit qu'on le saura : il s'est imaginé que ses bizarreries lui feraient un nom.
« Il appelle M. Tronchin j on g le w, dans sa lettre à M. Humes, tandis que lui-même pousse le charlatanisme jusqu'à s'habiller à l'orientale à Paris et en Angleterre, pour attirer sur lui les regards de la populace qui le dédaigne...
« Il a mis le trouble dans sa patrie avant d'en sortir, comme un incendiaire qui s'enfuit après avoir allumé la mèche...
« On n'aurait pas reproché à d'autres sans doute ces opprobres ou connus ou secrets, dont on est forcé de montrer ici la turpitude. Il y a des faiblesses et des humiliations qu'on doit laisser dans les ténèbres, quand les affligés restent dans une obscurité modeste, quand ils ne lèvent point une tète audacieuse, quand ils ne distillent point le fiel et l'outrage. Mais c'est ici un procès personnel qui exclut tous les égards; et puisqu'il est permis à un Diogène subalterne et manqué d'appeler jongleur M. Tronchin, un médecin qui a été son ami, qui l'a visité, traité, qui a été au rang de ses bienfaiteurs , il est permis à un ami de M. Tronchin de faire voir ce que c'est que le personnage qui ose l'insulter. On peut, sur le fumier où il est couché et où il grince les dents
contre le genre humain, lui jeter du pain sll en a besoin; mais il a fallu le faire connaître et mettre ceux qui peuvent le nourrir à l'abri de ses morsures.
« Finissons par faire sentir qu'un charlatan qui a lassé la pitié de ses bienfaiteurs et l'indignation publique n'a pu déshonorer que lui-même et non pas la littérature. »
VOLTAIRE JUGE DE ROUSSEAU
Motes sur les Noies de Voltaire. — Rabâchage de Voltaire. — La question d'argent. — La Guerre civile de Genève. — Citation? de ce poeaie satirique. — Nouveaux libelles. — Rousseau professeur d'assassinat. — La fille du bourreau et le dauphin. — Une statue à Voltaire, en 1770. — Encore VÈmile.
S'il nous était permis d'ajouter des notes aux Notes de Voltaire sur sa Lettre à M. Hume, nous ferions d'abord remarquer l'insulte immense que l'homme de Ferney jette au citoyen de Genève, en lui élevant une statue dans l'attitude du condamné au pilori ; cette page a peut-être inspiré à Joseph de Maistre le trait véhément qui termine son splendide portrait de Voltaire : « Je voudrais lui faire élever une statue... parla main du bourreau '. »
Si jamais excitation à la haine et par conséquent aux sévices contre un individu fut flagrante, c'est certes bien ici ; ce qui n'empêche pas le châtelain de Ferney d'écrire, un peu avant l'époque où il préparait ses Notes, à M. Luilin de Chàteauvieux, conseiller et secrétaire d'Etat de Genève ^ : « Je hais et méprise trop les persécuteurs pour ra'abaisser à l'être. Je ne suis point ami de M. Rousseau, je dis hautement ce que je pense sur le bien ou sur le mal de ses ouvrages; mais si j'avais fait le plus petit tort à
1. Les Soirée:^ de Saint- Péter sbourrj, tome I, p. 277. Édition de 1S21.