‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 50 sur 154 · juillet · texte numérisé non relu

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personne, si j'avais servi à opprimer un homme de lettres, je me croirais trop coupable. »

Et ailleurs, n'est-ce pas d'une bouffonnerie sauvage, ce trait relatif aux pierres jetées par les enfants à Jean-Jacques Rousseau et à sa compagne : « Il est faux que Jean- Jacques ait couru le moindre danger. « Il est cependant probable que cette lapidation n'était pas un pur jeu et qu'il pouvait s'ensuivre poui- ceux qui en étaient l'objet la mort ou tout au moins de graves blessures.

C'est ce Voltaire qui — dès loi's — insinuait qu'on devait lui élever à lui-même une statue qui reprochait à Rousseau d'avoir émis ce vœu qui, sous sa plume, n'est probablemsnt qii'une figure de rhétorique!

Le livre dedum Cajot, intitulé les Plagiais de Jean-Jacques Jiousseau, a valu au savant bénédictin, de la part de Voltaire, un article hautain et souverainement méprisant. Est-ce donc que Voltaire avait quelque souci de la réputation littéraire de Rousseau? Pas k- moins du monde, mais c'est qu'il était par excellence, lui, l'homme du plagiat et, pour ainsi dire, le plagiat incarné.

Mais c'est assez, si ce n'est déjà tro])... On pourrait croire qu'il ne serait plus question de Rousseau, ni de Genève, ni surtout du théâtre, après la lettre à Hume et les notes qui lui servent de commentaires; ah! bien oui, c'est mal connaître Voltaire, l'homme qui ne pardonne rien et qui ne craint pas les redites. Qu'on en juge plutôt par cette lettre du 5 janvier de l'année suivante (1767) à de Pezay :

« Je vous fais juge, monsieur, des procédésde Jean-Jacques Rousseau avec moi. Vous savez que ma mauvaise santé m'avait conduit à Genève auprès de M. Tronchin le médecin, qui alors était ami de Rousseau : je trouvai les environs de cette ville si agréables, que j'achetai d'un

magistrat, 87,OL)0 livres, une maison de campagne, à condition qu'on m'en rendrait 38,000 lorsque je la quitterais. Rousseau dès lors conçut le dessein de soulever le peuple de Genève contre les magistrats, et il a eu enfin la funeste et dangereuse satisfaction de voir son projet accom-

pli.

« Il écrivit d'abord à M. Tronchin qu'il ne remettrait jamais les pieds dans Genève, tant que j'y serais; M. Tronchin peut vous certifier cette vérité. Voici sa seconde démarclie.

« Vous connaissez le goût de M™« Denis,- ma nièce, pour les spectacles; elle en donnait dans le château de Tournay et dans celui de Ferney, qui sont sur la frontière de France, et les Genevois y accouraient en foule. Rousseau se servit de ce prétexte pour exciter contre moi le parti qui est celui des représentants et quelques prédicants qu'on nomme ministres.

« Voilà pourquoi, monsieur, il prit le parti des ministres, au sujet de la comédie , contre M. Dalembert, quoique ensuite il ait pris le parti de M. Dalembert contre les ministres et qu'il ait fini par outrager également les uns et les autres; voilà pourquoi il voulut d'abord m'engager dans une petite guerre au sujet des spectacles.

« Il ne s'en tint pas là; il excita plusieurs citoyens ennemis de la magistrature ; il les engagea à rendre le conseil de Genève odieux et à lui faire des reproches de ce qu'il soufi"rait, malgré la loi, un catholique ' domicilié sur leur territoire... Ainsi cet homme, qui prêchait à Paris la liberté de conscience, et qui avait tant besoin de tolérance pour lui, voulait établir dans Genève l'intolérance la plus révoltante et en même temps la plus ridicule...

« Je prévis alors les troubles qui s'exciteraient bientôt dans la petite république de Genève; je résiliai mon bail

a vie des Délices; je reçus 38,000 livres et j'en perdis ■49, outre environ 30,000 francs que j'avais employés à bâtir dans cet enclos.

« Ce sont là, monsieur, les moindres traits de la conduite que Rousseau a eue avec moi... Je ne vous parlerai point des calomnies dont il m'a chargé auprès de M. le prince de Conti et de M™° la duchesse de Luxembourg, dont il avait surpris la protection. Vous pouvez d'ailleurs vous informer dans Paris de quelle ingratitude il a payé les services de M. Grimm, de M. Helvétius, de M. Diderot et de tous ceux qui avaient protégé ses extravagantes bizarreries, qu'on voulait alors faire passer pour de l'éloquence.

« Le ministère est aussi instruit de ses projets criminels que les véritables gens de lettres le sont de tous ses procédés. Je vous supplie de remarquer que la suite continuelle des persécutions qu'il m'a suscitées pendant quatre années a été le prix de l'offre que je lui avais faite de lui donner en pur don une maison de campagne nommée l'Ermitage, que vous avez vue entre Tournay et Ferney. Je vous renvoie, pour tout le reste, à la lettre que j'ai été obligé d'écrire à M. Hume '...

« Malgré mon âge et mes maladies, je suis très-gai, quand il ne s'agit que de sottises de littérature ; mais on doit être très-sérieux sur les procédés, sur l'honneur et sur les devoirs de la vie. »

On se demande d'abord pourquoi Voltaire donne tous ces détails à de Pezay , que l'on ne connaît guère que comme un poëte léger; oui, mais de Pezay était au mieux avec M. de Ghoiseul et les autres ministres : donc c'était une puissance à se ménager pour rentrer en France, revenir à Paris ou tout au moins ne pas être trop surveillé de si

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