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68 VOLTAIRE ET ROUSSKAU
loin. Quant à la mauvaise santé de Voltaire, dont il fait tant parade, on sait ce qu'il en faut penser; c'est un incessant mensonge à ajouter à ceux de sa vie, et l'on sait si le nombre en est immense !
Quanta la lettre de Jean-Jacques Rousseau à Tronchin, elle n'existe pas dans les œuvres du citoyen de Genève, qui ne contiennent qu'une lettre à Tronchin, du 27 novembre 1758.
Somme toute, ce que Voltaire, l'homme d'affaires, l'avare, le digne fds d'une famille de procureurs, regrette le plus, ce n'est pas tant la conduite de Rousseau à son égard que les 49,000 livres perdues pour lui, par suite de la résiliation de s^n bail à vie des Délices; Rousseau et tout le reste ne sont donc ici qu'un prétexte : un peu plus il demanderait à Choiseul et aux ministres de France de l'indemniser, en bonne justice, de ces 49,000 livres qui luitiennenttant au cœur. Après Voltaire-Tartufe, Voltaire- Harpagon I Ah! Molière, pourquoi n'as-tu pu connaître ces deux types-là?...
Ce Rousseau est vraiment un thème inépuisable pour Voltaire. Dans ses soi-disant Confessions, « l'homme de la nature et de la vérité » a confessé tout le monde , excepté lui-même, mais Voltaire s'est chargé, à lui seul, de combler cette immense lacune dans l'amvre du citoyen de Genève. Exemple : le 13 mai 1767, il éciit à Rordes :
« L'anecdote qu'on vous a contée sur ce malheureux Jean-Jacques est très-vraie : ce misérable a laissé mourir ses enfants à l'hôpital, malgré la pitié d'une personne compatissante qui voulait les secourir. Comptez que Rousseau est un monstre d'orgueil, de bassesse, d'atrocité et de contradictions. »
\. Quel c-i'Jioliipic quo Voltairf !
Voltaire insiste, avec une complaisance toute particulière sur le même fait; il écrit encore à Bordes, le 16 septembre 1768 :
« Il est très-vrai que Jean-Jacques a mis tous ses petits bâtards à Thôpital. Je suis fort aise qu'il fasse une fin et que la sorcière ' termine ses amours en épousant son sorcier ^. Je ne croyais pas dans le monde qu'il y eût quelqu'un qui fut fait pour Jean-Jacques. »
En cette année 1768, Voltaire, voulant à la fois écraser sous le ridicule le plus odieux Genève et Rousseau — publia son poëme delà Guerre civile de Genève, dont le héros choisi par lui fut un nommé Robert Govelle, homme sans mœurs, qu'il soutint contre le consistoire et dont il a fait, au prix d'une subvention annuelle de trois cents francs, l'endosseur d'une foule d'écrits impies et obscènes, comme des Lettres sur ou plutôt contre les miracles.
Voici quelques citations relatives à Rousseau; ce sont celles qui outragent le moins la pudeur et la vérité. L'Iaconstance dit à Robert Govelle :
Allez ti'ouver Jean-Jacques,
Mon favori, qui devers Neuchàtel Par passe-temps fait aujourd'hui ses pâqucs. C'est le soutien de mon culte éternel; Toujours il tourne et jamais ne rencontre; 11 vous soutient et le pour et le contre Avec un front de pudeur dépouillé.
Cet étourdi souvent a barbouillé De plats romans, de fades comédies, Des opéras, de minces mélodies;
\. Tliérè-e Levapseiir, néi:' (>n 1721, inorto on iSOl. 2. J.-J. Rousseau.
fO VOLTAIRE ET ROUSSEAU
Puis il condamne, en style entortillé,
Les opéras, les romans, les spectacles.
Il vous dira qu'il n'est point de miracles,
Mais qu'à Venise il en a fait jadis *.
Il se connaît finement en amis;
Il les embrasse et pour jamais les quitte.
L'ingratitude est son premier mérite.
Par grandeur d'âme il hait ses bienfaiteurs.
Versez sur lui les plus nobles faveurs.
Il frémira qu'un homme ait la puissance,
La volonté, la coupable impudence
De l'avilir en lui faisant du bien ^.
II tiMit beaucoup du naturel d'un chien;
11 jappe et fuit et mord qui le caresse.
Ce qui surtout me plaît et m'intéresse.
C'est que de secte il a changé trois fois,
En peu de temps, pour faire un meilleur choix ^...
Et ailleurs^ :
Dans un vallon fort bien nommé Travers S'élève un mont, vrai séjour des hivers; Son front altier se perd dans les nuages, Ses fondements sont au creux des enfers; Au pied du mont sont des antres sauvages. Du dieu du jour ignorés à jamais :
C'est de Rousseau le digne et noir palais. Là se tapit ce sombre éncrgumcne, Cet ennemi de la nature humaine.
Pétri d'orgueil et dévoré de fiel ; Il fuit le monde et craint de voir le ciel ;
1. C'est daus mie note de la troisième de ses Lettres écrites de la montor/ne que J.-J. Rousseau parle de ses miracles ou sortilèges à Venise.
2. Allusion à la pension qu'tlume avait obtenue du roi d'Angleterre pour J.-J. Rousseau. Voyez ci-dessus, p. 43 et 44.