‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 66 sur 154 · La lettre à M. de Montmolin · texte numérisé non relu

La lettre à M. de Montmolin

jugés l'un par l'autre 83

l'ouvrier.

A une petite lieue.

M. DE VOLTAIRE

Vous avez clans votre pays un certain personnage de celui-ci qui a bien fait des siennes.

l'ouvrier.

Qui donc, monsieur?

M. de voltaire.

Un certain Jean-Jacques Rousseau. Le connaissez-vous?

l'ouvrier.

Oui, monsieur ; je l'ai vu un jour à Butte, dans le carrosse de M. de Montmolin qui se promenait avec lui. M. DE voltaire.

Comment! ce pied plat va en carrosse I Le voilà donc bien fier?

l'ouvrier.

Oh ! monsieur, il se promène aussi à pied. Il court comme un chat maigre et grimpe sur toutes nos montagnes.

M. DE VOLTAIRE

Il pourrait bien grimper quelque jour sur une échelle. Il eût été pendu à Paris s'il ne se fût pas sauvé; et il le sera ici s'il y vient.

l'ouvrier.

Pendu, monsieur! lia l'air d'un si bon homme; eh! mon Dieu ! qu'a-t-il donc fait?

M. DE voltaire.

Il a fait des livres abominables. C'est un impie, un athée.

l'ouvrier.

Vous me surprenez. Il va tous les dimanches à l'église.

M. DE VOLTAIRE

Ah! l'hypocrite! Et que dit-on de lui dans le pays? Y a-t-il quelqu'un qui veuille le voir?

l'ouvrier.

Tout le monde, monsieur; tout le monde l'aime. II est recherché partout; et on dit que milord lui fait aussi bien des caresses.

M. DE VOLTAIRE

C'est que milord ne le connaît pas, ni vous non plus. Attendez seulement deux ou trois mois, et vous connaîtrez l'homme. Les gens de Montmorency, où il demeurait, ont fait des feux de joie, quand il s'est sauvé pour n'être pas pendu. C'est un homme sans foi, sans honneur, sansreligion.

l'ouvrier.

Sans religion, monsieur! mais on dit que vous n'en avez pas beaucoup vous-même.

M. de voltaire.

Qui? moi, grand Dieu! Et qui est-ce qui dit cela?

l'ouvrier.

Tout le monde, monsieur.

M. DE voltaire.

Ah ! quelle horrible calomnie ! Moi qui ai étudié chez les Jésuites, moi qui ai parlé de Dieu mieux que tous les théologiens !

l'ouvrier.

Mais, monsieur, on dit que vous avez fait bien des mauvais livres.

M. DE VOLTAIRE

On ment! Qu'on m'en montre un seul qui porte mon nom comme ceux de ce croquant portent le sien, etc. »

On ne peut mieux saisir la manière et le ton de Voltaire que ne l'a fait ici Rousseau. Cela semble sténographié sur le vif. Le trait delà fin est exquis. C'est la satire la plus juste, la plus sanglante et la plus spirituelle de l'homme qui passa les trois quarts de sa vie à s'abriter

derrière le pseudonyme comme un coquin derrière le& buissons de la roule.

En 1763, Voltaire — profitant d'une circonstance rèsindifférentc en elle-même — s'avise de jouer à Rousseau un tour pendable; voici le fait : M""" de B*** écrivait de Paris ^ à Rousseau :

(( Monsieur :

«Il y a environ un mois que j'eus l'honneur de vous écrire; ignorant votre adresse, j'envoyai ma lettre bien cachetée à M. de Voltaire ; avec l'assurance de cette probité commune à tous les honnêtes gens, je. le priai de vous l'envoyer. Mais quelle a été ma surprise lorsque, le 4 de ce mois, j'ai reçu en réponse un imprimé qui a pour titre : Sei-mon des Cinquante. Serait-ce vous, monsieur, ou M. de Voltaire, qui me l'avez envoyé ? Je n'ose penser que c'est vous -... »

Rousseau s'informe et écrit à M""" de B*** ^ :

« Je n'ai rien, madame, à vous dire sur le jugement que vous avez porté de la probité de M. de Voltaire ; je vous dirai seulement que je n'ai point reçu la lettre que vous lui avez adressée pour moi et que je n'ai envoyé ni à vous ni à personne l'imprimé intitulé Sermon des Cinquante, que je n'ai même jamais vu... »

Revenant sur cette petite aventure, très-significative selon lui, Rousseau écrivait, en 1764 ^, au prince L.-E. de Wirtemberg :

« Divers auteurs, non contents d'attaquer mes sottises,.

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