Lettre du 17 juin
plus qu'à mettre la mer entre ses persécuteurs et lui et passer en Angleterre. C'était en effet là où on voulait et où on allait l'amener à se résoudre.
« Je suis extrêmement touché de la lettre de M. de Buffon. Je vous avoue cependant que je n'entends pas bien le conseil qu'il me donne de ne pas me mettre à dos M. de Voltaire ; c'est comme si l'on conseillait à un passant, attaqué dans un grand chemin, de ne pas se mettre à dos le brigand qui l'assassine. Qu'ai-je fait pour m'attirer les persécutions de M. de Voltaire? et qu'ai-je à craindre de pire de sa part? M. de Buffon veut-il que je fléchisse ce tigre altéré de mon sang? Il sait bien que rien n'apaise ni ne fléchit jamais la fureur des tigres. Si je rampais devant Voltaire, il en triompherait sans doute, mais il ne m'en égorgerait pas moins. Des bassesses me déshonoreraient et ne me sauveraient pas...
« Il a fait jouer les pantins de Berne : il joue à présent le même jeu en Hollande. Toutes les puissances plient sous l'ami des ministres tant politiques que presbytériens. A cela, que puis-je faire ? Je ne doute presque pas du sort qui m'attend sur le canton de Berne, si j'y mets les pieds; cependant j'en aurai le cœur net, et je veux voir jusqu'où, dans ce siècle aussi doux qu'éclairé, la philosophie et l'humanité seront poussées. Quand l'inquisiteur Voltaire m'aura fait brûler, cela ne sera pas plaisant pour moi...
« J'ai quelque envie d'aller chercher en Italie une inquisition plus douce '. »
Non content de pousser Genève et l'Europe, s'il était possible, à brûler les écrits de Rousseau et à le persécuter lui-même, Voltaire cherchait à rendre ridicule le citoyen de Genève en le faisant passer pour l'objet d'une