AVANT-PROPOS IX
petite province. On peut me persécuter, mais ce ne sera certainement pas avec justice '...
« Il n'y a pas à présent un prince allemand qui ne soit philosophe. Je n'ai assurément aucune part dans cette révolution qui s'est faite depuis quelques années dans l'esprit humain. Ce n'est pas ma faute si ce siècle est éclairé et si la raison a pénétré jusque dans les casernes. J'achève paisiblement ma vie, sans sortir de chez moi; je bâtis un village, je défriche des terres incultes. J'ai bâti une église et j'y entends la messe : je ne vois pas pourquoi on voudrait me faire martyr ^...
« Votre nation (la France) est partagée en deux espèces : l'une, de singes oisifs qui se moquent de tout; et l'autre, de tigres qui déchirent. Plus la raison fait de progrès d'un côté, et plus de l'autre le fanatisme grince des dents. Je suis quelquefois profondément attristé, et puis je me console en faisant mes tours de singe sur la corde ^. »
Tout Voltaire avec son cynisme est dans ce mot de la fin, le singe sur la corde, comme Rousseau avec son enthousiasme besoigneux, à la fois essoufflé et froid, de la tirade que l'on a lue tout à l'heure.
Ces deux hommes ont prévu, disons plus, vu par leur désir la révolution préparée par leurs soins diflerents mais étroitement unis, tous deux sapant, l'un par le paradoxe hautain, l'autre par le rire sans pitié, ce vieil état de choses qui, à travers tant de siècles et en dépit des abus, avait fait la sécurité, la gloire et la grandeur de la France.
Rousseau, en 1760, dans son livre à" Emile, vers la fin du troisième livre, envisageait en ces termes d'une froi-