X AVANT-PROPOS
deur toute positive l'imminence trime yraiidc cal;isti'ophe sociale, à courte échéance :
« Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient encore longtemps à durer ; toutes ont brillé, et tout État qui Brille est sur son déclin. J"ai de mon opinion des raisons plus particulières que cette maxime ; mais il n'est pas à propos de les dire, et chacun ne les voit que trop.
« Vous vous fiez à l'ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitatables et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet : les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempt ? Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors ? Tout ce qu'ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire : il n'y a de caractères inefTaçables que ceux qu'imprime la nature, et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. Que fera donc, dans la bassesse, ce satrape que vous n'aurez élevé que pour la grandeur? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que d'or? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux imbécile qui ne sait point user de lui-même et ne met son être que dans ce qui est étranger à lui ? Heureux celui qui sait quitter alors l'état qui le quitte et rester homme en dépit du sort ! Qu'on loue tant qu'on voudra ce roi vaincu qui veut s'enterrer en furieux sous les débris de son trône ; moi, je le méprise; je vois qu'il n'existe que par sa couronne et qu'il n'est rien du tout s'il n'est roi : mais celui qui la perd et s'en passe est alors au-dessus d'elle. Du rang de roi, qu'un lâche, un méchant, un fou peut rem-
AVA.NT-PllOPOS XI
plir comme un autre, il monte à l'état d'homme, que si peu d'hommes savent remplir... Oui, j'aime mieux cent fois le roi de Syracuse, maître d'école à Corinthe, et le roi de Macédoine, greffier à Rome \ qu'un malheureux Tarquin, ne sachant que devenir s'il ne règne pas, que l'héritier du possesseur de trois royaumes ^, jouet de quiconque ose insulter à sa misè-re, errant de cour en cour, cherchant partout des secours et trouvant partout des affronts, faute de savoir faire autre chose qu'un métier qui n'est plus en son pouvoir. »
Avec quelle âpre et sauvage volupté Rousseau prévoit, salue et appelle de tous ses vœux cet état de crise et ce siècle des révolutions! Oui, de 1789 à 1878, ce siècle terrible, et qui nous réserve peut-être encore de cruelles épreuves, a déjà déroulé sous nos yeux quatre-vingt-neuf années de bouleversements épouvantables. 1789, 1815, 1830, 1848, 1870, — quelles époques !...
Un an avant Rousseau et V Emile, en 1759, dans son ignoble roman de Candide ou V Optimisme , sous le masque du docteur Ralph % Voltaire semble déjà saluer d'avance de ses impitoyables sarcasmes la chute des rois, leur misère, leur émigration.
Voici ces pages * :
« D'un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers et qui ils étaient.
« Unî soir. Candide, suivi de Martin, allait se mettre à
1. .-Uexaudre, fils de Persée, roi de Macédoine, fut secrétaire d'un magistrat de Rome.
2. Le prince Charles-Edouard, dit le Prétendant, petit-fils de Jacques II, roi d'Angleterre, détrôné en 1688.
3. Sur lapaternité incontestable de Voltaire par rapport à Candide, consultez Beuchot, Œuvres de Voltaire, iomtt XXXIII, préface, p. 9-11.