‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 71 sur 154 · Partie I, lettre y · texte numérisé non relu

Partie I, lettre y

(( Messieurs, ce ne sont point les raisonneurs qui font (( du mal, ce sont les cafards. La philosophie peut aller « son train sans risque ; le peuple ne l'entend pas ou la « laisse dire et lui rend tout le dédain qu'elle a pour lui. « Raisonner est de toutes les folies des hommes celle (( qui nuit le moins au genre humain ; et l'on voit <( même des gens sages entichés parfois de cette folie- « là. Je ne raisonne pas, moi, cela est vrai ; mais « d'autres raisonnent : quel mal en arrive-t-il ? Voyez « tel, tel, et tel ouvrage : n'y a-t-il que des plaisante- '<■ ries dans ces livres-là? Moi-même enfin, si je ne rai- « sonne pas, je fais mieux, je fais raisonner mes lecteurs. « Voyez mon chapitre des Juifs ; voyez le même chapitre « plus développé dans le Sermon des Cinquante : il y a « là du raisonnement ou l'équivalent, je pense. Vous « conviendrez aussi qu'il y a peu de déioin' et quelque (( chose de plus que des traits épars et indiscrets.

« Nous avons arrangé que mon grand crédit à la cour « et ma toute-puissance prétendue vous serviraient de « prétexte pour laisser courir en paix les jeux badins de « mes vieux ans : cela est bon ; mais ne brûlez pas « pour cela des écrits plus graves, car alors ce serait trop « choquant.

<( J'ai tant prêché la tolérance 1 Une faut pas toujours « l'exiger des autres et n'en jamais user avec eux. Ce « pauvre homme croit en Dieu, passons-lui cela ; il ne « fera pas secte : il est ennuyeux ; tous les raisonneurs le « sont : nous ne mettrons pas celui-ci de nos soupers ; (( du reste, que nous importe? Si l'on brûlait tous les « livres ennuyeux, que deviendraient les bibliothèques? « Et si l'on brûlait tous les gens ennuyeux, il faudrait « faire un bûcher du pays. Croyez-moi, laissons raison- <' ner ceux qui nous laissent plaisanter; ne brûlons ni « gens ni livres, et restons en paix ; c'est mon avis. »

<( Voilà, selon moi, ce qu'eût pu dire d'un meilleur ton M. de Voltaire ; et ce n'eût pas été là, ce me semble, le plus mauvais conseil qu'il aurait donné. »

Voltaire, furieux , répondit par le Sentiment des citoyens, libelle qui parut dix ou douze jours après les Lettres écrites de la montagne (janvier 1765). Le pasteur Vernes fut fortement soupçonné d'être l'auteur de cet écrit contre Rousseau, qui ne le crut que jusqu'à un certain point cependant, si l'on en juge par ce passage trèspiquant et passablement ironique de sa Déclay^ation relative à M. Vernes :

« On avait sourdement répandu dans le public, à Genève et à Paris, que le libelle était de M. de Voltaire ; et M. Vernes... ne doutait pas qu'on ne s'y trompât : les cacbets de ces deux auteurs sont si semblables ! Il s'agissait de confirmer cette erreur ; c'est ce qu'on crut faire au mo3'en du second libelle... On y prit la précaution qu'on avait négligée dans le premier d'employer dans quelques mots l'orthographe de M. de Voltaire, comme un oubli de sa part, encor, serait. On affecte d'y parler de la génuflexion dans des sentiments contraires à ceux de M( Vernes, versis viarum indiciis : mais qu'avait affaire dans un libelle éci'it contre moi la génuflexion dont je n'ai jamais parlé ? C'est ainsi qu'en se cachant maladroitement on se montre.

« Quel est l'homme assez dépourvu de goût et de sens pour attribuer de pareils écrits à M. de Voltaire, à la plume la plus élégante de son siècle ? M. de Voltaire aurait-il employé six pages d'une pièce qui en contient huit à parler des ministres de Genève et à tracasser sur l'orthodoxie ? M'aurait-il reproché d'avoir mêlé l'irréligion à mes romans ? M'aurait-il accusé d'avoir voulu brouiller des pasteurs? Aurait-il dit qu'il n'est pas per-

mis d'étaler des poisons sans offrir l'antidote ? Aurait-il affecté de mettre les auteurs dramatiques si fort audessous des savants? Aurait-il fait si grand peur aux Genevois d'appeler les étrangers pour juger leurs différends ? Aurait-il usé du mot de délit commun, sans savoir ce qu'il signifie, lui qui met une attention si grande à n'employer les termes de science que dans leur sens le plus exact? Aurait-il dit que le mot amphigouri signifiait déraison? Aurait-il écrit quinze cent, faire centmàéclinable étant une des fautes de langue particulières aux Genevois? Enfin, après avoir pris si grand soin de déguiser son orthographe dans le premier libelle, se serait-il négligé dans le second, lorsqu'on Taccusait déjà du premier ? M. de Voltaire sait que les libelles sont un moyen maladroit de nuire ; il en connaît de plus sûrs que celuilà. »

Le voisinage de Genève devenant à Rousseau de jour en jour plus insupportable, il cherchait à s'en éloigner à tout prix. « Il ne me reste — écrivait-il alors ' — à choisir que deux asiles, l'Angleterre ou l'Italie : mais l'Angleterre est trop éloignée ; il y fait trop cher vivre, et mon corps ni ma bourse n'en supporteraient pas le trajet. Reste l'Italie et surtout Venise, dont le climat et l'inquisition sont plus doux qu'en Suisse. »

Et peu après il adressait à Voltaire ce billet dont les termes sont si énergiques :

« Si M. de Voltaire a dit qu'au lieu d'avoir été secrétaire de l'ambassadeur de France à Venise j'ai été son valet, M. de Voltaire en a menti comme un impudent.

« Si dans les années 1743 et 174i je n'ai pas été premier secrétaire de l'ambassadeur de France, si je n'ai

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