‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 9 sur 154 · XII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XII AVANT-PROPOS

table avec les six étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie et qui étaient venus pour passer le carnaval à Venise.

« Gacambo, qui versait à boire à l'un de ces six étrangers, s'approcha de l'oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit :

« — Sire, Votre Majesté partira quand elle le voudra, le vaisseau est prêt. »

« Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule personne, lorsqu'un autre domestique s'approchant de son maître, lui dit :

« — Sire, la chaise de Votre Majesté est à Padoue, et la barque est prête, «

« Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième valet s'approchant aussi d'un troisième étranger, lui dit :

« — Sire, croj-ez-moi. Votre Majesté ne doit pas rester ici plus longtemps ; je vais tout préparer, >

« Et aussitôt il disparut.

« Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître :

« — Votre Majesté partira quand elle voudra, » et sortit comme les autres.

« Le cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de Candide ; il lui dit :

« — Ma foi ! sire, on ne veut plus faire crédit à Votre Majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires. Adieu ! »

(( Tous les domestiques ayant disparu, les six étran-

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gers, Candide et Martin demeni-èrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit :

(( — Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi êtes-vous tous rois? Pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne- le sommes. »

« Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole et dit en italien :

« — Je ne suis point plaisant, je m'appelle Aclunet 111'; j'ai été grand sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m'a détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j'achève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu, le grand sultan Mahmoud, me permet de voyager quelquefois pour ma santé, et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

« Un jeuire homme qui était auprès d'Achmet parla après lui et dit :

« — Je m'appelle Ivan - ; j'ai été empereur de toutes les Russies ; j'ai été détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m'a élevé en prison; j'ai quelquefois la permission de vojager, accompagné de ceux qui me gardent, et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

« Le troisième dit :

« — Je suis Charles-Edouard, roi d'Angleterre; mon père m'a cédé ses droits au royaume; j'ai combattu pour les soutenir; on a arraché le cœur à huit cents de mes partisans et on leur en a battu les joues; j'ai été mis en prison; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grandpère, et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

« Le quatrième prit alors la parole et dit :

i. Aclunet III avait iH6 dùposé en ITIJO; il mourut eu lîSfi. 2. Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné et enfin poignardé eu 1762.

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