‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 83 sur 154 · Cette lettre est du 16 février · texte numérisé non relu

Cette lettre est du 16 février

malgré tous les obstacles que j'ai fait naître contre l'exécution de ce projet. Dites à M""" de Boufflers que la seule plaisanterie que je me sois permise relativement à la prétendue lettre du roi de Prusse fut faite par moi à la table de lord Ossorv. »

La lettre qu'on vient de lire prouve que Hume a fait tout ce qui dépendait de lui pour contrarier Rousseau dans le projet qu'il avait (et qu'il exécuta malgj'é tous les obstacles) d'aller demeurer loin de Londres : elle prouve encore que l'bistorien anglais s'est permis une plaisanterie contre Jean-Jacques, au moment même où, lui témoignant le plus grand intérêt, il se préparait à l'emmener en Angleterre. Ainsi, à l'époque où Hume donnait à Rousseau les plus grandes marques d'amitié, il contribuait d'un côté à le rendre un objet de ridicule par un bon mot qui fit partie du persiflage de Walpole ; et, de l'autre, il contrariait sourdement ses projets.

Le passage passablement injurieux de cette lettre relatif à la plaisanterie de Hume est celui-ci : « Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs , choisissez-les ; je suis roi , je puis vous en procurer au gré de vos souhaits : je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. »

Après avoir séjourné pendant deux mois environ tant à Londres qu'à Chiswick , Jean-Jacques se rendit à Wootton, maison de campagne située à cinquante lieues de la ca]iitale, dans le comté de Derby. Elle lui était offerte par M. Davenport, homme distingué par sa naissance, sa fortune et son mérite. H n'allait que rarement dans son domaine. Rousseau ne l'accepta qu'après être-

convenu qu'il payerait, pour sa gouvernante et pour lui, une modique somme.

Les deux premières lettres qu'il écrit de cette retraite sont adressées à Hume et remplies d'expressions de reconnaissance et d'amitié; mais dans une autre, écrite à M. d'Ivernois et datée du 31 mars 1767 , il commence à se plaindre de Hume, qu'il accuse « d'être lié avec ses plus dangereux ennemis, et auquel, s'il n'était pas un fourbe, il aura antérieurement beaucoup de réparations à faire. »

Cette révolution est arrivée dans l'espace de vingtquatre heures, car la lettre amicale qu'il venait d'écrire à Hume porte la date du 29 mars. Il faudrait donc supposer que le 30 il aurait reçu des renseignements propres à l'éclairer sur le compte de son ami.

Voulant bannir Hume de sa mémoire, Rousseau forme la résolution de ne plus correspondre avec lui. Mais il ne pouvait éviter d'en entendre parler ; toute son existence, au milieu d'un pays étranger, se composant pour ainsi dire de rapports créés par l'historien anglais. Voyons maintenant ce qui se passe à Londres, pendant que Rousseau se livre à la botanique et se dispose à écrire ses Confessions.

Hume était ou devait être étonné du silence de Rousseau. Le mois d'avril se passa sans recevoir de ses nouvelles. Il correspondait avec les amis de Jean-Jacques. Ce fut à l'un d'eux, dont le nom n'a point été conservé, qu'il écrivit la lettre suivante, que nous copions textuellement '.

« Little Street, Leicester iields, ce 2 mai 1766.

(( J'ai besoin de bien d'apologies, monsieur, auprès de

1. Private Corresp. ofD. Hume, p. 160. Cette lettre est écrite eu français, probablement parce que le correspoiidaut ne savait pas l'anirlais.

iOS VOLTAIRE ET ROUSSEAU

V0U5, davdir tardé si longtemps de reconnaître l'honneur que YDUS m'avez fait ; mais j'ai difteré de vous répondre jusqu'au temps que notre ami serait établi. Il parait être à présent dans la situation la plus heureuse, ayant égard à son caractère singulier, et il m'écrit qu'il en est parfaitement content. Il est à oO lieues éloigné de Londres, dans la province de Derby, pays célèbre pour ses beautés naturelles et sauvages. M. Davenport, trèshonnête homme et très-riche, lui donne une maison qu'il habite fort rarement lui-même, et comme il y entretient une table pour ses domestiques qui ont soin de la maison et des jardins, il ne lui est pas difficile d'accommoder notre ami et sa gouvernante de tout ce que des personnes si sobres et si modérées peuvent souhaiter. Il a la bonté de prendre 30 livres sterlings (environ 30 louis) par an de pension, car, sans cela, notre ami n'aurait mis le pied dans sa maison. Sil est possible qu'un homme peut vivre sans occupation, sans livres, sans société et sans sommeil, il ne quittera pas ce lieu sauvage et solitaire où toutes les circonstances qu'il a jamais demandées semblent concourir pour le rendre heureux. Mais je crains la faiblesse et l'inquiétude naturelles à tout homme, surtout à un homme de son caractère. Je ne serais pas surpris qu'il quittât bientôt cette retraite; mais, en ce cas-là, il sera obligé d'avouer qu'il n'a jamais connu ses propres forces et que l'homme n'est pas fait pour être seul. Au reste, il a été reçu parfaitement bien dans ce pays-ci. Tout le monde s'est empressé de lui montrer des politesses, et la curiosité publique lui était même à charge.

« M™e de Boufflers vous a sans doute appris les bontés que le roi d'Angleterre a eues pour lui. Le secret qu'on veut garder sur cette affaire est une circonstance bien agréable à notre ami. Il a un peu la faiblesse de vouloir

JUGÉS L'UN PAR L'AUTRE lO'J

se rendre intéressant en se plaignant de sa pauvreté et de sa mauvaise santé. Mais j'ai découvert, par hasard, qu'il a quelques ressources d'argent, très-petites à la vérité, mais qu'il nous a cachées quand il nous a rendu compte de ses hiens. Pour ce qui regarde sa santé, elle me paraît plutôt robuste qu'infirme, à moins que vous ne vouliez compter les accès de mélancolie et de spleen auxquels il est sujet. C'est grand dommage ; il est fort aimable par ses manières ; il est d'un cœur honnête et sensible; mais ces accès l'éloignent de la société, le remplissent d'humeur et donnent quelquefois à sa conduite un air de bizarrerie et de violence, qualités qui ne lui sont pas naturelles. »

Cette lettre mérite d'être remarquée.

Elle prouve l'indiscrétion de David, qui n'a encore confié qu'à une douzaine de personnes le secret de la pension du roi d'Angleterre; secret qui devenait celui de la comédie.

Elle est écrite sur un tout autre ton que celui dont jusqu'alors Hume avait parlé de Rousseau. Elle eût été probablement moins réservée, si elle n'était adressée à un ami de ce dernier ; Hume prévoit trop bien ce qui va arriver pour qu'il ne soit pas instruit de ce qui se passe depuis un mois à Wootton. H rappelle la maxime de Diderot : // n'est pas bon que l'homme soif seul, maxime dont Jean-Jacques avait été si justement aft'ecté.

H parait que, lorsque Hume écrivit la lettre que nous venons de rapporter, il regardait l'affaire de la pension comme terminée ; mais elle était loin de l'être. Jean-Jacques, avant d'accepter une pension du roi d'Angleterre, voulait le consentement de milord maréchal, qu'il appelait son père. Cette condition était remplie. Le refus devenait inconséquent; c'était manquera ses amis, à ses protecteurs, au roi même : c'était s'exposer aux repro-

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