‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 86 sur 154 · Pi-iv. Corresp., p · texte numérisé non relu

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tit, pourvu que je fusse certain de son acceptation. Sur ces entrefaites, je reçus la lettre incluse (celle du 23 juin). »

Hume met la réponse qu'il y fit : il demande, avec une remarquable énergie, à se justifier et somme Jean-Jacques de lui déclarer et l'accusation et les accusateurs.

« Ne soyez pas surprise si vous entendez parler de cette affaire dans Paris. J'en ai entretenu tous les amis que j'y possède, afin de me justifier contre un homme si dangereux : j'en ai dit un mot au baron d'Holbach. Faites-en part au prince de Conti, en lui demandant ses ordres sur la conduite que j'ai à tenir. Je désirerais, j^i la santé de la maréchale de Luxembourg lui permettait de recevoir de pareilles confidences, que vous eussiez la bonté de les lui faire. Je compte sur l'intérêt de M^^e de Barbantane, si elle est à Paris. Je n'ai pas encore écrit à milord maréchal, mais je vais le faire. »

Cette lettre méritait d'être rapportée, au moins en partie, pour faire connaître l'emportement d'Hume. Mais, soit qu'on se méfiât de sa sincérité, soit qu'on vit cette querelle sous son véritable point de vue, elle ne fit perdre à Jean-Jacques aucun des amis qui lui restaient. M. Davenport continua de le voir et même correspondit dans la suite avec lui, lorsqu'il sortit de l'Angleterre. Le prince de Conti le reçut après cet événement et lui offrit un asile. Personne ne crut que Rousseau fût le plus grand scélérat qu'il y eût au monde*. «Les gens raisonnables le plaignirent, dit M.-Pathay ^, parce qu'il était à plaindre, plus encore en mettant les torts de son côté qu'en le supposant innocent. Hs durent suspendre

1. « Un pareil scélérat! » c'est ainsi qu'Hume désigne Rousseau.

leur jugement, parce qu'ils n'avaient pas les renseignements que nous publions pour la première fois, c'est-àdire la correspondance secrète de Hume, dans laquelle il se présente plutôt comme Vobservateur de Rousseau que comme son ami. »

On remarquera la difTérence que chacun des deux amis tint dans sa conduite, en se brouillant avec l'autre. La personne qui les avait liés ensemble avait un droit égal à leurs confidences réciproques et devait naturellement être l'arbitre et môme le juge en dernier ressort de leur différend : c'était la comtesse de Boufflerâ. Rousseau sentit son devoir et ne s'en écarta point. Le 9 avril 1766, il lui écrit la lettre dont nous avons déjà parlé, dans laquelle il lui dit : « Il faut absolument que vous connaissiez ce David Hume, à qui vous m'avez livré. » Que fait Hume, lui? H informe tout le monde littéraire de la France des torts de Jean-Jacques; M^^deBoufflers ne les apprend qu'après Dalembert, d'Holbach, etc. Elle reçoit enfin la lettre que nous avons rapportée et que Hume ne pouvait plus se dispenser d'écrire. Voici la réponse remarquable qu'elle fit à cette lettre (22 juillet 1766) :

« Quelque raison que vous me puissiez dire pour ne m'avoir pas instruite la première de l'étrange événement qui occupe à cette heure l'Angleterre et la France, je suis convaincue que par réflexion vous sentirez, si vous ne l'avez déjà senti, qu'il n'y en peut avoir de valable. Le chagrin que vous prétendez avoir voulu m'éviter ne pouvait être que retardé, et létat d'incertitude où vous m'avez laissée était plus pénible sans doute que la pleine connaissance du fait. Concevez tous les motifs que j'avais de croire l'histoire fabuleuse; combien ma surprise et mon ignorance, que j'exprimais naïvement dans mes lettres, contribuaient à la faire regarder comme

telle parles personnes quicoiicluaient, ainsi que moi, que le baron d'Holbach n'eût pas dû être votre premier confident * ; enfin le déplaisir que vous m'avez causé par une conduite qui déroge un peu, ce me semble, à l'amitié que vous m'avez promise. En tout cela, vous trouverez, je pense, de quoi contre-balancer les faibles motifs qui vous ont déterminé au silence avec moi. Persuadée que vous êtes incapable de vous refuser à l'évidence ou de nier une vérité reconnue, je tiens ce point pour accordé, et je le conclus en vous assurant que, si j'ai commence par ^t)us expliquer mes sentiments à cet égard, ce n'est pas que mon mécontentement soit considérable. C'est pour agir avec plus d'ingénuité ; pour qu'on ne me soupçonne pas d'affecter de la modération; enfin, pour traiter les choses dans l'ordre qu'il convient, en réservant le plus important pour le dernier.

« Voici maintenant la question qui se présente : Avezvous recommandé au baron d'Holbach de taire ou de répandre les plaintes que vous faites du procédé de Rousseau? Le public, non encore instruit, les trouve amères et juge que le baron, en servant votre indignation dans sa première chaleur, vous a mal servi vous-même. Votre douceur, votre bonté, l'indulgence que vous avez natu- • rellement font attendre et désirer de vous des efforts de modt'ration qui passent le pouvoir des hommes ordinaires. Pourquoi se hâter de divulguer les premiers mouvements d'un cœur grièvement blessé que la raison n'a pu encore dompter?... Mais venons au fond de l'affaire. La lettre de Rousseau est atroce ; c'est le dernier excès de l'extra-

1. Voilà donc un témoignage contemporain et digne de foi. d'après lequel on ne saurait douter de la malveillance du baron d'Holbach pour J. -Jacques. Jusqu'alors Rousseau seul avait signalé cette malveillance ; mais, comme il était partie intéressée, on ne l'avait pas cru.

JUGKS l'un PAU L'AUTiili Ho

vagance la plus complète : rien ne peut l'excuser, et c'est rimpossibilité d'effacer une pareille faute qui fera le tourment de sa vie. Ne croyez pas pourtant qu'il soit capable d'artifice ni de mensonge , qu'il soit un imposteur ou un scélérat. Sa colère n'est pas fondée, mais elle est réelle, je n'en doute pas.

« Voici le sujet que j'en imagine : j'ai ouï dire, et on le lui aura peut-être mandé, qu'une des meilleures phrases de la lettre de M. Walpole était de vous ' ; que vous aviez dit en plaisantant et parlant au nom du roi de Prusse : « Si vous aimez les persécutions, je suis roi, et « je puis vous en procurer de toutes les espèces ; » que, depuis cela, M. AYalpole avait employé cette phrase, disant qu'elle était de vous, pour ne pas s^approprier un bon mot dont il était l'auteur. Si ce fait est vrai, et que l'auteur l'ait su..., faut-il s'étonner qu'il soit devenu fou de rage? Cette lettre, qu'il adresse au gazetier anglais -, témoigne sa disposition et en indique la cause. Tel est, indubitablement, le vrai principe de son déplorable égarement, que j'ai deviné trop tard; car de l'accuser, comme vous faites, de préméditation, de dessein formé de vous nuire et de vous déshonorer, c'est ce qui n'est nullement vraisemblable. Tous les intérêts humains se réunissent pour l'en détourner. Estime-t-il la gloire, la réputation? Etait-ce un moyen d'acquérir l'une ou l'autre de se montrer ingrat? Il est sans appui, sans ressource, sans consolation quelconque, si vous l'abandonnez; et vous imaginez-vous que c'est de sang-froid, avec toute sa

1. Ce fait seul justifierait eutièrement Rousseau. C'est uue perfidie révoltante que de caresser un malheureux, lui offrir un asile, l'eutraiuer avec soi, au moment même où l'on vient de prendre toutes les mesures les [dus propres à le bafouer, à le rendre un objet de ridicule. On voit «pie Hume en fut accusé par le public de Paris.

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