Voir, ci-après, p. 130 et
raison, qu'il s'expose à de pareils malheurs? Non : il n'est pas possible.
« On assure que vous avez écrit qu'il voulait se ranger du côté de l'opposition : je ne puis croire que vous ayez eu cette idée. Rousseau de l'opposition! Connaît-il les différents intérêts de l'Angleterre? Derbyshire est-il un lieu propre à intriguer? Tirera-t-il plus d'avantage des seigneurs du parti qu'il n'en a pu tirer, s'il l'eût a'OuIu, de votre amitié, de la protection de M: Gonway et des bontés du roi? Mais c'en est trop là-dessus ^ Je le répète, je ne me persuaderai qu'à la dernière extrémité qu'il ait formé un projet infâme et nuisible à lui-même, avee l'entier usage de sa raison. Mais cette raison, une fois troublée par ses passions ardentes, il n'a pu s'en servir pour les commander. Il a cru, contre toute apparence, ce qu'il ne devait jamais penser, ce que la rectitude de son propre cœur aurait dû empêcher qu'il pensât jamais : c'est qu'un homme connu, estimé comme vous l'êtes, dont la probité est confirmée par un long exercice, ait pu tromper tant d'annéea ou changer en un instant... S'il vous a cru de moitié dans toute la lettre, cela l'excuse un peu plus. Mais vous, au lieu de vous irriter contre un malheureux qui ne peut vous nuire et qui se ruine entièrement lui-même, que n'avez-vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous êtes si susceptible? Tous eussiez évité un éclat qui scandalise, qui divise les esprits, qui flatte la malignité, qui amuse, aux dépens de tous deux, les gens oisifs et inconsidérés, qui fait faire des réflexions injurieuses et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie... Vous me demandez mon avis sur une question délicate ; savoir,
1. M""' (lo Boufflers parle coaime quoiqu'un qui est persuadé que Hume a tenu le propo?.
si vous devez instruire le public de cette aventure par un écrit, ou l'ensevelir dans l'oubli. C'est à quoi j'ai besoin
de réfléchir
«Ce 25, à Paris (juillet).
« P. S. — Ma lettre a été interrompue trois jours, pendant lesquels j'ai fait soixante-quatre lieues '. En arrivant à Paris, j'ai trouvé la vôtre à M. Dalembert, qui l'avait envoyée chez moi pour que je la lusse. J'avoue qu'elle m'a surprise et affligée au dernier point. Quoi! vous lui recommandez de la communiquer -, non-seulement à vos amis de Paris (dénomination bien vague et bien étendue), mais à M. de Voltaire, avec qui vous avez peu de liaison et dont vous connaissez si bien les dispositions ! Après ce trait de passion , après tout ce que vous avez dit et écrit, les réflexions que je vous communiquerais, les conseils que je pourrais vous donner seraient inutiles. Vous êtes trop confirmé dans votre opinion, trop engagé, trop soutenu dans votre colère pour m'écouter. Peu s'en faut que je ne brûle ce que j'ai déjà écrit ^...
« Mais que prétendez-vous faire des nouvelles informations dont vous chargez M. d'Holbach? Vous n'avez pas dessein apparemment de rien écrire contre ce malheureux homme qui soit étranger à votre cause? Vous ne serez pas son délateur après avoir été son protecteur. De
\. INl»!'^ (le Boufflers était aux eaux de Fougues.
2. La recommandation était superflue, et le choix de Dalembert l»rouve que M"'* de Boufflers avait donné et donnait d'inutiles conseils.
3. Heureusement elle ne l'a pas fait, car nous aurions été privés de la pièce la plus intéressante du procès, de celle qui met en état de juger avec impartialité, et sans laquelle on n'aurait été que persuadé des torts de Hume; au lieu qu'au moyen de cette lettre pleine de sagesse, de raison et de bonté, l'on réunit la conviction à la persuasion.
118 VOLTAIRC ET ROUSSEAU
semblables examens doivent précéder les liaisons et non suivre les ruptures. Au nom de ce que vous vous devez, prenez garde à ce que vous allez faire. Que craindriezvous? Ni Rousseau, ni personne ne peut vous nuire. Tous êtes invulnérable, si vous ne vous blessez pas vousmême ».
Cette lettre contient tout ce qu'on pouvait dire en faveur de Heusseau, et M'"" de Boufflers, en exposant les torts des deux amis, rend le lecteur juge, mieux que nous ne pourrions le faire. Tout le tort de Jean-Jacques serait clavoir o'u avec trop de facilité, nous ne disons pas légèrement, parce qu'il avait des motifs raisonnables de croire. En lisant attentivement cette lettre, on est persuadé que Hume n'était étranger ni au persiflage que Walpole eut l'insolence de mettre sur le compte de Frédéric, ni au bruit calomnieux qui faisait de Jean-Jacques, en le supposant dans le parti de l'opposition, un ingrat, un tracassier, un intrigant, un homme en contradiction avec les principes hautement i)rofessés par lui (obéissance passive aux lois du pays qu'il habite et silence sur le gouvernement de ce pays).
Deux causes expliquent donc la conduite de Rousseau, la motivent suffisamment d'après la connaissance que nous avons de son caractère, et rendent son indignation légitime : la lettre du roi de Prusse et un bruit injurieux à l'honneur de Jean-Jacques. Et celui qui lui donna l'hospitalité a pris à l'une comme à l'autre une part active. On conviendra que mieux vaut un ennemi déclaré qu'un ami comme Hume. M"° de Bouftlers devait commencer par Hume, parce qu'il fallait, s'il en était encore temps, arrêter le mal; ce qui dépendait plus de l'historien anglais, vivant dans le monde, que de Jean-Jacques, retiré dans la solitude. D'ailleurs ellecon-
naissait les torts de Hume, c'est-à-dire son indiscrétion. mais elle ignorait ceux de Rousseau.
Elle écrit donc ensuite à Jean-Jacques une lettre datée de Paris, le 21 juillet 1766 '.
« M. Hume m'a envoyé, monsieur, la lettre outrageante que vous lui avez écrite... Mais quelles sont donc ces injures dont vous vous plaignez? Quel est le fondement de ces horribles reproches que vous vous permettez? Ajoutez-vousfoi si facilement aux trahisons? M. Hume un lâche! un traître! Qui connut jamais de pareils scélérats, de pareils insensés? Je veux néanmoins supposer un moment qu'il en existe : je veux, de plus, supposer que M. Hume soit un de ces affreux prodiges... M. le prince de Conti, M™'' la maréchale de Luxembourg et moi nous attendons impatiemment vos explications sur cette incompréhensible conduite. De grâce, monsieur, ne les difïerez pas »
Voyons maintenant la réponse que fit à M™'' de Boufflers Hume, dont la conduite passionnée, haineuse et maladroite allait donner gain de cause à Rousseau, qui ne cherchait point d'ennemis à son ennemi, qui, se croyant trahi, ne se vengeait que par un silence dédaigneux, et que même il aurait garde toujours si Hume ne Teùt forcé de le rompre.
La lettre de l'historien anglais porte la date du 1:2 août 1766 : elle commence par des remerciements pour les avis qu'on lui donne, même pour les reproches qu'on lui fait, et par des excuses qui sont fort mauvaises. « U eût été — dit-il — fort inconvenant que vous et M. le prince de Conti fussiez instruits de ma querelle avec Jean-Jacques par d'autres que par moi. Je vous savais à cent
l. La répoiife ù cotli' lettre est du :)Û auùt.
lieues de Paris. J'écrivis à la vérité au baron d'Holbach, mais sans lui recommander ni en attendre le secret. Je croyais que cette histoire serait racontée à huit ou dix personnes; dans une semaine ou deux, vingt ou trente pouvaient en entendre parler, et il fallait trois mois avant qu'elle vous parvînt à Fougues. Je m'imaginais peu qu'un fait particulier raconté à un seul homme serait porté d'un bout du royaume à l'autre en un moment. Si le roi d'Angleterre avait déclaré la guerre à celui de France, cette nouvelle n'eût pas fait plus de bruit que ma rupture avec Rousseau. J'avoue que cela m'inquiéta. Je différai de vous écrire, attendant de jour en jour de nouveaux renseignements pour vous les communiquer, afin qu'il vous fût possible de me donner des conseils avec plus de connaissance de cause. Vous voyez que mon erreur vient de ce que j'ai mal calculé *. Je vous prie de m'accorder mon pardon et de l'obtenir du prince de Gonti....
« Ce qui m'a déterminé à ne garder aucune mesure avec cet homme [Jean- Jacques), c'est la certitude qu'il écrivait ses Mémoires ^ et qu'il m'y faisait faire une belle figure '. J'ai reçu de lui un énorme volume, contenant beaucoup de mensonges et d'injures ^... J'ai donné quelques détails jà M. Dalembert, qui vous les communiquera. J'aurais dû vous écrire, mais j'ignorais votre adresse et savais seulement que vous n'étiez pas à Paris. J'ai fait un récit de cette histoire que j'ai envoyé
1. <• You see nvj ervor proceded onltj from a bhmder in my reasoning. »