Exposé de sa conduite, etc
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L'empressement avec lequel l'historien anglais avait communiqué au baron d'Holbach, à Dalembert, etc., les premiers détails de sa rupture et l'invitation de les répandre permet de douter de la réalité de cette répugnance.
Hume continue : « Entre deux partis désagréables, j"ai dû choisir celui qui avait le moins d'inconvénients. Toute publication me faisait accuser d'être indiscret, et le silence me faisait traiter de calomniateur et de faux ami : j'ai dû le rompre... Une chose me contrarie : c'est que votre nom se trouve dans le dernier écrit publié à Londres. Je l'avais effacé, mais pas assez pour qu'on ne pût le lire. C'est la faute de l'imiirimeur. »
Un voit par cette circonstance — qu'il est bon de rapporter — ce qu'il faut penser de la franchise de Hume et de la nature de ses excuses ; celle-ci est tout aussi valable que celle qu'il a donnée précédemment à M"^"^ de Boufflers, en lui disant qu'il ne savait pas son adresse aux eaux de Fougues.
« J'ai reçu il y a quelque temps une lettre vraiment curieuse d'un Suisse qui demeure à Londres. Il s'appelle Deyverdun et se dit de Lausanne. Il me mande qu'il est très-surpris d'apprendre que Rousseau m'accuse d'être auteur de deux libelles publiés contre lui; il ajoute que ces deux libelles sont de lui et me permet de le faire connaître au public ; mais je neveux rien faire imprimer. J'ai seulement envoyé copie de cette lettre à M. Davenport, afin qu'il la communiquât à Rousseau. S'il lui reste le moindre sentiment d'honneur, il se prosternera devant moi. »
Jean-Jacques ne se prosterna point et crut avec raison que M. Deyverdun n'était qu'un prête-nom : sa
lettre du mois de janvier 1767 ne laisse aucun doute à cet égard. Il faut en conclure que Hume était un fourbe consommé et qu'il en imposait à M'"® de Boufflers. Il est constant qu'il ne lui disait pas toute la vérité ; qu'il craignait son attachement pour Rousseau ; qu'il lui donnait enfin de pitoyables excuses pour se justifier de ne l'avoir pas i)rise, comme il le devait, pour sa première confidente dans cette querelle.
D'après les détails que l'on vient de lire, on peut juger si Jean-Jacques crut qu'il était le jouet de Hume, s'il eut des motifs suffisants pour le croire, si Thistorien anglais fut étranger à la lettre de Walpole. Dans plusieurs lettres de Rousseau, l'on trouve des plaintes sur la manière dont on le traitait à Londres, très-peu de temps après avoir reçu, dans cette ville, la plus flatteuse hospitalité. On y publia contre lui plusieurs libelles. Voici, à cette occasion, un témoignage non suspect : c'est celui de M de Magellan, membre de la Société royale de Londres et collègue de l'historien anglais ^
« J'avais vu ici à Londres — dit-il — l'effet des cabales des ennemis de M. Rousseau. Sous l'apparence de se rendre ses bienfaiteurs, ils ne manquèrent pas d'exciter sa délicatesse de sentiments, afin de le faire passer pour un fou, un misanthrope et même pour un ingrat, épithète la plus injurieuse et insupportable dont on puisse flétrir une âme honnête. Ce fut en maniant adroitement celte mécanique obscure et méchante qu'ils l'obligèrent enfin d'abandonner l'asile qu'il avait trouvé au centre de la liberté... J'avoue franchement que je fus vivement touché de ces procédés indignes, car tout honnête homme malheureux a droit à ma compassion; et quelle que soit
l. Addition à la relation du docteur Le Bègue de Presle, par M. de Magellan, in-S», Londres et Paris, 1778.
sa fortune, quelle que soit sa situation à l'égard du public, je ne saurais m'empècher de partager l'amerlume de son cœur. »
On comp7'end ce que M. de Magellan a t"OM/«dire,etson témoignage prouve que les plaintes de Jean-Jacques n'étaient pas dénuées de fondement.
On a vu que par la faute de Hume cette rupture acquit le plus grand éclat. Ce n'est que réduit à la dernière extrémité que Rousseau qui voulait tout ensevelir dans un méprisant oubli rompit le silence. Dans sa lettre du 10 juillet 1766, il dit à Hume : « Si vous êtes coupable, ne m'écrivez plus, cela serait inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent, daignez vous justifier... Si vous n'êtes pas innocent, adieu pour jamais. » Hume se le tint pour dit et ne répondit point; mais, au lieu de laisser au silence et au temps le soin d'apaiser le premier mouvement toujours terrible, parce qu'il est souvent décisif, il envenima la querelle par une correspondance active, dans laquelle il prodigue à Rousseau des injures sanglantes, le traitant de scélé?'at atroce.
Les deux traducteurs de son factum, qui certes n'avaient pour Jean-Jacques aucun sentiment de bienveillence, crurent devoir supprimer une partie de ces injures, tant elles étaient grossières, même à leurs yeux. C'étaient Suard et Dalembert, qui n'avaient ni l'un ni l'autre aucun sujet de plainte contre Rousseau. Suard traduisit clandestinement le plaidoyer de Hume, et ce fut Dalembert qui dirigea sa plume, en coopérant au travail de ce dernier. On en a la preuve dans une lettre de Hume datée d'Edimbourg, le 19 novembre, 1766'. « Je ne saurais, monsieur, — lui dit-il — trop vous remercier
1. Elle ua été publiée qu'eu 1820, daus le Isenc Monthly Magazine.
de la complaisance que vous avez mise à traduire un ouvrage qui ne méritait guère votre attention ni celle du public. Je suis on ne peut plus satisfait de ce travail. L'introduction m'a semblé particulièrement écrite avec une grande prudence et une rare discrétion, si j'en excepte la partialité que vous montrez en ma faveur... Vous et M. Dalembert avez agi sagement en adoucissant quelques expressions... Je ne crois pas pouvoir m'accuser moi-même de la plus légère imprudence, si ce n'est, toutefois, d'avoir accueilli cet homme quand il s'est jeté dans mes bras. Pouvais-je m'attendre à un tel prodige d'orgU'Cil et de férocité?»
Il est assez plaisant de voir Hume — tout en convenant qu'on abien fait d'adoucir ses expressions — enreproduire qui n'ont pas moins besoin d'adoucissement. Et puis cet homme (Jean-Jacques), quoi qu'en dise l'historien anglais, ne s'était point jeté dans ses bras.
La marche suivie par Hume prouve qu'il croyait que celui qui faisait le plus de bruit avait toujours raison et qu'il comptait sur l'appui de ceux à qui la décence, à défaut de justice, devait faire garder la neutralité. W ne se trompa point dans ce double calcul. Sa première lettre est écrite au baron d'Holbach, dont la table était un point de réunion des philosophes et des gens de lettres ; la seconde à Dalembert , répandu dans d'autres sociétés et qui fréquentait celle de M'"" du Deffand et le cercle de M""^ Geoffrin. Il correspondait d'ailleurs assidûment avec Voltaire. Si l'on pouvait douter de ce que nous avançons, nous produirions un témoin irrécusable, ce serait M""^ Suard même, qui s'exprime ainsi ' : u Six semaines après le départ de Rousseau pour l'Angleterre,
1. Essais de Mémoires sur M. Suard, 1820, in-12, p. 90. (Cet ouvrage est de M"»^ Suard.)
nous étions allés souper chez M'"'' Necker. Une personne qui sortait de chez le baron d'Holbach nous dit qu'il venait de recevoir une lettre de M. Hume qui commençait par ces mots : Mon cher baron^ Rousseau est un scélé}'at. On resta frappé d'étonnement. Ces mots étaient échappés à l'indignation de cet excellent homme. Je crois que l'épithète d'insensé lui aurait mieux convenu, quoiqu'on ne puisse le disculper d'ingratitude. On passa toute la soirée à en citer des preuves sans nombre. Je ne les rappellerai point : je dirai seulement que M. Suard traduisit cette correspondance et qu'il y joignit une préface pleine (['impartialité, mais peu favorable à l'auteur de l'insulte faite à son respectable ami. »
Hume, un excellent homme , un respeclable- ami!... Est-ce assez risible?...
« Comme cette ingratitude est bien démontrée par des preuves sans nombre, ainsi que V impartialité peu favorable, ■(jui fait songer à la partialité dont s'est plaint cet excellent Hume ' ! »
Rien ne manqua donc pour donner à la querelle entre Hume et Rousseau la plus grande publicité, et les intentions du premier furent remplies. Que faisait le second? Il partageait ses journées entre la botanique, la musique et la rédaction de ses Mémoires ou Confessions.
Jean-Jacques a, dans sa lettre du mois d'août 1767 à la marquise de Verdelin, établi clairement la question, en disant: « Que la fausse lettre du roi de Prusse soit de Dalembert, ami de M. Hume, ou de M. ^Yalpole, ce n'est l^as, au fond, de cela qu'il s'agit; c'est de savoir, quel ■que soit l'auteur de la lettre, si M. Hume en est complice, n