juillet
2. Il V arriva vers le 20 mars 1766 et eu sortit le 1" uiai 1707.
ROUSSEAU JUGE DE VOLTAIRE
Hume l'outil de Voltaire. — Premiers soupçons de Rousseau. - Démeuti de la prétendue lettre du roi de Prusse. — Portrait de Hume par Rousseau. — Horace Walpole agent secret de Voltaire, de Hume et des philosophes. — Connivence formelle de Voltaire avec les ennemis de Jean-Jacques. — Lettre de Rousseau» du 10 juillet 1766, à Hume. — Le radotage de Voltaire. — Nouveaux détails sur l'amhassade de Venise en 1744. — Rage et acharnement de Voltaire contre Rousseau. — A travers la correspondance de Voltaire. — De qui est la Lettre au docteur Pansop/ie ?
Après avoir mis à découvert les ressorts que Hume et ses complices firent jouer contre Rousseau pendant sa retraite en Angleterre, il nous faut maintenant entendre l'exposé des griefs formulés si catégoriquement et surtout si énergiquement par le citoyen de Genève contre l'historien anglais qai fut, avant tout, l'outil de Voltaire contre Rousseau. Dans ce chapitre, nous prouverons — par la correspondance même de Voltaire et par celle de ses anges (comme il appelait ses complices) — que le patriarche de Ferney dirigea dès le premier moment et poursuivit jusqu'à la fin avec une ténacité sans pareille et un acharnement vraiment féroce le cours de ses machinations contre Rousseau, dont le séjour et les premiers triomphes en Angleterre troublaient sa tranquillité et encore plus son insatiable orgueil...
Rousseau arriva àWootton dans les premiers jours de
mai de l'année 1766, et dès le 22 du même mois, écrivant
à Hume, il lui décrivait les délices de cette charmante
retraite toute champêtre. Mais neuf jours se sont à
peine écoulés dans ce séjour que déjà Jean-Jacques a le
soupçon des manœuvres malveillantes qui se trament
contre lui. Il s'en ouvre en ces termes à M. d'Ivernois, un
de ses concitoyens :
« 31 mars 1766.
« Je VOUS écrivis avant-hier, mon ami, et je reçus le même soir votre lettre du lo. Elle avait été ouverte et recachetée. Elle me vint par M. Hume, très-lié avec le fils de Tronchin le jongleur , très-lié encore à Paris avec mes plus dangereux ennemis, et auquel, s'il n'est pas un fourhe, j'aurai intérieurement bien des réparations à faire... Il s'occupe beaucoup de mes petits intérêts, mais ma réputation n'y gagne pas, et je ne sais comment il arrive que les papiers publics , qui parlaient beaucoup de moi et toujours avec honneur avant notre arrivée, depuis qu'il est à Londres, n'en parlent plus ou n'en parlent que désavantageusement. Toutes mes affaires, toutes mes lettres passent par ses mains : celles que j'écris n'arrivent point; celles que je reçois ont été ouvertes. Plusieurs autres faits me rendent tout suspect, jusqu'à son zèle. Je ne puisvoir encore quelles sont ses intentions, mais je ne puis m'empêcher de les croire sinistres, et je suis fort trompé si toutes nos lettres ne sont éventrées par les jongleurs, qui tâcheront infailliblement d'en tirer parti contre nous. En attendant que je sache mieux sur quoi compter, voyez de cacheter plus soigneusement vos lettres, et je verrai de mon côté dem'ouvrir avec vos correspondants une communication directe, sans passer par ce dangereux entrepôt...
a J'ai grand besoin d'épancher mon cœur et de con-
sulter de vrais amis sur ma situation. Je croyais être àla fin de mes malheurs, et ils ne font que de commencer. Livré sans ressource à de faux amis, j'ai grand besoin d'en trouver de vrais qui me consolent et qui me conseiUent... o
Que s'était -il donc passé en si peu de temps entre Rousseau et Hume, ou plutôt quelle avait été la conduite de Hume à l'égard de Rousseau ? C'est ce que nous allons bientôt savoir; on voit par une lettre de, Jean-Jacques à M™'= de Boufflers , en date du 5 avril de la même année, que le citoyen de Genève, qui dans celle du 31 mars se plaignait déjà de Hume, attendait plus d'éclaircissements pour s'expliquer sur son compte avec sa noble correspondante, par l'entremise de laquelle ils s'étaient connus tous les deux.
Deux jours après, il écrite milord *** :
« Vous verrez par la lettre ci-jointe pourquoi je souhaite qu'elle paraisse dans les papiers publics, surtout dans le Saint-James Chronicle, s'il est possible. Gela ne sera pas aisé, selon mon opinion, ceux qui m'entourent de leurs embûches ayant ôté à mes vrais amis et à moi-même tout moyen de faire entendre la voix de la vérité. Cependant il convient que le public apprenne qu'il y a des traîtres secrets qui, sous le masque d'une amitié perfide, travaillent sans relâche âme déshonorer. Une fois averti, si le public veut encore être trompé, qu'il le soit ; je n'aurai plus rien à lui dire. »
Voici la lettre très-catégorique que Rousseau adressait au rédacteur en chef du Saint-James Chronicle, le même jour et sous le même pli qu'à milord qu'il priait de la faire insérer dans ce journal :
« Vous avez manqué, monsieur, au respect que tout
JUGÉS L'UN PAR L'AUTRE i3f
particulier doit aux tètes couronnées, en attribuant publiquement au roi de Prusse une lettre pleine d'extravagance et de méchanceté, dont par cela seul vous deviez savoir qu'il ne pouvait être l'auteur. Vous avez même osé transcrire sa signature comme si vous l'aviez vue écrite de sa main. Je vous apprends, monsieur, que cette lettre a été fabriquée à Paris, et, ce qui navre et déchire mon cœur, que l'imposteur a des complices en Angleterre.
« Vous devez au roi de Prusse, à la vérité, à moi, d'imprimer la lettre que je vous écris et que je signe, en réparation d'une faute que vous vous reprocheriez sans doute, si vous saviez de quelles noirceurs vous vous rendez l'instrument. »
Ce devoir impérieux accompli, Rousseau confie en toute franchise à M'"^ de Boufflers (9 avril) ses soupçons et ses griefs à l'égard du perfide Hume :
(( Il faut absolument que vous connaissiez ce Hume, à qui vous m'avez livré, comptant me procurer un sort tranquille. Depuis notre arrivée en Angleterre, où je ne connais personne que lui, quelqu'un qui est très au fait et fait toutes mes affaires travaille en secret mais sans relâche à m'y déshonorer et réussit avec un succès qui m'étonne. Tout ce qui vient de m'arriver en Suisse a été déguisé ; mon dernier voyage de Paris et l'accueil que j'y ai reçu ont été falsifiés... On a traduit et imprimé comme authentique la fausse lettre du roi de Prusse, fabriquée par Dalehibert et répandue à Paris par leur ami commun Walpole...
« Les gens surtout avec qui M. Hume a le plus de liaisons sont ceux qui se distinguent par le mépris le plus marqué, et je l'ai vu cent fois, même en ma présence, tenir indirectement les propos qui pouvaient le plus
indisposer contre moi ceux à qui il parlait. Deviner quel est son but, c'est ce qui m'est difficile, d'autant plus qu'étant à sa discrétion et dans un pays dont j'ignore la langue, toutes mes lettres ont pa^sé jusqu'ici par ses mains; qu'il a toujours été très-avide de les voir et de les avoir; que de celles que j'ai écrites, peu sont parvenues ; que presque toutes celles que j'ai reçues avaient été ouvertes, et celles d'où j'aurais pu tirer quelque éclaircissement probablement supprimées... «
Rousseau paraît se calmer; le beau temps est venu, on est aux premiers jours de mai, il se plaît à décrire à M'"® de Luze ' la maison qu'il habite à Wootton et le paysage enchanteur dont la contemplation le réjouit. Cependant, à la même date, il confie à M. du Peyrou le véritable état de son âme et le tient au courant des noirs complots dont il est l'objet :
« Je regarde M. Walpole comme l'agent secret de trois ou quatre honnêtes gens de par le monde qui ont formé entre eux un complot auquel je ne comprends rien mais dont je vois et sens l'exécution successive de jour en jour. La prétendue lettre du roi de Prusse a été publiée, traduite dans les papiers, de même qu'une autre pièce du même auteur sur le même sujet. On a aussi imprimé et traduit une lettre de M. de Voltaire à moi adressée , auprès de laquelle le libelle de Vernes n'est que du miel. »
Mêmes confidences à M. de Malesherbes ^, sur le ton le plus touchant et avec des détails précisés et développés qui ne sont cependant que le commentaire des IDrécédentes lettres dont nous avons cité les passages