‹ Voltaire et Rousseau jugés l'un par l'autre; pièces du procèsChapitre 93 sur 154 · A M. d'Ivernois, 31 mai 17G · texte numérisé non relu

A M. d'Ivernois, 31 mai 17G

sans contredit, la lettre très-circonstanciée qu'il lui adressa le 10 juillet; c'est un véritable réquisitoire, à la fois minutieux et éloquent. On en pourra juger par quelques citations essentielles :

« Vous voulez une explication, il faut vous la donner. II n'a tenu qu'à vous de l'avoir depuis longtemps ; vous n'en voulûtes point alors, je me tus ; vous la voulez aujourd'hui, je vous l'envoie. Elle sera. longue, j'en suis fâché ; mais j'ai beaucoup à dire, et je n'y veux pas revenir à deux fois.

« Je ne vis point dans le monde ; j'ignore ce qui s'y passe; je n'ai point de parti, point d'associé, point d'intrigue ; on ne me dit rien, je ne sai*- que ce que je sens mais comme on me le fait bien sentir, je le sais bien. Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs est de se; mettre à couvert des preuves juridiques ; il ne ferait pas bon leur intenter procès...

« Vous demandez, avec beaucoup de confiance, qu'on vous nomme voti'e accusateur. Cet accusateur, monsieur, est le seul homme au monde qui, déposant contre vous, pouvait se faire écouter de moi; c'est vous-même... Malgré la longueur de ma lettre, je n'y suivrai pas d'autre , ordre que celui de mes idées, commençant par les indices et finissant par la démonstration. »

Après avoir rappelé les heureux débuts de ses relations avec l'historien anglais, Rousseau poursuit en ces termes son récit ou exposé des faits :

« Ce qui me parut un acte d'amitié et de générosité des plus vrais et des plus estimables, des plus dignes en un mot de M. Hume, ce fut le soin qu'il prit de solliciter pour moi de lui-même une pension du roi, à laquelle je

n'avais assurément aucun droit d'aspirer. Témoin du zèle qu'il mit à cette affaire, j'en fus vivement pénétré. Aussi, loin de me refuser à la pension offerte, je ne mis, pour l'accepter, qu'une condition nécessaire ; savoir un consentement dont, sans manquer à mon devoir, je ne pouvais me passer. »

Ce consentement était celui de milord maréchal.

« J'ai parlé jusqu'ici d'abondance de cœur et rendant avec le plus grand plaisir justice aux bons offices de M. Hume. Que ce qui me reste à dire n'est-il de même nature!... Pourquoi ai-je des ennemis en Angleterre? pourquoi ces ennemis sont-ils précisément les amis de M. Hume? Qui est-ce qui a pu m'attirer leur inimitié? Ce n'est pas moi, qui ne les vis de ma vie et qui ne les connais pas... On répand à Paris une fausse lettre du roi de Prusse à moi adressée et pleine de la plus cruelle malignité. J'apprends avec surprise que c'est un M. Walpolc, ami de M. Hume, qui répand cette lettre ; je lui demande si cela est vrai ; mais, pour toute réponse, il me demande de qui je le tiens. Un moment auparavant, il m'avait donné une carte pour ce même M. Walpole, afln qu'il se chargeât de papiers qui m'importent et que je veux faire venir de Paris en sûreté...

« Mais que devins-je lorsque je vis dans les papiers publics la prétendue lettre du roi de Prusse, que je n'avais pas encore vue, cette fausse lettre imprimée en français et en anglais, donnée pour vraie, même avec la signature du roi?...

« A l'instant, un trait de lumière vint m'éclairer sur la cause secrète du changement étonnant et prompt du public anglais à mon égard, et je vis à Paris le foyer du complot qui s'exécutait à Londres...

lo6 VOLTAIRE ET ROUSSEAU

(> Dans ce même temps à peu près parut une lettre de M. de Yoltaire à moi adressée, avec une traduction anglaise qui renchérit encore sur l'original. Le noble objet de ce spirituel ouvrage est de m'attirer le mépris et la haine de ceux chez qui je me suis réfugié. Je ne doutai point que mon cher patron ^ n'eût été un des instruments de cette publication, surtout quand je vis qu'en tâchant d'aliéner de moi ceux qui pouvaient en ce pays me rendre la vie agréable on avait omis de nommer celui qui m'y avait conduit. On savait sans doute que c'était un soin superflu, et qu'à cet égard rien ne restait à faire... On ne nommait donc pas M. Hume, mais il vit avec* les gens qu'on nommait; il a pour amis tous mes ennemis, on le sait : ailleurs les Tronchin, les Dalembert, les Yoltaire; mais il y a bien pis à Londres; c'est que je n'ai pour ennemis que ses amis -... »

Est-ce assez clair? Seulement derrière Hume qui — selon l'expression de Rousseau — « tient les principaux fils de la trame qui s'ourdit à Londres » contre Jean- Jacques, il y a Voltaire qui, de Ferney, dicte les ordres et a tracé le plan de conduite, corame il ne nous sera pas difficile de le montrer en son lieu.

Puis Rousseau essaye d'oublier toutes ces tracasseries. Y réussit-il? C'était bien difficile. Cependant il écrivait à un ami, quelques jours après son réquisitoire contre Hume : « Je vois, par vos lettres et par celles de M. d'Escherny, que vous me jugez Tun et l'autre fort affecté des satires publiques et du radotage de ce pauvre Voltaire. Je

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