Cette lettre a paru dans le livre X des Cû}ifessio?7S
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n'eussent osé faire. Mais bien qu'eux et moi nous fussions ses domestiques , il ne s'ensuit pas que nous fussions ses valets.
« Il est vrai qu'ayant répondu sans insolence, mais avec fermeté, aux brutalités de l'ambassadeur, dont le ton ressemblait assez à celui de M. de Voltaire, il me menaça d'appeler ses gens et de me faire jeter par les fenêtres. Mais ce que M. de Voltaire ne dit pas, et dont tout Venise rit beaucoup dans ce temps-là, c'est que, sur cette menace, je m'approchai de la porte de son cabinet, où nous étions; puis l'ayant fermée et mis la clef dans ma poche, je revins à M. de Montaigu et lui dis : Non pas, s'il vous plaît, monsieur l ambassadeur. Les tiers sont incommodes dans les explications. Trouvez bon que celle-ci se passe entre nous. A l'instant Son Excellence devint très-polie; nous nous séparâmes fort honnêtement; et je sortis de sa maison non pas honteusement, comme il plaît à M. de Voltaire de me faire dire, mais en triomphe. J'allai loger chez l'abbé Patizel, chancelier du consulat. Le lendemain M. Le Blond, consul de France, me donna un dîner où M. de Saint-Cyr et une partie de la légation française se trouva; toutes les bourses me furent ouvertes et j'y pris l'argent dont j'avais besoin, n'ayant pu être payé de mes appointements. Enfin je partis accompagné et fêté de tout le monde... M. Le Blond doit être maintenant à Paris et peut attester tout cela; le chevalier de Carrion, alors mon confrère, mon ami, secrétaire de l'ambassadeur d'Espagne, et depuis secrétaire de l'ambassade à Paris, y est peut-être encore et peut attester la même chose. Des foules de lettres et de témoins le peuvent attester; mais qu'importe à M. de Voltaire?
« Je n'ai jamais rien écrit ni signe de pareil à la déclaration que M. de Voltaire dit que M. de Montmolin a
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entre les mains, signée de moi. On peut consulter làdessus ma lettre du 8 août 1765, adressée à M. du Peyrou, imprimée avec les siennes à lord Wennyss.
« Messieurs de Bei'ne m'ayant chassé de leurs États en 1765, à l'entrée de l'hiver, le peu d'espoir de trouver nulle part la tranquillité, dont j'avais si grand besoin, m'engagea d'écrire à M. le bailli de Nidau une lettre qui a couru Paris, qui a arraché des larmes à tous les honnêtes gens et des plaisanteries au seul M. de Voltaire
« Je me souviens très-bien d'avoir une fois dit à quelqu'un que je me sentais le cœur ingrat et que je n'aimais point les bienfaits. Mais ce n'était pas après les avoir reçus que je tenais ce discours, c'était au contraire pour m'en défendre; et cela, monsieur, est très-différent... »
Et le 31 janvier 1767 Rousseau écrit à M. d'Ivernois :
« Jamais, monsieur, je n'ai écrit, ni dit, ni pensé rien de pareil aux extravagances qu'on vous dit avoir été trouvées écrites de ma main dans les papiers de M. Le Nieps, non plus que rien de ce que M. de Voltaire publie, avec son impudence ordinaire, être écrit et signé de moi dans les mains du ministre Montmolin. »
A cette époque, un anonyme venait de prendre la défense de Rousseau contre Hume et contre Voltaire, en publiant un Précis pour M. J.-J. Rousseau, en réponse à /'Exposé succinct de M. Hume '.
Pendant ce temps-là, que faisait Voltaire dont Rousseau
1. Ce Précis fut réimprimé sous le titre d'Observations sur l'Exposé succinct et inséré dans l'édition de Genève (tome IV du premier sUMplément), et dans l'édition de Poinçot, tome XXVII.
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sentait plutôt qu'il ne voyait la main dans le complot qui, s'ourdissant autour de lui dès son arrivée en Angleterre, serrait de plus en plus son tissu et l'enlaçait à l'étouffer? De Ferney, Voltaire ne passait presque pas un jour sans tramer quelque chose contre Jean-Jacques. Quand on s'occupe tant de quelqu'un, — de deux choses l'une, ou c'est qu'on l'aime passionnément ou hien c'est qu'on le déteste profondément : il n'y a pas de milieu. Or ce n'était ni de l'intérêt ni de la bienveillance, encore moins de l'affection que l'homme de Ferney ressentait et dont il voulait donner des preuves au citoyen de Genève.
Dès le 3 janvier 1766, avant même que Rousseau se fût embarqué pour l'Angleterre , Voltaire écrivait à d'Argental :
« Vous verrez, par l'imprimé ci-joint ', qui m'est tombé entre les mains, que les perruques de Genève ne doivent point être ébourriffées de la façon dont on parle des affaires et des miracles de Jean-Jacques : je sais que quelques personnes m'ont attribué plusieurs de ces brimborions ; mais, Dieu merci ! on ne me convaincra jamais d'y avoir eu la moindre part. J'en suis aussi innocent que du Dictionnaire philosophique^ qu'on m'a si indignement imputé ^.
H janvier. A d'Argental. — « Il faut que J.-J. Rousseau soit un grand extravagant d'avoir imaginé que
1. La collection des Lettres sur les miracles. Une lettre du grcmd Frédéric, du 8 janvier 17G6, affirme en termes précis la paternité de Voltaire à l'épard de ce libelle impie : <i Votre lettre sur les miracles m'a fait mourir de rire » , écrit le roi de Prusse à Voltaire. Cf. Beucliot, Œuvres de Voltaire, tomeXLTI, p. 145, préface des Lettres sur les miracles.
2. Nous avons déjà vu ce qu'il faut penser de ce démenti; nous le répétons, et on ne saïu'ait assez y insister, chez Voltaire un démenti équivaut toujours à une affirmation.
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c'était moi qui l'avais fait chasser de l'État de Genève et de celui de Berne... Si Rousseau l'a cru, il est bien fou; s'il l'a dit sans le croire , c'est un bien malhonnête homme. Il en a persuadé M""= la maréchale de Luxembourg et peut-être M. le prince de Conti...
13 janvier. A Damilaville. — « Ce monstre de vanité et de contradictions, d'orgueil et de bassesses, J.-J. Rousseau, ne réussira certainement pas à mettre le trouble dans la fourmilière de Genève, comme il lavait projeté. Je ne sais si on Ta chassé de Paris, comme le bruit en court ici, et s'il s'en est allé à quatre pattes ou avec sa robe d'Arménien. Figurez-vous qu'il m'avait imputé son bannissement de l'État de Berne, pour me rendre odieux au peuple de Genève. J'ai heureusement découvert et hautement confondu cette sourde imposture. »
Comment Voltaire a-t-ii découvert cela et bien d'autres choses encore? On le devine ; en recevant de Hume ou de tout autre agent secret, vendu à sa police ou plutôt à son espionnage, le contenu des lettres de Rousseau, — contenu qu'il aggravait encore en lui donnant les plus fausses ou les plus sombres couleurs. Rousseau sentait bien qu'il y avait quelque chose comme cela dans le retard ou l'égarement des lettres qu'on lui adressait et qui ne lui arrivaient qu'assez maladroitement recachetées et vice versa.
Ici nous voyons non-seulement que Voltaire a été bien jugé par Rousseau, mais mieux encore nous trouvons Voltaire se jugeant lui-même et exposant sa conduite et ses menées à l'égard de Rousseau... Ce n'est pas tout, nous ne sommes pas au bout, continuons; cela est aussi instructif que peu édifiant à l'égard du })atriarche de Ferney.
20 janvier. A Dalembert. — '< Jean-Jac(|ues est un
fou; il a été fou à Genève, à Paris, à Motiers-Travers, à Neuchàtel; il sera fou en Angleterre... il mourra
fou... ))
Cinq mois se passent, pendant lesquels Voltaire semble ne plus songer à Rousseau; mais il ne l'avait pas oublié et il préparait contre lui un grand, terrible et suprême effort. Faisant allusion au démêlé entre le citoyen de Genève et Hume, il écrivait le 14 juillet à d'Argental : n Je ne suis point surpris de la conduite de ce malheureux Jean-Jacques, mais j'en suis très-affligé. Il est affreux qu'il ait été donné à un pareil coquin de faire le Vicaire savoyard. Ce malheureux fait trop de tort à la philosophie ; mais il ne ressemble aux philosophes que comme les singes ressemblent aux hommes. »
Très - curieuses et bonnes à méditer, ces quelques lignes que Voltaire se fait adresser par un prétendu correspondant anonyme et dont il donne en ces termes la teneur à Damilaville, à la même date que la précédente lettre :
« Voici ce qu'on m'écrit sur Jean-Jacques :
<( J'ai vu les lettres de M. Hume. Il mande que Rous- « seau est le scélérat le plus atroce, le plus noir qui ait « jamais déshonoré la nature humaine; qu'on lui avait « bien dit qu'il avait tort de se charger de lui, mais qu'il « avait cédé aux instances de ses protecteurs; qu'il avait « mis le scorpion dans son sein et qu'il en avait été « piqué ; que le procès avec cet homme affreux allait « être imprimé en anglais; qu'il priait qu'on le tra- « duisit en français et qu'on vous en envoyât un exem- (( plaire >-> .
30 juillet. A Damilaville. — « Les plénipotentiaires
médiateurs viennent de déclarer solennellement et par écrit que J.-J. Rousseau n'est qu'un calomniateur. Cette déclaration, jointe à celle de M. Hume, est le juste châtiment d'un polisson qui est devenu un scélérat, par un excès d'orgueil... »
31 juillet. A Thieriot. — « Savez-vous que les médiateurs de Genève ont donné une déclaration publique, dans laquelle ils certifient que Rousseau est un infâme calomniateur? Voilà la qualification quïl reçoit à la fois de la France et des deUx cantons suisses. Ne trouvez-vous pas que le petit Jean-Jacques devient tous les jours un important personnage? Son orgueil sera un peuhumilié. Il serait bien plus fâché s'il savait à quel point ses ouvrages tombent tous les jours dans le décri... »
7 août. A Dalembert. — u Rousseau n'est qu'un fou et un plat monstre d'orgueil... »)
11 août. A Damilaville. — « Je vous envoie les principaux extraits des lettres de Jean-Jacques, dont l'original est au dépôt des affaires étrangères. Vous y verrez que Jean-Jacques, domestique du comte de Montaigu, était bien éloigné d'être secrétaire d'ambassade : il ne parlait pas alors avec tant de dignité qu'aujourd'hui... »
29 août. Au même, — « Je vous envoie les lettres trèsennuyeuses écrites il y a vingt-deux ans par un polisson. Ces lettres ne prouvent autre chose, sinon qu'il était alors un mauvais valet et qu'il a toujours été ingrat et orgueilleux.
« Je vous supplie de me renvoyer ces lettres le plus tôt que vous pourrez, non-seulement parce qu'elles me sont nécessaires, mais parce qu'on m'a fait promettre de ne m'en point dessaisir... »
o septembre. .\u même. — Vous devez avoir actuellement la lettre du vertueux Jean-Jacques à ce fripon de
M. Hume, qui avait eu l'insolence de lui procurer une pension du roi d'Angleterre... Je me flatte que vous m'enverrez cette belle lettre de Jean-Jacques; on dit qu'il y a huit pages entières de pauvretés. Le bruit court qu'il est devenu tout à fait fou en Angleterre, physiquement fou; qu'on le garde actuellement à vue, et qu'on va le transférer à Bedlam. . . »
15 octobre. A Dalembert. — u La lettre de M. Hume me prouve que les Anglais ne sont point du tout hospitaliers, puisqu'ils n'ont pas donné une place dans Bedlam à Jean-Jacques. Ce petit bonhomme aurait été enchanté d'y être logé, pourvu qu'on eût mis son nom sur la porte et que les gazettes en eussent parlé... »
15 octobre. A Damilaville. — «J'ai lu le factum de M. Hume ' : cela n'est écrit ni du style de Cicéron ni de celui d'Addison. Il prouve que Jean-Jacques est un maître fou et un ingrat pétri d'un sot orgueil... »
22 octobre. A d'Argental. — « Je voudrais bien savoir ce qu'on dit dans le public de la charlatanerie de Jean-Jacques; j'ai vu un Thomas ^ sur le Pont-Neuf qui valait beaucoup mieux que lui etdont on parlait moins., »
24 octobre. A Damilaville. — « Comptez-vous faire usage des trois lettres de Venise ' de 1743? Si vous ne voulez pas vous en servir, renvoyez-les-moi, je vous prie. »
A la même date. Voltaire écrivait à Hume la fameuse lettre que nous avons publiée ci-dessus ''.
1. Exposé succinct de la contestation qui s'est élevée entre M. Hume et M. Rousseau, avec les pièces Justificatives ; Londres, 1760, iu-12 de xiv-127 pages dans la traduction française, qui est l'ouvrage de Suard. Suard ne se borna pas au rôle de traducteur; il fit des additions. On croit que Y Avertissement des éditeurs est de Dalembert.