A M. AMMAN
Secrétaire de M. l'ambassadeur de Naples à Paris, qui avait adressé de jolis vers latins à M. de Voltaire.
A Versailles, ce ^Ginars 17i0.
Tu vatem vates laudatus Apolline laudas , Concedisque tua decerptas fronle coronas. Carminibus nostram petis ad certamina musam : 0 utinam videar tibi respondere paralus ! Sed quondam dulcis vox déficit, atque labore Nunc defessus, iners, ignava silentia servans, Semper amans Phœbi, non exauditus ab illo, Te miror, viclus, non invidus, arma repono.
On m'a renvoyé ici, monsieur, les vers charmants que vous avez bien voulu m'adresser; je ne puis que les admirer, non les imiter. C'est eu remerciant celui qui me loue si bien, que j'ai l'honneur d'être avec reconnaissance, etc.
IL est inutile, je pense, d'énumérer une à une toutes les impropriétés de termes, toutes les constructions vicieuses, toutes les expressions plates ou vides, qui forment le tissu de ces prétendus vers. Dix pages n'y suffiraient pas. Jamais poëte latin moderne ne fit rien de si nul et de si misérable. Comment pourtant ne pas remarquer ce
laudatus Apolline, ce decerptas fronte, ce silentia servans; des monstruosités qui rappellent les déportements les plus étranges du malencontreux correspondant de M. le président Bouhier? Qui croirait que celui qui se permettait de pareilles libertés avec la langue latine était l'homme qui redoutait le plus les solécismes? Il ne les redoutait, hélas ! qu'en français. Sa pratique latine témoigne, ce semble, qu'il n'éiait pas gêné, quand il écrivait en latin, par des scrupules du genre de ceux qu'il exprime quelque part à l'abbé d'Olivet, au sujet d'une lettre qu'il s'accusait d'avoir dictée trop vite : « J'ai peur qu'il n'y ait quelque faute de langage. On pardonne les négligences, mais non pas les solécismes; et il s'en glisse toujours quelques-uns quand on dicte rapidement (1). »
En 1773, M. le comte de Rocheforl pria Voltaire de rédiger une inscription pour, les Ecoles de Chirurgie. L'inscription devait être courte, et même ne pas avoir plus de quarantehuit lettres. «Quarante-huit caractères, j'épondit le vieillard de Ferney, font vingt-quatre syl-
(1^ Cflrirsjiond incf (ié)u'r(il(\ sppleinbro 1761.
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labes, à deux lettres par syllabe ; et douze syllabes forment un vers alexandrin : en ce cas il faut deux vei's; mais il y a nécessairement des syllabes qui ont trois ou quatre lettres : ainsi la chose devient impossible. Pour exprimer une pensée bonne ou mauvaise, il faut deux vers ou quatre ; c'est ce qui rend notre langue très-peu susceptible du style lapidaire, qui demande une extrême précision : nos articles, nos verbes auxiliaires, joints à la gêne de nos rimes, font un effet souvent ridicule dans les inscriptions. Un vers latin dit plus que quatre vers français ; j'oserais proposer celui-ci, en attendant qu'on en fasse un meilleur :
Arte manus regitur, genius praskicel utrique.
L'art conduit la main, le. génie les éclaire tous deux. Voilà toute la chirurgie exprimée en peu de mots (1). »
Voltaire le dit du moins. Exprimée, j'y consens, mais bien mal exprimée. Une inscription n'est pas une énigme, et le vers est inintelligible
1) Lettres en Ver-- et en Prose. 28 avril 1773.
sans commentaire. Mais l'obscurilé est son moindre défaut. Si genius signifiait le génie, on pourrait aller jusqu'à dire que c'est un assez bon vers; mais genius n'a jamais signifié le génie. C'était proprement le dieu qui présidait à la naissance de chaque homme, et qui l'accompagnait pendant sa vie; genius, comme dit Horace, natale cornes qui tempérât astrum. On le fêtait par des repas, et son nom était synonyme, dans le langage ordinaire, de joie, de plaisir, de bonne chère, et même d'appétit, de gourmandise, de sensualité. Cela ne ressemble guère au génie qui éclaire l'art et la main du chirurgien. (ienius est, si l'on veut, un génie; ce n'est pas le génie. Il faut descendre jusque dans les bas siècles pour trouver un auteur latin, ou soi-disant tel, qui ait jugé à propos de prendre genius pour ingenium; et Voltaire se trouve avoir fait cadeau à M. de Rochefort d'un vers latin qui n'était pas latin. Si le comte de Rochefort, à son tour, fit cadeau de ce vers aux Ecoles de Chirurgie, il est à croire qu'on se garda bien de laisser graver une inscription qui eût un peu trop rappelé le style de la cérémonie du Malade imaginaire.
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De illiC) à 1773, il n'y a pas trace de versification latine dans les œuvres de Voltaire. Après 'l77o, il n'y en a pas davantage. L'inscription macaronique pour les Écoles de Chirurgie fut le dernier effort de cette Muse latine que d'Alembert avait proposée à l'admiration dtt monde.
Une réflexion ici se présente : c'est que Cornmire et Santeul eussent été bien vengés des i-ailleries que Voltaire a mises à leur intention dans le Siècle de Louis XIV, s'ils avaient pu lire les vers latins de Voltaire. în silvain ne ligna feras, ce sont les derniers mots de l'article Commire. Non, certes, il ne faut point porter du bois à la forêt. Quirinus eut mille fois raison d'en dissuader Horace. Voltaire n'avait pas tort non plus de répéter à Commire le conseil de Quirinus, si Commire ambitionnait, comme le prétend Voltaire, « de ressusciter le siècle d'Auguste dans une langue qu'il Jie pouvait pas même prononcer. » Je n'ai aucune mission pour me porter apologiste du P. Commire. Mais que dites-vous de Voltaire, niant qu'on puisse faire de bons vers latins, et faisant des vers latins? C'est probablement d'après les siens qu'il jugeait ceux des autres; et c'est sans doute après avoir
relu ceux du 26 mars MdQ, qu'il rédigea l'article Santeuil, qui commence par ces mots : « 11 passe pour excellent poëte latin , si on peut l'être; » et qui finit par ceux-ci : « Je me défie beaucoup des vers modernes latins. » Ce qui est certain, c'est que ce qu'il a porté à la forêt, ce n'est pas même du bois, c'est à peine une poignée de ronces.
Je dois remarquer qu'il est arrivé à Voltaire de célébrer les vers latins de M. Favières et ceux du cardinal de Polignac; et je ne sache pas que ni M. de Polignac ni M. Favières aient été des contemporains d'Auguste. 11 est vrai que Voltaire a varié sur V Anli- Lucre ce, et il s'en vante lui-même ; il est vrai que Voltaire a écrit quelque part, à propos de Polignac : « Bon poëte latin, s'il en peut être parmi les modernes (1) ; » il est vrai que Voltaire engage l'auteur du poëme que lui avait envoyé M. Favières, et qui n'était autre que M. Favières même, à tourner son talent vers la poésie française. Mais enfin Voltaire a admiré vingt vers au moins du cardinal de Poli-
(1) Dialoqnes et Enireliens philosophiques; les Adorateurs, article intitulé : Le premier Adorateur.
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gnac; et voici ce qu'il a écrit sur Ver, Carmen pentametrum, le poëme de M. Favières :
Je vous suis très-obligé, mon cher Favières, des vers latins et français que vous avez bien voulu m'envoyer. Je ne sais point qui est l'auteur des latins; mais je le félicite, quel qu'il soit, sur le goût qu'il a, sur son harmonie, et sur le choix de sa bonne latinité, et surtout de l'espèce convenable à son sujet.
Rien n'est si commun que des vers latins dans lesquels on mêle le style de Virgile avec celui de Térence, ou "des épîtres d'Horace. Ici, il paraît que l'auteur s'est toujours servi de ces expressions tendres et harmonieuses qu'on trouve dans les églogiies de Virgile, dans TibuUe, dans Properce, et même dans quelques endroits de Pétrone, qui respirent la mollesse et la volupté.
Je suis enchanté de ces vers :
Ridet ager, lascÏTlt humus, nova nascitur arbos. Basia lascivœ jungunt repetila columbse.
Et en parlant de l'Amour :
Vulnere qui certo laedere pectus amat.
Je n'oublierai pas cet endroit où il parle des plaisirs qui fuient avec la jeunesse :
Sic fugit huraanœ tempestas aurea vitae, Arguti fugiunt, agmiiia hlanda, joci.
Je citerais trop de vers, si je marquais tous ceux dont j'ai goùlé la force et l'énergie (1).
On peut donc faire de bons vers latins, du propre aveu de Voltaire. Je ne dis pas que ceux de M. Favières me paraissent excellents ; mais Voltaire les a trouvés tels. 11 est donc permis, de par Voltaire, d'admirer des vers latins modernes. Je n'abuserai jamais de la permission ; pourtant je ne suis pas fâché, dans le cas où il me prendrait fantaisie d'en admirer, fût-ce de Santeul ou même de Commire, de ne pas me trouver, ipso facto, membre d'une confrérie de badauds et d'imbéciles.
Je reviens aux œuvres latines de Voltaire. Voltaire a écrit des vers latins qui ne sont pas bons, et de la prose latine qui ne vaut rien du tout. La conclusion sort d'elle-même. 11 est évident que Voltaire a fini par oublier presque tout ce qu'avait su le jeune Arouet. Les lectures do la rue du Long-Pont ou des bords de la Biaise n'avaient pas compensé les pertes continues de dix, de vingt, de trente années. II n'est
(1) Corresiiond'tiice gcnéralc, 4 mars 17.'U.
guère probable que Voltaire ait jamais recouvré, durant les vingt-six années qu'il vécut après son dernier billet latin, ce qu'il ne possédait plus à l'époque de Zaïre ou de Mahomet. Remarquez que je me borne à constater un fait manifeste. Je laisse au lecteur le soin d'en tirer les conséquences.
Je ne crois pas pourtant qu'il soit juste de les étendre bien loin. Ce fait nous fournit une présomption contre la science latine de Voltaire ; mais affirmer que Voltaire savait mal le latin, uniquement parce qu'il a mal écrit en latin, ce serait, selon moi, presser le fait outre mesure.
Écrire agréablement une page de prose latine, une pièce de vers latins, c'est prouver qu'on sait du latin, mais non point qu'on sait le latin, qu'on est vraiment humaniste. 11 y a maint exemple, chez les Jésuites et ailleurs, d'hommes dont les écrits latins ne sont pas sans mérite, et qui étaient de pauvres philologues. 11 y a, en revanche, des philologues très-savants qui ont fait d'inqualifiables vers latins, ou rédigé leurs commentaires en prose latine inqualifiable. Je ne dis pas qu'ils aient cultivé précisément, comme
Voltaire, le barbarisme, le solécisme et la faute de quantité ; mais leur latin est de l'allemand, de l'anglais, tout ce qu'il vous plaira : ce n'est ni Virgile, ni Cicéron; ce n'est pas même Silius Italicus, ni Suétone.