‹ Voltaire et ses maîtresChapitre 13 sur 37 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Problème à résoudre. — Dédicace d'Oreste. — Malézieu à Sceaux. — Origines û'OEdipe. — Malézieu et Racine. — L'amour de Jocaste. — L'OEdipeûe Sophocle et l'OEdipe de Voltaire. — Voltaire et La IMotte. — Voltaire et M. Dacier. — Le grec à Cirey. — Les Belges et le mot ■utopie. — Éloge de la langue grecque par Voltaire. — Lettre à Chabanon sur Pindare. — Dédicace d^s Lois de Minos.— Hésiode et Richelieu. — Solution du problème.

J'ai mentionné, parmi les essais poétiques de l'écolier Aroiiet, de petites pièces de vers empruntées au recueil anacréontique et à V Anthologie. Ne faites pourtant point un helléniste de l'écolier Arouet. Il n'avait pas même besoin d'épeler l'original des morceaux qu'il versifiait. La Motte a imité les odes attribuées à Anacréon; et La Motte, de son propre aveu, ig-norait l'alphabet grec. Il rimait la pro^^e de

madame Dacier. L'écolier Arouet a pu en faire autant. 11 a pu, ce qui valait mieux, et ce qui était au-dessus des capacités de La Motte, prendre pour texte la traduction latine. C'est probablement sur le latin c^u'il lisait V Antlwlogie. Son savoir, en fait de grec, à seize ou dix-sept ans, n'allait pas jusqu'à la lecture courante, je ne dis pas de V Anthologie, qui a ses difficultés quelquefois, mais des poésies anacréonticjues, qui n'en offrent aucunes. Que s'il lisait l'Anacréon, c'est avec un œil sur le latin, ou à l'aide du français de madame Dacier. 11 s'entendait au grec comme le P. Porée, ou, si l'on veut, comme un de ces professeurs à l'intention de qui le P. Jouvency a rédigé sa méthode pour apprendre. 11 avait, suivant le mot autrefois consacré, une teinture de grec. 11 avait appris l'alphabet, les déclinaisons et les conjugaisons, et il n'était pas hors d'état peut-être de se tirer d'une fable d'Ésope. Encore est-ce beaucoup dire. Je ne lui en fais pas un crime. 11 n'était aucunement tenu de connaître ce qu'on ne lui avait pas enseigné, ce qu'ignoraient la plupart de ses maîtres. 11 s'agit de déterminer ce que Voltaire a ajouté à cette science un peu plus

qu'imparfaite. Alfiéri, vers l'âge de cinquante ans, se mit au grec, et devint bon helléniste. Sainte-Beuve était déjà illustre quand il commença à étudier ces poètes grecs qu'il possède si bien , et dont il disserte à merveille. Voltaire leur avait-il donné l'exemple ?

On l'eût fait bondir de fureur si l'on s'était avisé, devant lui, d'insinuor le moindre doute sur sa compétence dans les matières qui supposent la connaissance approfondie des lettres grecques. Son ambition allait même un peu loin. Il entreprit un jour de persuader au public que rien ne lui avait jamais manqué en ce genre, même dès la plus tendre jeunesse. C'était en 1750. Il dédiait Oreste à la duchesse du Maine. La dédicace est une longue épître, ou plutôt une longue dissertation littéraire, où sont traitées quelques-unes des plus importantes questions de l'art dramatique. Voltaire y raconte aussi à sa manière l'histoire de la tragédie ù' Œdipe. C'est le passage qui nous intéresse.

Après avoir loué la duchesse de la protection que les beaux-arts avaient de tout temps trouvée dans son palais : « Je me sou\iendrai toujours, ajoute-t-il, que, presque au sortir de

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renfance, j'eus le bonheur d'y entendre quelquefois un homme dans qui l'érudition la plus profonde n'avait point éteint le génie, et qui cultivait l'esprit de Monseigneur le duc de Bourgogne, ainsi que le vôtre et celui de M. le duc du Maine; travaux heureux, dans lesquels il fut si puissamment secondé par la nature. Il prenait quelquefois, devant Y. A. S,, un Sophocle, un Euripide : il traduisait sur-le-champ en français une de leurs tragédies. L'admiration, l'enthousiasme dont il était saisi, lui inspiraient des expressions qui répondaient à la mâle énergie des vers grecs, autant qu'il est possible d'en approcher dans la prose d'une langue à peine tirée de la barbarie, et qui, polie par tant de grands auteurs, manque encore pourtant de précision, de force et d'abondance... Cependant M. de Malézieu, par les effets que produisait un enthousiasme subit, et par un récit véhément, semblait suppléer à la pauvreté de la langue, et mettre dans sa déclamation toute l'âme des grands hommes d'Athènes...

« Vous engageâtes, Madame, cet homme d'un esprit presque universelà traduire, avec une fidélité pleine d'élégance et de force, Vlpliigénieen

VOLTAlRli: SE MET AU GREC l20o

Taiiride d'Euripide. On la représenta dans une fête quil eut l'honneur de donner à V. A. S., fête digne de celle qui la recevait et de celui qui en faisait les honneurs : vous y représentiez Iphigénie. Je fus témoin de ce spectacle ; je n'avais alors nulle habitude de notre théâtre français; il ne m'entra pas dans la tête qu'on pût mêler de la galanterie dans ce sujet tragique : je me livrai aux mœurs et aux coutumes de la Grèce, d'autant plus aisément qu'à peine j'en connaissais d'autres; j'admirai l'antique dans toute sa noble simplicité. Ce fut là ce qui me donna la première idée de faire la tragédie d'CEdipe, sans même avoir lu celle de Corneille. Je commençai par m'essayer en traduisant la fameuse scène de Sophocle, qui contient la double confidence de Jocaste et d'OEdipe... « V. A. S. se souvient que j'eus l'honneur de lire Œdipe devant elle. La scène de Sophocle ne fut assurément pas condamnée à ce tribunal; mais vous, et M. le cardinal de Polignac, et M. de Malézieu, et tout ce qui composait votre cour, vous me blâmâtes universellement, et avec très -grande raison, d'avoir prononcé le mot d'amour dans un ouvrage où Sophocle avait si

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bien réussi sans ce malheureux ornement étranger ; et ce qui seul avait fait recevoir ma pièce fut précisément le seul défaut que vous condamnâtes.

« Les comédiens jouèrent à regret OEdipe, dont ils n'espéraient rien. Le public fut entièrement de votre avis : tout ce qui était dans le goût de Sophocle fut applaudi généralement ; et ce qui ressentait un peu la passion de l'amour fut condamné de tous les critiques éclairés. En effet , madame, quelle place pour la galanterie que le parricide et l'inceste qui désolent une famille, et la contagion qui ravage un pays ! Et quel exemple plus frappant du ridicule de notre théâtre et du pouvoir de l'habitude, que Corneille, d'un côté, qui fait dire à Thésée :

Ouelque ravage affreux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amants est encore plus funeste;

et moi qui, soixante ans après lui, viens faire parler une vieille Jocaste d'un vieil amour ; et tout cela poUr complaire au goût le plus fade et le plus faux qui ait jamais corrompu la littérature ! »

Ceci n'est pas seulement une amende honorable de l'auteur d'OEclipe à l'auteur d'CEdipe- Hoi. Ou les mots ne signifient rien, ou Voltaire veut donner à entendre que le jeune Arouet, dès ses premières visites à l'Arsenal et à Sceaux, est devenu le zélateur de Malézieu, et s'est empressé de contracter avec Euripide et Sophocle le commerce le plus intime. 11 serait à souhaiter que ce récit fût vrai^ et surtout que Voltaire, au temps d'OEdipe^ eut pensé 3ur l'œuvre de Sophocle et sur la sienne avec ce bon sens et ce goût exquis qu'on vient d'admirer. Voltaire, à cinquante-six ans, parle d'or; mais Voltaire, à vingt-cinq ans, écrivait les Lettres à M. de Genonville. 11 les avait oubliées, selon toute apparence, ou il n'en avait plus que de vagues souvenirs, quand il mettait son Oreste sous la protection de la duchesse du Maine. Ceux qui ont lu ce commentaire de VOEdipe français savent comme moi tout ce qu'il faut rabattre de cette naïveté, de cette modestie, de cette raison précoce, de cette passion pour l'antique, que Voltaire se prête rétrospectivement à lui-même, en racontant son début dans la tragédie. On a vu le roman, voici la réalité.

Et d'abord, je crois infiniment peu aux merveilles opérées par M. de Malézieu improvisant^ devant la cour de Sceaux et de l'Arsenal, ses traductions de Sophocle ou d'Euripide. Cette anecdote a un malheur : on la dirait copiée, miilatis mutandis , dans V Histoire de l'Académie, française par l'abbé d'Olivet. « Je me souviens, dit M. de Valincour dans une lettre sur Racine transcrite par l'historien , qu'étant un jour à Auteuil chez Despréaux, avec M. Nicole et quelques autres amis d'un mérite distingué, nous mîmes Racine sur ViJEdipe de Sophocle. 11 nous le récita tout entier, le traduisant sur-le-champ; et il s'émut à un tel point que, tout ce que nous étions d'auditeurs^ nous éprouvâmes tous les sentiments de terreur et de compassion sur quoi roule cette tragédie. J'ai vu nos meilleurs acteurs sur le théâtre ; j'ai entendu nos meilleures pièces ; mais jamais rien n'approcha du trouble où me jeta ce récit; et, au moment même où je vous écris, je m'imagine voir encore Racine avec son livre à la main, et nous tous consternés autour de lui. » Je crois tout, dès qu'on m'a nommé Racine. Mais Racine est le seul homme au monde qui ait pu soutenir

une telle lutte contre le génie antique. Admettons que M. de Malézieu y ait réussi à son tour, que ce fût même un jeu pour lui de répéter à volonté l'épreuve, et de faire quand il lui plaisait ce que Racine n'a fait qu'une fois en sa vie. Admettons aussi que ce que Yoltaire appelle traduire sur-le-champ en français une des tragédies de Sophocle ou d'Euripide, ce n'était pas simplement déclamer quelque morceau, quelque scène plus ou moins courte, et soigneusement préparée à l'avance. Admettons enfin que Voltaire n'a rien pris à M. de Valiiicour pour embellir sa narration, et que c'est par un pur hasard qu'il s'est servi des expressions mêmes de l'ami de Racine. Dès que madame la duchesse du Maine, à soixante - quinze ans, se laissait dire, sans protester, que son digne pédagogue, quelque quarante ans en çà, avait fait ce que dit Voltaire, il serait mal gracieux d'insister. Et pourtant M. de Malézieu n'était que M. de Malézieu; et il n'a jamais été un homme de génie que dans la phrase où Voltaire félicite la princesse de l'avoir eu pour précepteur.

Je ne chicane nullement sur les mérites litté-

raires de ïlpliigénie en Tauride, jouée dans la fête donnée par M. de Malézieu à la duchesse du Maine; et je veux que l'héroïne de la fête ait joué son rôle d Iphigénie à la satisfaction de tous les invités. Mais quand Voltaire assure que ce spectacle lui fit goûter l'antique dans toute sa noble simplicité, et qu'il rêva aussitôt un OEdipe digne de Sophocle, sans intrigue d'amour et uniquement rempli de la terreur du sujet, il se fait illusion à lui-même ; et bien plus encore quand il affirme que c'est comme contraint et forcé qu'il dut introduire sur la scène une vieille Jocaste parlant d'amoui*. Cet absurde épisode est précisément l'invention dont il était le plus fier dans sa jeunesse. Cet amour lui paraissait très-bien imaginé ; il ne trouvait point étrange que Jocaste aimât et fût aimée ; il ne consentait pas même à ce que sa Jocaste fût vieille. « 11 faut toujours, disait-il, donner des passions aux principaux personnages. Eh 1 quel rôle insipide aurait joué Jocaste, si elle n'avait eu du moins le souvenir d'un amour légitime, et si elle n'avait craint pour les jours d'un homme qu'elle avait autrefois aimé!... Je ne puis être de l'avis de ceux qui trouvent Jocaste trop âgée

pour faire naître encore des passions : elle a pu être mariée si jeune, et il est si souvent répété dans la pièce qu' Œdipe est dans une grande jeunes=;e, que, sans trop presser les temps, il est aisé de voir qu'elle n'a pas plus de trente-cinq ans. Les femmes seraient bien malheureuses, si l'on n'inspirait plus de sentiments à cet âge (1).» Ce n'est qu'au bout de longues années qu'il finit par s'apercevoir combien il avait d'abord fait fausse route, et qu'il se mit à rejeter sur le mauvais goût de l'époque et sur les exigences des comédiens la responsabilité des fadeurs amoureuses de sa Jocaste et de son Philoctète. Il ne tint même pas à lui qu'on ne prît plus tard le change sur son premier dessein, et qu'on ne vît, dans ce réchautYé de passion, une vétille absolument sans importance. « Je fis à dix-neuf ans, dit-il quelque part, une tragédie, d'après Sophocle, oij il n'y a pas même d'amour (2). »

Veut-on savoir maintenant ce qu'il pensait, en 1719, de c-t OEdipe de Sophocle, q«'cn 1750

(1) Lettres sur OEdipe, LeUre V.

(2) Correspondance çiéut^rale, letti'e à M. '**. do l'Acadé mie franraise, mars 1743.

il appelle le chef-d'œuvre de l'antiquité, et où il félicite le poëte d'avoir si bien réussi à se passer d'amour? Il n'y voyait qu'un tissu de contradictions, d'absurdités, de vaines déclamations, sottises sur sottises, à peine l'ombre d'une traf^édie. Lisez plutôt la troisième de ses Lettres sur OEdipe. VOEdipe de Sophocle ne fut poui* lui, en réalité, qu'une grossière ébauche à perfectionner; et il s'imaginait avoir d'autant mieux perfectionné l'œuvre antique, qu'il en avait moins conservé les formes et l'attitude, et qu'il y avait plus ajouté du sien. Ce n'est pas moi qui lui prête cette pensée. 11 se glorifie lui-même de ne devoir presque rien à Sophocle : « J'avoue, dit-il, que peut-être, sans Sophocle, je ne serais jamais venu à bout de mon OEdipe; je ne l'aurais môme jamais entrepris. Je traduisis d'abord la première scène de mon quatrième acte; celle du grand-prêtre qui accuse le roi est entièrement de lui ; la scène des deux vieillards lui appartient encore. Je voudrais lui avoir d'autres obligations : je les avouerais avec la même bonne foi (I). )> Ainsi, ce que Voltaire a fait, ce qu'il

M^ Lcllres fiiir OEdipe, I.otlro IH.

avait bien prétendu faire, c'est un Œdipe nouveau, un OEdipe qui rappelât le moins possible V Œdipe antique.

C'est dans le même esprit que La Motte avait conçu sa fameuse Iliade. Seulement Voltaire était un poëte ; et La Motte n'a jamais été qu'un versificateur, et quel versificateur encore ! Ce qui est assez curieux, c'est que Voltaire explique la renommée de Sophocle chez les Grecs dans les mêmes termes, peu s'en faut, dont s'était servi La Motte pour expliquer la renommée d'Homère : « Je ne suis point étonné, dit-il, que, malgré tant d'imperfections, Sophocle ait surpris l'admiration de son siècle. L'harmonie de ses vers et le pathétique qui règne dans son style ont pu séduire les Athéniens, qui, avec tout leur esprit et toute leur politesse, ne pouvaient avoir une juste idée d'un art qui était encore dans son enfance. Sophocle touchait au temps où la tragédie fut inventée. Eschyle, contemporain de Sophocle, était le premier qui se fût avisé de mettre plusieurs personnages sur la scène. Nous sommes aussi touchés de l'ébauche la plus grossière, dans les premières découvertes d'un art, que des beauté? les plus ache-

vées, lorsque la perfection nous en est une fois connue. Ainsi Sophocle et Euripide, tout imparfaits cju'ils sont, ont autant réussi chez les x\théniens que Corneille et Racine parmi nous (1). » Du moins La Motte avait eu la bonne foi de convenir qu'il ne jugeait du style et de la langue d'Homère que d'après les témoignages d'autrui. Voltaire prononce, en son propre nom, et sur l'harmonie des vers de Sophocle, et sur le pathétique qui règne dans son style. Il -iie connaissait pourtant OEdipe-Roi que dans la prose terne, monotone et lourde de M. Dacier. « On avertit qu'on a suivi partout la traduction de M. Dacier, » dit-il en note, à propos des citations de Sophocle qui sont dans sa troisième lettre. Il eût été fort embarrassé de fournir des citations exactes, d'après l'original même. On peut démontrer, par la confrontation des scènes semblables dans les deux OEdipcs, que Voltaire n'a traduit que Dacier, jamais Sophocle. Mais à quoi bon cette démonstration indirecte?

Nous allons voir directement que Voltaire, à

(I) Lclires sur OEdipc, LoUre 111.

quarante-cinq ans, n'était pas moins ignorant, en fait de grec, qu'à sa sortie des mains du P. Forée. C'est dire assez qu'à dix-neuf ans, quand il composait son Œdipe, ou même à vingt-cinq, quand il écrivait les lettres adressées à Genonville, sa science hellénique n'était pas beaucoup plus longue. Ce que j'ai transcrit de ces lettres suffit d'ailleurs à faire comprendre qu'il n'était pas homme à perdre son temps sur le texte de Sophocle et d'Euripide, même avec la certitude d'y trouver un style plein de pathétique et des vers harmonieux. L'excellent M. Dacier, qui lui écrivait une lettre, en 1713, peur l'engager à imiter les chœurs d'OEdipe-Roi, n'eût pas mal fait peut-être de profiter de l'occasion pour lui recommander de ne prendre sa prose que pour ce qu'elle valait, et de ne s'en rapporter sur Sophocle qu'à Sophocle lui-même. C'était là, ce me semble, un devoir de conscience. Je ne dis pas que le vieillard n'eut point donné ses conseils en vain.

Je cherche inutilement dans la vie de Voltaire, jusqu'à l'année 1739, rien qui ait trait à un semblant d'études grecques. C'est à Cirey que Voltaire eut un moment l'idée de se mettre

'21/l VOLTAIRE ET SES MAITRES

au grec; et une lettre à Thiriot, du 3 avril J 739, nous le montre faisant venir de Paris un Démosthène grec et latin, un Euclide grec et latin, et la traduction française de Démosthène par Tourreil. Voici maintenant l'aveu qu'il fait à Thiriot, quelques jours après avoir reçu les livres : « Le Démosthène grec est venu, et je l'emporte, quoique je ne l'entende guère. J'entends Euclide plus couramment, parce qu'il n'y a guère que des présents et des participes, et que d'ailleurs le sens de la proposition est toujours un dictioimaire infaillible (l). » Il est clair comme le jour que celui qui n'entendait le grec d' Euclide que parce qu'il n'y a, à proprement parler, dans Euclide, que de pures idées, et qui ne parvenait qu'à grand'peine à épeler le grec do Démosthène, même avec l'aide de Tourreil, même avec le latin en regard, ne savait pas le grec, ne l'avait jamais su, n'avait jamais sérieusement essayé de l'apprendre.

Cette fois même la passion fut de courte durée. Voltaire fut bien vite rebuté par les difficultés, ou détourné par d'autres soucis. Il allait

(I) Correspondance (lenérale, 7 raai \'i^9.

VOJ;rAIRE SE MET AU GllEC "liô

partir pour la Belgique, où la marquise du Chàtelet était appelée par ses aflaires. C'est là qu'il emportait, comme il dit à Thiriot, le Démosthène grec et latin. Tl n'est plus question de grec dans les lettres datées de Béringhen, de Bruxelles ou d'Enghien. Desfontaines et les vers, Newton et le brelan, surtout les fêtes à monter, ont fait tort à Démosthène. Quand je dis que Voltaire, durant le voyage, ne songe plus au grec, je ne parle que des lectures comme celles qu'il avait ébauchées à Cirey avant le départ. Il parle quelquefois de grec. Il y a môme une lettre à Helvétius, où il déplore l'ignorance des Belges en fait de grec. « Je vous avoue à ma honte, lui dit-il, que je n'ai jamais lu V Utopie de Thomas Morus; cependant, je m'avisai de donner une fête, il y a quelques jours, dans Bruxelles, sous le nom de l'envoyé d'Utopie. La fête était pour madame du Châtelet, comme de raison ; mais croiriez -vous bien qu'il n'y avait personne dans la ville qui sût ce que veut dire utopie? Ce n'est pas ici le pays des belles lettres (1). » Je suppose du

(1) Correspondance générale, 6 juillet 1739.

moins qu'il reproche aux Bruxellois d'ignorer que le mot utopie est formé de deux mots grecs, et signifie une contrée imaginaire. Puisqu'il n'avait pas lu Morus, il n'avait pas le droit de se plaindre que les invités de sa fête en fussent au même point que lui.

L'excursion hellénique de '1739 ne rendit pas Voltaire beaucoup plus savant; mais elle ne lui l'ut point inutile. J'en juge ainsi d'après la judicieuse page qu'il écrivit, à quelque temps de là, sur la nécessité d'étudier la langue grecque. Elle est dans les Conseils à un Journaliste :

a II est triste que le grec soit négligé en France; mais il n'est pas permis à un journaliste de l'ignorer. Sans cette connaissance, il y a un grand nombre de mots français dont il n'aura jamais qu'une idée confuse; car, depuis l'arithmétique jusqu'à l'astronomie, quel est le terme d'art qui ne dérive de cette langue admirable? A peine y a-t-il un muscle, une veine, un ligament dans notre corps, une maladie, un remède, doiU le nom ne soit grec. Donnez-moi deux jeunes gens, dont l'un saura cette langue et dont l'autre l'ignorera; que ni l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture d'anatomie; qu'ils entendent

dire qu'un homme est malade d'un diabètes, qu'il faut faire à celui-ci une paracentèse, que cet autre a une ankijlose ou un bubonocèle : celui qui sait le grec entendra tout d'un coup de quoi il s'agit, parce qu'il voit de quoi ces mots sont composés; l'autre ne comprendra absolument rien.

« Plusieurs mauvais journalistes ont osé donner la prééminence à VIliade de La Motte sur r//îade d'Homère. Certainement, s'ils avaient lu Homère en sa langue, ils eussent vu que la traduction est d'autant au-dessous de l'original que Segrais est au-dessous de Virgile.

a Un journaliste versé dans la langue grecque pourra-t-il s'empêcher de remarquer, dans les traductions que Tourreil a faites de Démosthène, c|uelques faiblesses au milieu de ses beautés? « Si quelqu'un, dit le traducteur, vous demande : 0 Messieurs les Athéniens, avez-vous la paix? « Non, de par Jupiter, répondrez-vous; nous « avons la guerre avec Philippe. » Le lecteur, sur cet exposé, pourrait croire que Démosthène plaisante à contre-temps; que ces termes familiers et réservés pour le bas comique. Messieurs les Athéniens, de par Jupiter, répondent à de

218 VOLTAIllli ET S1<:S MAITRES

pareilles expressions grecques. 11 n'en est pointant rien, et cette faute appartient tout entière au traducteur (1). »

Ces réflexions sont excellentes. Je sais infiniment gré à Voltaire de les avoir faites, et je prends acte de sa profession de foi. Le journaliste à qui il s'adresse n'a pas manqué sans doute de mettre à profit ses conseils ; mais peut-être devina-t-il que le conseiller ne parlait que pour la montre, et s'inquiétait fort peu de mettre ses propres actes d'accord avec ses paroles. Nous, qui en avons la certitude, nous comprenons sans beaucoup de peine que ce que Voltaire désirait surtout, en écrivant la page que nous avons citée : c'est que l'univers fût bien persuadé qu'il savait le grec à fond, et qu'il avait conféré La Motte avec Homère, Tourreil avec Démosthène. Pardonnons-lui cette petite supercherie, à raison des bonnes choses qu'elle lui a fait dire ; et ne lui demandons môme pas si les mots grecs qu'il avait retenus, en épelanl Euclide ou en parcourant les PhiUpp'Kincs, lui. avaient réellement

(1) Mélanges litlérulres; Corne ils à un Jiurnalisle, carlicle sur les iMiujues.

VOLTAIRE SE MET AL! GllEC ^19

suffi, comme à son jeune homme, pour ne pas rester muet devant ces énigmes de diabètes^ de paracentèse et de bitbonocèle. Supposons qu'il a tiré ce savoir de son cerveau, et non pas des livres de sa bibliothèque, en feuilletant au hasard quelque dictionnaire des sciences médicales.

Il n'est guère probable que Voltaire ait jamais renouvelé ses tentatives grecques de 17o9 : il s'en tint à son acquis, et n'y ajouta rien, ou presque rien, durant le restant de sa longue vie. Même quand il fit Oreste, la plus grecque de ce qu'il nommait ses pièces grecques, il s'inquiéta aussi peu du texte de Sophocle qu'autrefois en faisant OEdipe. Seulement 41 eut le bon goût, cette fois, de confesser tout ce qu'il devait à son modèle ; et la dédicace à la duchesse du Maine n'est pas l'unique monument de l'admiration qu'il professa pendant quelque temps pour le maître de la scène antique. Ce qui est certain, c'est qu'il n'ignorait pas moins le grec en 1772 qu'en 1739. Nous avons même sur ce point un aveu plus explicite encore que la lettre à Thiriot. Chabanon lui avait envoyé sa traduction de Pindare. La lettre de remerciement contient des

observations de diverses sortes, dont nous pourrions approuver quelques-unes ; puis Voltaire reproche au traducteur de Pindare d'avoir mentionné, dans son discours préliminaire, Cowley, et non point Dryden , comme le prince des lyriques anglais. Il lui rappelle la Fête d'Alexandre; il lui déclare que, pour sa part, il aime cent fois mieux cette ode que tout Pindare. La raison qu'il donne de cette préférence, c'est qu'il sait mieux l'anglais que le grec. S'il s'était borné à ces paroles, la confession d'ignorance ne serait pas -complète. 11 savait admirablement l'anglais : il eût donc pu être encore assez bon helléniste, tout en sachant mieux l'anglais que le grec. Mais, un peu plus k)in, il ajoute, à propos de la musique des odes de Pindare : « Il est trèsprobable que les Grecs connaissaient cette harmonie que nous leur nions avec beaucoup d'impudence. Platon le dit expressément et en termes formels.

Pardon de faire avec vous le savant.

D'un certain magister le rat tenait ces choses, Et les disait à travers champs, etc.

Gardez-vous bien de me prendre pour un Grec,

sur tout ce que je vous dis là ; car je suis l'homme du monde le moins Grec. Je devine seulement que vous devez avoir eu une peine extrême à rendre en prose agréable et coulante votre sublime chantre des cochers grecs et des combats à coups de poing (1). »

Ce n'était là qu'une confidence d'ami à ami ; mais l'épître dédicatoire des Lois de Minos contient une déclaration publique dans le même sens, sinon dans les mêmes termes. Cette épître dédicatoire est adressée au duc de Richelieu, et sert de préface à la pièce. C'est tout à la fois et le panégyrique du protecteur, et le panégyrique de l'auteur.

Voltaire passe de son héros à lui-même par trois citations sur l'envie. La première est empruntée au poëme des OEuvres et Jours. C'est celle qui lui fournit l'occasion de répéter ce qu'il avait dit, quelques mois auparavant, à M. de Chabanon. « Vous fîtes des jaloux dans ])lus d'un genre ; mais ce n'est ni au général, ni au plus aimable des Français que je m'adresse ici : je ne parle qu'à mon doyen. Comme il sait

{\) Correspondance géncrale^ 9 mars 1772.

le grec aussi bien que moi, je lui citerai d'abord Hésiode , qui , dans VErga Imi imerai^ connu de tous les courtisans, dit en termes formels :

Kai keramais keramai kotei , kai tektoni tekton, Kai ptokos ptoko phdonei , kai acidon acido.

Le potier est eimemi du potier, le maçon du maçon; le gueux porte envie au gueux, le chanteur au chanteur. »

J'appelle ceci une déclaration publique ; j'ai tort : les lecteurs de Voltaire savaient-ils que son héros, tout académicien qu'il fût, et même doyen de l'Académie, n'était pas précisément un prodige d'érudition? Je ne serais pas surpris que presque tous eussent entendu cette plaisanterie comme un brevet d'helléniste, que Voltaire se décernait à lui-même. Croyez-vous que la réflexion sur VErga kai imerai suffît à montrer que Voltaire plaisantait? Peut-être se figura-t-on, sur la parole du maître, les OEuvres et Jours comme un manuel du bon ton à l'usage de Richelieu et des émules de Richelieu. On n'est donc pas même en droit de dire que Voltaire ait jamais désavoué ses prétentions d'helléniste. Mais

qu'importe qu'il se soit moqué jusqu'au bout du peuple le plus spirituel de la terre ? Notre problème est résolu.

Au reste, nous verrons en temps et lieu l'helléniste Voltaire à l'œuvre. Nous restituerons ce que Voltaire vient de donner à Richelieu pour du grec d'Hésiode, et nous dirons quelque chose de la traduction qu'il y joint.

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