DÉFENSE DE CICÉRON PAU VOLTAIRE
tens, et d'autres mots analogues, font quelquefois simple fonction d'étant; et que leniens même est réduit à marquer l'état, dans ce vers de Virgile :
Gratioi- et pulchro veniens in corpore virtus.
Mais ce sont là des hardiesses de langage, ou, si l'on veut, des atténuations de termes comme on en voit à chaque instant dans la diction des poètes; tandis que natus, c'est le mot de tout le monde, au moins de tous ceux qui veulent se passer d'expressions comme qui est^ qui fuit\ quum sit,quum fuerit, et autres du même genre. Lucrèce a employé maintes fois natus dans le sens d'ayant été. Un contemporain de Lucrèce, et un homme qui avait sauvé Rome, a donc pu dire :
0 fortunatani natam, me consule, Roraam !
Mais il fallait être l'abbé de Marolles pour se figurer qu'un bipède parlant quelconque eût jamais dit :
0 Rome fortunée, Sous mon consulat née !
2o0 VOLTAIRE ET SES MAITRES
Et il faut savoir le latin comme Voltaire pour se figurer que le vers cité par Juvénal égale ou surpasse en bêtise ce chef-d'œuvre de l'ignorance et de la stupidité françaises.
Que devient donc et l'hypothèse du mauvais plaisant, ennemi de la gloire de Cicéron, et celle de la crédulité de Juvénal ou de son injuste malignité? Voltaire eût pu s'épargner tous ces frais d'esprit et d'éloquence. Il y aurait une page de moins dans ses œuvres, s'il s'était donné la peine d'épeler un peu attentivement les six mots que Juvénal reproche à Cicéron. 0 fortunatam est probablement un mauvais vers; mais Cicéron n'est pas le seul poëte à qui il soit arrivé de faire quelque vers plus ou moins mauvais. Juvénal n'a point dit que Cicéron n'en eût jamais fait de meilleurs, ni même ((ue Cicéron fût un méchant poëte. Juvénal dit que Cicéron eût pu mépriser les glaives d'Antoine, s'il eût toujours parlé comme dans cette apostrophe; et, quand il préfère tout poëme ridicule à la deuxième Pliilip- />if/M(?,il n'insinue point que Cicéron ait composé des poëmes ridicules : il remarque simplement qu'on ne coupe pas la tête et la main aux hommes sans talent, et que le talent, s'il donne lâ re-