‹ Voltaire et ses maîtresChapitre 18 sur 37 · VOLTAIRE TRIOMPHE DE L'UNIVERSITÉ · texte numérisé non relu

VOLTAIRE TRIOMPHE DE L'UNIVERSITÉ

Haine de Voltaire contre l'Université. — Censure de Bélisaire. — Riballier. — Cogé pecus. — Concours des maîtres es arts. — Programme du recteur Cogé. — Vœu de Bertrand. — Raton s'exécute. — L'avocat Belleguier. — Bertrand s'égaye. — Enfantement de l'œuvre de M' Belleguier. — Impatience de Bertrand. — Apparition du chef-d'œuvre. — Atticisme des éditeurs de Kehl. — Aventure de la Mémoire. — Apologie du programme de Cogé. — Satisfactions données à M'' Belleguier. — Que Cicéron et Tite-Live ne savaient pas leur langue. — Non magis égale tantum, et tantuni égale non minus. — L'ami d'Horace a oublié son ami. — Le disciple de Tatite a oublié son maître. — Le triomphe de Voltaire dure encore. — Eppur, si mnove !

Voltaire exécrait l'Université. Il n'y a qu'une seule époque dans sa vie où cette haine semble avoir fait place un instant à des sentiments moins aigres. C'est quand il s'agit, entre le proviseur du collège d'Harcourt et lui, de faire jouer la Mort de César par des écoliers. Je n'ai

nul besoin de rappeler les innombrables monuments de l'hostilité de Voltaire et contre le corps, et contre les membres du corps, illustres ou non illustres.

La Faculté de Théologie censura le Bélisaire de Marmontel. Ce fut une occasion toute naturelle pour un redoublement d'attaques; et le paroxysme dura, peu s'en faut, jusqu'au dernier jour de la vie de Voltaire. C'est après la censure de Bélisaire, que Voltaire fit voyager à Paris Titus, Trajan et Marc-Aurèle, et les amena en Sorbonne.

Ils entrent dans l'étable où les docteurs fourrés

Ruminaient saint Thomas, et prenaient leurs degrés.

Au séjour de l'Ergo, Ribaudier en personne

Estropiait alors un discours en latin.

Quel latin, juste ciel ! les héros de l'Empire

Se mordaient les cinq doigts pour s'empêcher de rire (1).

A propos de ces vers, et de ceux oi^i un gros Augustin proclame les décisions du Concile permanent des Gaules : « Il est nécessaire, remarque l'aimotateur prétendu du prétendu ;ibb('' Caille, de dire au public, qui l'a oublié, ciirun

[1) Les trois Empereurs en Sorbonne.

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nommé Ribalier, principal du collège Mazarin, et un régent nommé Cogé, s' étant avisés d'être jaloux de" l'excellent livre moral de Bélisaire, cabalèrent pendant un an pour le faire censurer par ceux qu'on appelle docteurs de Sorbonne. Au bout d'un an, ils firent imprimer cette censure, en latin et en français : elle n'est cependant ni française ni latine; le titre même est un solécisme, Censure de la Faculté de Théologie contre le livre, etc. On ne dit point censure contre, mais censure de. Le public pardonne à la Faculté de ne pas savoir le français ; on lui pardonne moins de ne pas savoir le latin. Determinalio sacrœ Facultatis in libellum est une expression ridicule. Determinatio ne se trouve ni dans Cicéron ni dans aucun bon auteur ; determinalio in est un barbarisme insupportable; et, ce qui est encore plus barbare, c'est d'appeler Bélisaire un libelle, en faisant un mauvais libelle contre lui. »

Je n'ai pas cité ceci pour relever des erreurs en fait de latin, mais pour montrer en quel style Voltaire parlait de l'Université. Il est impossible pourtant de ne pas noter que determinatio est précisément un mot de Cicéron ; que determi-

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ncuio in n'est pas plus un barbarisme que disserlalio in, annotatio in, et toutes les locutions oîi i» suit un nominatif; enfin, que libellus n'a jamais signifié un libelle. Ce qui ne veut pas dire que j'approuve ni delerminalio dans le sens de censure, ni deln^mincUio in en titre, ni libelliim pour désigner un livre assez volumineux, ni surtout le français censure contre. Les éditeurs de Kehl avouent eux-mêmes que Ribalier, ou plus exactement Riballier, syndic de Sorbonne, était un homme de mœurs douces, assez tolérant, et qui avait cédé malgré lui, dans cette circonstance, à ce qu'ils nomment le délire théo* logique de ses confrères. Quant à Cogé, ou plutôt Coger, il restera dans la postérité comme un type éternel d'ignorance et d'imbécillité, non pas seulement parce qu'il a osé attaquer Bélisaire, mais parce qu'il a eu le malheur d'avoir le sens commun et de savoir le latin. C'est ici que commence notre histoire.

(^ogé pecus! il faut bien croire que cela est très-spirituel, puisque les hommes les plus spirituels du inonde ont si souvent répété Cogé pecus, et puisque Cogé peeus fait encore -rire, après tantôt cent ans, le peuple le plus spirituel

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de l'Europe. Va donc pour Cogé pecu.s. Admettons que Cogé méritait tous les reproches que lui adresse Voltaire, et même que Voltaire a eu raison de l'appeler son Ravaillac, puisqu'il plaisait à Voltaire qu'on ne dît pas qu'il avait fait un poème sur la religion naturelle, et qu'on dît que le Dictionnaire jihilosophifjue était l'œuvre de plus de vingt mains différentes, et dont pas une n'était celle de Voltaire. Ce qui est certain, c'est que l'Université estimait le talent et le caractère du professeur Cogé, et qu'elle lui en donna des preuves. Cogé était recteur en 1772. C'est dire que les violentes attaques dont il avait été l'objet n'avaient entamé au fond ni sa réputation ni sa personne. Qui sait même si son élection n'avait pas été déterminée par cet instinct de justice qui nous porte naturellement à prendre parti pour les victimes et les faibles?

Une des fonctions du recteur de l'Université, c'était de publier, avant le 1" janvier, un programme pour le concours des maîtres es arts. Les maîtres es arts répondaient, dans l'ancienne Université, à ce que nous nommons aujourd'hui les docteurs es lettres et les docteiirs es sciences. En \lhl, le libraire Coignaixl avait fondé un

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prix d'éloquence latine pour les maîtres es arts; et ce prix était décerné chaque année, le jour même de la distribution des prix du Concours général des collèges. Les concurrents avaient plusieurs mois pour composer leur discours. C'est ainsi que le sujet du prix à décerner au mois d'août 1773 fut indiqué dès avant la fin de l'année 1772.

« Yoilà, écrit aussitôt d'Alembert à Voltaire, les cuistres de l'Université qui viennent de sonner un nouveau tocsin. Dirigés par le recteur Cogé pecus, qui est à leur tête, ils viennent de proposer pour le sujet d'éloquence latine qu'ils proposent tous les ans pour prix à tous les autres cuistres du royaume : JSon magis Deo quam rcgibus infensa est, ista quœ vocalur Iwdie pliilosopliia. Admirez néanmoins avec quelle bêtise cette belle question est énoncée; car ce beau latin, traduit littéralement, veut dire que la philosophie n'est pas plus ennemie de Dieu que des rois; ce qui signifie, en bon français, qu'elle n'est ennemie ni des uns ni des autres. Voyez avec quel jugement ces marauds savent rendre ce qu'ils veulent dire. 11 me semble que ce serait bien le cas de répondre à leur belle question,

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non en latin, mais en b&l et bon français, pour être lu par tout le monde. 11 faudrait que l'auteur fît semblant d'entendre l'assertion de ces cuistres dans le sens très-vrai et très-naturel qu'elle présente, mais qu'ils n'avaient pas l'intention d'y donner (1). » Puis d'Alembert trace le plan du discours apologétique, et il raconte à son cher maître quelques nouvelles noirceurs de Cogé.

Voltaire s'empresse de satisfaire au vœu de d'Alembert^ Il ne dort pas que le discours ne soit fait, et c'est la bonne nouvelle qu'il donne à d'Alembert pour étrennes : « Mon cher et digne soutien de la raison expirante, je pourrais vous dire : Si vous voulez voir un beau tour, faites-le ; mais vous êtes nécessaire à la bonne cause, vous êtes dans la fleur de. l'âge, vous êtes secrétaire de quarante gens pleins d'esprit ; je suis inutile, je suis sur le bord de ma fosse^ je n'ai rien à risquer ; je serai très-volontiers le chat qui tire les marrons du feu. Le non magis m'a tant fait rire, tout malingre que je suis, que je n'en ai pu dormir de la nuit, et que j'ai passé les premières

(1) Correspondance avec d'Alembert, 26 décembre 1772.

vingt-quatre heures de l'année 111 o à me brûler la patte en tirant vos marrons. Tout ce que je crains, c'est que les pauvres diables ne se dou • tent de leur sottise, et ne changent leur non magis en non minus, ce qui rendrait ma nuit blanche absolument inutile (l). »

Quelques jours plus tard , Voltaire écrit encore àd'Alembert, au sujet du discours : « J'ai découvert, mon cher ami, que l'auteur du discours pour le prix de l'Université s'appelle Belleguier, ancien avocat dans je ne sais plus quelle classe du Parlement. Son style m'a paru médiocre; mais tous les faits qu'il rapporte sont si vrais et si incontestables, que je tremble pour lui. Souvenez-vous, dans l'occasion, de l'avocat Beileguier, et ne vous moquez pas trop de l'Université, de peur qu'elle ne se Rétracte (2). »

Voltaire écrit le même jour à Condorcet : « Il y a un M. de Belguai, ou de Bclleguerre, ou Beileguier, qui a composé pour le prix de l'Unive.rsité selon vos vues : c'est un ancien avocat retiré. J'ai lu f|uclque chose de son discours.

(1) Correspondance avec d'Alcmberl^ !*'• janvier 1773.

(2) Correspondance avec d'Alemberl, 4 janvier 1773.

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Cela est si terrible et si vrai, que j'en crains la publication. »

Voltaire savait que le pseudonyme ne suffisait pas pour garantir l'auteur véritable, si l'autorité venait à prendre quelque ombrage. Aussi se recommande-t-il aux bons offices de ses amis, pour détourner tous les coups qu'on pourrait lui porter : « Raton tire les marrons pour Bertrand du meilleur de son cœur; il prie Dieu seulement qu'il n'ait que les pattes de brûlées. Il compte que, vous et M, de Condorcet, vous ferez taire les malins qui pourraient jeter des soupçons sur Raton; cela est sérieux au moins (1), »

« Je me hâte, mon cher maître, répond d'Alembert à la lettre des étrennes, de vous tirer d'inquiétude au sujet du plaisant non magis. IN'ayez pas peur que ces cuistres y changent rien; ils prétendent même qu'il est beaucoup plus latin de dire : non magis Deo quam regibus^ etc., que non minus regibus quam Deo, etc.; c'est-à-dire, apparemment, selon cette canaille, que rien n'est plus latin que de dire tout le contraire de ce qu'on veut dire. Ils ont mieux fait ;

(1) Correspondance mec d'Alembert, 9 janvier 1773.

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ils ont signé eux-mêmes leur ineptie, en marquant bêtement la crainte qu'ils avaient qu'on ne les entendît à rebours. Cogé pecus a écrit lui-même de sa main, au-dessous de la proposition latine, dans le programme imprimé, cette traduction : La prétendue pliilosopliie de nos jours n'est pas moins ennemie du trône que de l'autel; et j'ai sous les yeux un de ces programmes. Voilà une cas- ' cade de sottises qui donnera beau jeu aux rieurs, et que je recommande à votre bonne humeur et à vos nuits blanches à force de rire. Tâchez pourtant, tout en riant, de dormir un peu (1). » Dans une autre lettre, à propos d'un tour que l'Académie française venait de jouer à l'archevêque de Paris, d'Alembert ])arle encore de l'Université et de son programme : « On vient de jouer un plaisant tour à Cogé pecus et aux cuistres ses consorts, dans rAvanl-Goureur. On a traduit littéralement sa belle proposition latine..., Jm philosophie... n'est pas plus ennemie de Dieu ipie des rois ; et on ajoute ipie ce sujet lui-mcme est très-philosophique. Je sais qu'on se prépare à se moquer de lui dans d'autres

(1) Correspondance avec d'Alembert, 9 janvier 1773.

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journaux, sans compter peut-être ce qui lui viendra d'ailleurs (1). »

Le discours de M. Belleguier était déjà sous la presse, et Voltaire était impatient de l'envoyer à ses amis. « M. Belleguier m'a écrit, dit-il à d'Alembert, que vous auriez reçu son discours pour les prix de l'Université il y a plus de huit jours, si ses typographes n'avaient pas été inquiétés à Montpellier^ oij sa drôlerie s'imprime. Ce M. Belleguier n'est point plaisant, ou du moins il n'a pas cru qu'on dût plaisanter dans cette affaire. 11 est quelquefois un peu ironique ; mais il prouve tout ce qu'il dit par des faits authentiques, auxquels il n'y a pas le petit mot à répondre. Je ne crois pas qu'il ait le prix ; car ce n'est pas la vérité qui le donne. La pauvre diablesse est toujours au fond de son puits, où elle crie : Croyez cela, et buvez de l'eau (2). »

Quant à la crainte de voir l'Université changer son programme, et rendre inutiles les travaux et même la personne de M. Belleguieiî^ Voltaire ne tarda pas à recevoir de d'Alembert

(1). Correspondance avec d'Alembert , 12 janvier 1773. (2) Correspondance avec d'Alembert, lo janvier 1773.

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les plus rassurantes nouvelles : «Encore une fois, disait Bertrand, n'ayez pas peur que l'Université se rétracte. Je ne doute point que nous ne voyons (ou voyions) incessamment, dans les feuilles d'Aliboron, une belle diatribe pour prouver qu'on ne pouvait pas dire en meilleur latin, que la philosophie nest pas moins ennemie du trône que de l'autel. Vous avez vu, sans doute, le numéro 3 de la Gazette littéraire des Deux-Ponts de cette année, où l'on traduit en bon français le beau latin de cette canaille, et ou l'on félicite un corps aussi sage et aussi respectable que l'Université de rendre un aussi éclatant hommage à la philosophie, tandis que des pédants, des hypocrites et des imbéciles déclament contre elle. Cet article a été lu samedi en pleine Académie, en présence de Tartufe et de Laurent, qui n'ont dit mot, tandis que tout le reste applaudissait; et j'.'ii conclu, après la lecture, que ce n'était pas le tout d'être fanatique, qu'il fallait tâcher encore de n'être pas ridicule. Quoi qu'il en soit, j'attends avec impatience le plaidoyer de l'avocat lielleguier (1). » Puis Bertrand remarque que

(1; C(inrsii(>mJ(iiire (wec (i'Mi'niberl . 1.') jinivior 1*73.

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ravocat a beau jeu pour prouver sa thèse, et dit ce qu'il ferait lui-même s'il avait l'honneur d'être sur les bancs, et de porter la parole pour défendre la philosophie.

Raton répond d'abord à la lettre qui avait précédé celle-ci : « Je ne connais point cet Aiant-Coureur ; j'ignore quelle est la belle âme qui a si bien traduit le latin de Cogé pecus. L'avocat Belleguier est toujours persuadé qu'il aura un accessit le grand jour de la distribution des prix de l'Université. Il voudrait vous avoir déjà confié son ouvrage; mais sûrement la semaine où nous entrons ne se passera pas sans qu'on vous en envoie quelques exemplaires; vous en aurez de poste en poste : vous les pourrez faire circuler par l'homme intelligent qui fait si bien les commissions à la sacristie de Saint- Roch. a Le dernier trait est une allusion à l'offrande que l'Académie, sur la proposition de d'Alembert, avait envoyée h l'archevêque de Paris, après l'incendie de l' Hôtel-Dieu, et comme le denier de la philosophie. Raton continue : « J'ai fait ce que j'ai pu auprès de M. Belleguier, pour l'engager à être plus plaisant et à moins tourner le poignard dans la plaie; mais il

n'est pas possible de donner de la gaieté et de la légèreté à un vieil avocat ; ces gens-là aiment trop l'ithos et le pathos. J'ai peur que ce M. Belleguier ne se fasse des affaires; mais je m'en lave les mains. »

Cette lettre est du 18 janvier. Elle est bientôt suivie d'une autre : « Oui, mon illustre Bertrand, j'ai lu l'annonce qui se trouve dans la Gazette littéraire des Deux-Ponts, par M. de Fontenelle. Jamais M. de Fontenelle n'aurait osé en dire autant. La diatribe de l'avocat Belleguier ne pourra partir, à ce qu'il m'a mandé, que mercredi prochain, 27 du mois. Ce pauvre avocat tremble; il a les meilleures intentions du monde; il n'a dit que la vérité, et c'est pour cela même qu'il tremble. Il dit qu'il vous enverra d'abord un petit nombre d'exemplaires, pour sonder le terrain. » A la fin de la lettre, un post-scriptum rappelle encore M. Belleguier, et nous fait connaître quelle était précisément cette ville de Montpellier où s'imprimait sa drôlerie : « A'. B. 11 n'est pas encore bien sûr que M. Belleguier puisse envoyer sa diatribe le 27, à cause des petits troubles qui régnent encore dans la ville ; mais qu'elle se mette en route le 27 ou le 29, il

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n'importe. Le grand point est de soutenir qu'elle vient de Belleguier, et non pas de Raton (1). » Au reste, le lecteur n'avait nul besoin qu'on lui dît que Montpellier n'était pas Montpellier, mais Genève.

Le 1" février, Paris ne possédait pas encore le chef-d'œuvre, et Bertrand s'en dépitait : « J'attends, mon .cher maître, avec impatience, la diatribe de Raton-Belleguier ; et je vous assure que Bertrand sent déjà de loin l'odeur des marrons, et qu'il a bien envie, non-seulement de les croquer, mais de les faire croquer à tous les Bertrands et Ratons ses confrères. »

Deux ou trois jours plus tard, Bertrand et ses confrères avaient le Discours, et Raton recevait leurs actions de grâces : « Raton-Belleguier' est un saint homme de chat , et le premier chat du monde pour tirer les marrons du feu sans se brûler trop les pattes. Ces marrons ont été reçus, et Bertrand les a distribués à tous les Bertrands ses confrères, dignes de les manger. Tous pensent unanimement que Raton a rendu un précieux service à la cause commune des Ber-

(1) Coirespondance avec d'Alembert, 25 janvier 1773.

trands et des Ratons; mais que Raton n'a rien à craindre pour ses pattes, et qu'il n'y a pas de quoi fouetter nu chat dans la petite espièglerie qu'il vient de faire. Les pauvres rats d'église pourront être un peu mécontents; mais cette fois-ci ils n'oseront pas trop sortir de leurs trous; il n'y aurait que des coups à gagner pour eux (1). »

Les éditeurs de Kehl, qui aiment la plaisanterie, n'ont pas manqué de mettre en tête du Discours de M^ BeUeguier un Avertissement dans ce genre badin qui avait si bien réussi à Voltaire, et qui n'est que grimaçant et ridicule sous la plume des singes de Voltaire. Ils nous apprennent donc que l'Université de Paris est dans l'usage de proposer chaque année un prix d'éloquence latine. L'Université, selon eux, méprise la langue française, et la qualifie de langue des laquais ; et, si les maîtres es arts sont seuls appelés à concourir, c'est que l'Université, quand il y avait des Jésuites, voulait s'épargner le désagrément de couronner par mégarde le latin du collège do Clcrmont. Voilà

J) Corres}iondance avec d'AlembcrI, 4 février l**;?.

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comment ces messieurs entendent, ou feignent d'entendre, les mots vernacula linguci dont se servait l'Université pour désigner la langue française, et comment ils prêtent à l'illustre Compagnie un dessein propre, là où elle n'avait fait que se conformer aux volontés du fondateur du prix. Notez que le libraire Coignard vécut plusieurs années encore après sa largesse, et qu'on ne peut pas dire ici qu'il y eût interprétation plus ou moins arbitraire, comme pour le testament du chanoine Legendre. Ils font ensuite l'histoire de la querelle au sujet de Bélisaire, et ils expliquent à leur manière comment le professeur Cogé, quelques années plus tard, profita de son passage au rectorat pour se venger des philosophes, et ne trouva rien de mieux que de proposer la question ?Son magis, eta « Il voulait dire, ajoutent ces messieurs, que la philosophie n'est pas moins ennemie des rois que de Dieu; et il disait, au contraire, qu'elle n'est pas plus l'ennemie de Dieu que des rois. C'était précisément la même aventure que celle qui arriva jadis au prophète Balaam, lorsqu'il dit la vérité malgré lui. •>

Les éditeurs de Kehl prétendent qu'on rit

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beaucoup, même dans l'Université, du programme de Cogé. Ils disent vrai certainement quand ils affirment c{ue, de tous les discours composés alors, celui de M* Belleguier est le seul dont on ait jamais parlé, quoiqu'il fût écrit en français, et que l'auteur eût étudié chez les Jésuites. Ce c|ui ne prouve nullement que les rieurs eussent raison, ni surtout que le Discours de M" Belleguier soit autre chose qu'une ennuyeuse et illisible rapsodie. L'Avertissement de Kehl se termine par une plaisanterie qui n'est peut-être pas aussi bonne que se l'imaginaient MM. les éditeurs : « L'archevêque de Paris, Beaumont, s' étant fait expliquer le latin de Cogé par son secrétaire, qui ne manqua pas de traduire magis par moins, promit au savant recteur la place de grand-inquisiteur pour la foi , qu'il avait résolu de faire créer aussitôt que les prophéties qui annonçaient le rétablissement des Jésuites seraient accomplies. »

Voltaire, après la imit blanche du l^"" janvier 1773, et surtout après le succès du Discours, demeura longtemps dans Fenchantementdc son œuvre. Au mois d'avril , il l'envoyait à M. de Bordes: « Je-crois, lui écrit-il, que les notes à

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la suite des Lois de Minos ne vous auront pas déplu, et que vous serez content du discours de Tavocat Belleguier, pour les prix de l'Université, Que dites-vous du recteur, qui ne sait pas le latin, et qui a pris mmjis pour minus (1).^» Quant à Cogé et à son programme, ils n'en furent même pas quittes pour l'éloquence de M^ Belleguier. On connaît le conte ingénieux où Voltaire a peint les Muses se vengeant des partisans des idées innées, qui avaient blasphémé contre la mémoire. On sait comment la Nonsobre, les Liolisteois, les Séjanistes et les Dicastériques^ c'est-à-dire la Sorbonne, les Jésuites, les Jansénistes et messieurs du Parlement, se trouvèrent un jour fort empêchés, la mémoire leur faisant défaut , jusqu'à ce que Mnémosyne eût bien voulu prendre pitié de leur misère. L'épilogue de X Aventure de la Mémoire est à l'adresse de Cogé : « Maître Cogé, tout ébahi de l'aventure, et n'y entendant rien, dit à ses écoliers de cinquième ce bel axiome : Non magis Musis (fuam hominibus infensa est, isla quœ vocatur memoria, »

(1) Correspondance (jéiicrale, 10 avril 1773.

Hbk VOMAII'il!: ET SKS MAllUKS

« La prétendue philosophie de nos jours n'est pas moins ennemie du trône que de l'autel. » Nous pourrions nous dispenser d'examiner si l'Université était en droit de poser une pareille question. Mais c'est pour nous un devoir de cœur de venger l'honneur de nos pères. D'ailleurs la digression ne sera pas longue. Nous son unes en 1773. 11 y a tantôt quarante ans que Locke est devenu le dieu des philosophes français, et que Voltaire rabâche sur tous les tons, d'après son maître, que la faculté de pensef ne suppose pas nécessairement une substance distincte de la matière. 11 y a tantôt vingt-cinq ans que Diderot a écrit la Letlre sur les AveiK/les. Il y a dixneuf ans que Condillac a publié le Ti^ailc des Sensations. Il y a quinze ans qu'Helvétius a publié le livre de l' Esprit. 11 y a trois ans que le baron d'Holbach a domié, dans le Sjistcine de la .\alure, le code de l'athéisme et du matérialisme. Le dernier volume de V Ene\jclopcdie va paraître. Ce qu'on appelait philosophie, en 1773, c'était la négation de Dieu et de l'àme, la déification de la matière, le fatalisme, le nihilisme, les plus monstrueuses chimères que les hommes aient jamais rêvées. Los inconséquences hono-

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rables de la plupart des philosophes dans l'application des principes, ne transformaient pas les doctrines, et n'en détruisaient pas les conséquences. Demander si l'Université était en droit de protester contre mie pareille philosophie, c'est demander si une mère est en droit de signaler à ses enfants une source empoisonnée, et de leur dire de n'y point boire. Jean-Jacques Rousseau eût signé des deux mains le programme du recteur Cogé, à supposer que Jean-Jacques Rousseau eût pu un instant se résoudre à paraître d'accord avec des hommes de collège.

Je ne dis pas que Rousseau eût signé la rédaction latine. Il aurait eu probablement des scrupules sur non magis. Il aurait accusé Cogé de s'être trompé, et d'avoir mis non magis pour non minus. Il est vraisemblable pourtant qu'on eût pu le convaincre qu'il n'y avait aucun contresens dans le latin du programme. Jean-Jacques Rousseau savait très-peu de latin ; mais il n'avait pas, comme Voltaire et d'Alembert, la manie de passer pour un grand latiniste, et de redresser, sur le latin, les gens qui en savaient plus que lui. Quelques exemples bien choisis, quelques raisons bien claires, et il eût fini par convenir

que l'Université n'était pas si bête que le criaient les amis de M^ Belleguier, et que non magis, etc. , signifie réellement ce que Cogé avait écrit en français au-dessous de la phrase latine.

Je lis, dans une lettre de Cicéron à sa femme et à ses deux enfants : Conficior enim mœrore, mea Terenlia, nec me meœ miseriœ magis excruciant quam liiœ veslrœque. Je croirais faire injure au lecteur si je démontrais que le noble exilé n'a point écrit : « Je ne suis pas plus ému de mes maux que des vôtres. » Dira-t-on que Cicéron était homme à prendre magis pour minus? 11 n'est donc pas vrai que non mugis ait nécessairement le sens négatif, et que pas plus en soit toujours l'équivalent. Non magis équivaut ici à auiant, loul autant, et a manifestement une valeur affirmative. 11 en est de même dans cette autre phrase, que me fournit le discours sur les Statues : Domus erat non domino magis ornamento quam civitali. 11 s'agit de la maison d'Héius le Mamertin. Cette maison, avant les déprédations de Verres, était pleine d'objets d'art admirables, et les étrangers qui venaient à Messine ne manquaient point de la visiter. Messine était fière de la maison d'Héius, loul autant

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qu'Héius lui-même. Est-il besoin de prouver que Cicéron n'a pas dit le contraire?

Mais Cicéron n'est pas le seul Romain que M' Belleguier eût dû accuser de ne pas savoir le latin, et de prendre magis pour minus. Voici ce que Plancus, dans une de ses lettres, écrit à Cicéron : Omnia tua consilia inilii non magis pruclentiœ plena... videnlur, quam fidelilads. Faites traduire par ]\P Belleguier, et ce sera le plus aimable compliment que jamais ami ait reçu d'un ami. Tite-Live, sans s'en douter, a changé du blanc au noir les faits les plus mémorables de l'histoire romaine. Ainsi cet Illustre P. Sempronius, qui passa avec six cents hommes à travers l'armée d'Annibal, après le désastre de Cannes, n'était qu'un misérable, qui avait montré à ses compagnons une route qui ne les menait pas plus à la gloire qu'au salut de leur vie; et c'était bien à tort que Manlius Torquatus célébrait son dévouement. Viam, dit Torquatus lui-même, non ad gloriam magis, (piam ad salulem, fcrentcm demonstral. C'est en leur faisant faire une lâcheté qu'il les rendit à leur patrie et à leur famille : reduces inpalriam, ad parentes, ad conjuges ac liheros facit; h moins

pourtant que ce ne soit à force d'héroïsme, et par une voie aussi sûre que glorieuse, ou, si l'on veut, non moins sûre que glorieuse. 11 y a mieux encore. Annibal n'a point été vaincu par Scipion ; et Scipion, avant de vaincre à Zama, n'avait pas eu besoin de vaincre, dans Rome, l'opposition du vieux Fabius. C'est M^Belleguier qui lit ainsi dans la pensée de Scipion même, telle qu'a essayé de la rendre Tite-Live : non magis Hannibale victo a se (juam Q. Fabio.

Cela vous suffit peut-être. Permettez-moi pourtant de m'étonner que le poëte qui venait d'adresser naguère une épître à son cher Horace, ne se soit pas seulement souvenu des vers qu'Horace adresse à Auguste, pour le féliciter d'avoir, parmi ses panégyristes, un Virgile et un Varius :

Nec magis express! vultus per ahenea signa, Qiiam per valis opus mores animique virorum Glarorura apparent.

1/affirmation par non mayis n'a rien d'extraordinaire, puisque non maf/is marque simplemonl une équation. C'est le sens général du contexte qui détermine si l'égalité est en haut ou

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en bas, et si l'on a voulu dire tout autant ou aussi peu. où p-ânov, en grec, est souvent synonyme de Tocroù-ov, et to(7oOtov, à son tour, signifie souvent aussi peu, ni plus ni moins, pas plus. Que dis-je? tantum lui-même est pris quelquefois négativement. Tantum efjatus, dans Virgile, signifie qu'Aristée n'a pas fait un long discours au vieux Prêtée. Ces choses font si peu difficulté, en grec comme en latin, que les commentateurs ne les remarquent même pas.

Quelques lexicographes les ont notées en passant ; d'autres les ont oubliées. J'aimerais mieux qu'Henri Estienne et ses modernes éditeurs n'eussent pas omis oO fxâ/Aov et son double emploi ; mais ils ont jugé sans doute qu'on ne serait jamais embarrassé pour déterminer le sens exact des phrases, et qu'on ne prendrait jamais pas plus pour tout autant, ni tout autatit pour pas plus.

Je finirai en citant deux phrases latines où l'on va voir la négation non plus avec magis, mais avec le comparatif même, et où la traduction pas plus serait encore plus absurde, s'il est possible, que dans celles où non magis a la signification affirmative.

La première est de Quintilien, dans un passage fameux. L'illustre professeur parle des amitiés d'enfance, qui durent sans se rompre jusqu'à la vieillesse, et qui sont un des plus heureux bienfaits de la réunion des jeunes gens dans les écoles publiques. Puis il ajoute : Neqiie enim est sanctius, sacris iisdem, quam stiidiis initiari; c'est-à-dire, en bon français, que ce n'est pas chose moins sainte d'être initié aux mêmes études que d'être initié aux mêmes mystères. La seconde phrase est de Tacite; et il est un peu étrange que d'Alembert, avant de tomber si rudement sur Gogé, ne se soit pas aperçu qu'il allait fustiger son propre maître. A'ec major apiid Cliatlos pedilum laiis qiiani Tcuclei'ls equilum. Il est vrai que d'Alembert n'a point traduit le passage. Quant au sens, il n'est nullement douteux. C'est un éloge et de l'infanterie des Cattes et de la cavalerie des Tonctères. Tacite n'a même écrit la phrase qu'après avoir proclamé la supériorité des Tcnctères dans l'art de combattre à cheval : Tcnclcri, super solilum hellorum deeus, equeslris diseij)lbm' arle pracelhinl; et tout l'alinéa qui précède est consacré à célébrer les Cattes comme les premiers sol-

VOLTAIRE TRIOMPHE DE l' UNIVERSITÉ 201

dats de la Germanie. Tirez les conséquences. Voltaire est mort parfaitement convaincu que l'abbé Cogé ne savait pas le latin. L'abbé Cogé ne contestait probablement pas que Voltaire fût un grand prosateur et un grand poëte ; mais c'est à d'autres sans doute qu'il réservait le nom de grands latinistes. Que. si l'on me demande pourquoi j'ai si longuement insisté sur leur querelle, l'Avertissement des éditeurs de Kehl sur le Discours de }r Belleguie7' répond assez à ma place. Il est trop évident que Voltaire a eu gain de cause contre l'Université. Les éditeurs de Kehl ne sont pas les seuls Français qui aient répété l'inepte reproche sur magis et minus. On le répète encore chaque jour. Je l'ai lu , il y a quelques années, dans un livre très- sérieux, qui n'est pourtant pas un panégyrique de Voltaire. Je l'ai lu hier même dans un journal voué à la défense de l'Université, et qui n'a presque jamais failli à sa tâche. Je le lirai, hélas! plus d'une fois encore, si Dieu me prête vie. J'ai protesté du moins contre une iniquité quasi séculaire. Cela suffît à ma conscience. Eppur, si muove!

In.

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