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CHAPITRE XIII

Citations à négliger. — Lucrèce estropié. — Horace de même. — Virgile de môme. — Tiiéorie de l'hiatus. — Trait d'esprit sur Homère. — Mort de la belle Emilie. — Sommation à l'abbé d'Oiivet. — Igiwrantias. — Péchés de jeunesse. — Salluste et Ouicherat. — Souvenir de Marcellus. — Parodies. — Imitations poétiques. — \aluram expellas et le vers de Deslouches. — Ul \ikUira poesis.

Voltaire aimait à citer du latin. Les citations latines, dans .ses œuvres, sont innombrables. Celles qui ne sont que des citations ne nous intéressent pas; je veux dire celles où son esprit n'a rien ajouté du sien. Nous n'avons nul besoin d'en parler. Nous passerons également sous silence certaines choses latines que quelques-uns pourraient prendre pour des citations, et qui sont ou des plaisanteries sans conséquence ou des fantaisies d'iui esprit capincieux. « Zoïle gemiit

26fl VOLTAIRE ET SES MAITRES

Mevium, Mevius genuit Guyot Desfontaincs, Guyot autein genuit Freron, Freron autem genuit Clément (1). » Peu importe qu'on écrive, dans une pareille généalogie, le nom de Zoïle en français et celui de Mévius sans Vœ qu'il doit avoir en latin. « Die Jovis, quem barbari Galli nuncupant jeudi ("2) ; » cela veut dire : « Mon cher Thiriot, je n'ai pas encore oublié mon latin. » Que si Voltaire parle en latin à Colini dans la cour de Schraitt, à Francfort, c'est prudence, et non point prétention ; ftngo, fhifjo, rassure le secrétaire alarmé, qui croyait son patron malade, sans compromettre Aoltairc auprès des espions qui l'entourent. Ce sont là des curiosités biographiques, ce ne sont pas des donnée! sur le savoir de Voltaire.

Mais que signifie ceci : Didce, mari magno turbantibtis (3)?... Diilce marimayuo, etc. (/|)? Cela signifie, à ce qu'il me semble : « Monsieur le marquis d'Argenson, mon cher d'Alembert, quand je lis du latin, môme des vers latins admi-

(1) Commentaire histori(fue.

(2) Correspondance (jônérale, 7 avril 172',). (:i) (:orres\tondance (jcn craie, 18 juin 1740.

(4) Correspondance avec dWleniberl, lo octobre 17.'i9.

rables, je ne lis pas toujours avec une attention très-soutenue. Vous le voyez bien, puisque je cite mal le plus fameux des vers de Lucrèce. « Il est vrai que Voltaire a écrit : Suave mari magno (1), et non plus dulce, à propos des délices qu'ils avaient goûtées, au sortir d'une bagarre de nuit, en soupant tête-à-tête, lui et madame la marquise du Chàtelet, dans l'hôtel du président Hénault. D'ailleurs Lucrèce n'est pas Virgile; et citer à faux Lucrèce, ce n'est peut-être qu'un péché véniel. Ce qui est un péché beaucoup moins pardonnable, c'est de citer Lucrèce en lui prêtant des vers qui ne sont pas des vers :

Sed nil dulcius est bone quam munita tenere Edita doctrina sapientum templa serena, Unde queas alios passim videre palantes (2).

Lucrèce n'a jamais écrit ni pu écrire : Inde queas alios passim videre palantes. La première syllabe de videre est brève, et la première syllabe de palantes est longue. Deux fautes de

J) Corres\)ondance (jénérnle, 14 septembre 1744. (:2) Gorresjiûndancc [jcnérule, 15 décembre l7o9.

quantité dans un seul vers! Il est vrai que tous les mots du prétendu vers sont des mots de Lucrèce. On conviendra seulement que Voltaire les a disposés d'une façon un peu étrange. Lucrèce a dit en effet :

Despicere unde queas alios, passira que videre Errare, atque viam palantes quœrere vitœ.

Il n'est guère permis non plus de pardonner une phrase comme celle-ci à un lecteur assidu d' Horace : « Quel morceau de Pétrarque peut être comparé à l'ode de Sapho sur l'amour, si bien traduite par Horace, par Boileau et par Addisson (1)?» Ce n'est pas Horace, c'est Catulle, qui a traduit ou plutôt très-librement imité la fameuse ode de Sappho.

Voici un vers d'Horace qui n'est pas un vers d'Horace, et qui n'est non plus un vers que la ligne de tout à l'heure n'était un vers de Lucrèce : « Je sais bien, écrit Voltaire à son ami Thiriot, que, malgré la foule des démonstrations que j'ai rassemblées contre les chimères des tourbillons,

(1) Mélangea Uttt^raires: aux auleiirs de \ù. CaiPlIe lHh mire, \HM.

ce roman philosophique subsistera encore quelque temps dans les vieilles têtes :

Quse juvenes didicere nolunt perdêoda fateri (1). »

Mais, dira-t-on, pourquoi prétendez-vous que Voltaire a voulu citer Horace? Alors il a voulu faire un vers avec ses souvenirs : eh bien ! soit ; scandez ce vers. Nolunt a sa première syllabe longue. Il n'y a pas de citation fausse; mais il y a toujours à mettre au compte de Voltaire un hexamètre qui n'a pas la quantité. Et je gagerais encore c|ue Voltaire s'est imaginé qu'il citait un de ces deux vers :

Vel quia turpe putant parère minoribus, et, quae Imberbes didicere, senes perdenda fateri.

Mais je n'insiste pas. Admettons la parodie. Aussi bien Voltaire ne détestait pas ces jeux d'esprit. Il lui arrivait même quelquefois d'en faire dans le genre de celle que je viens de contester. Il dit quelque part à d'Argental, à

1) Correapondnnce gi'iurnle, 23 juin 1738.

propos de sa ville de Ferney , en parodiant Didon :

Exiguam urbem statui , mea mœnia vidi , Et nunc parva mei sub terras ibit imago (1).

Exiguam iirbem n'est pas un commencement de vers : am s'élido devant urbem, et il manque par conséquent une syllabe pour que l'exhamètre soit complet.

Libertas qute sera tamen respexit inertem

a été parodié aussi par Voltaire : Libet^tas (juœ sera lamen respexit^ sed non inermem, (2). Ici, il ne s'agit plus de vers faux, ni même de vers; mais c'est bel et bien une citation fausse. En voici une autre, et de Virgile encore, et sans ombre de parodie pour la couvrir :

Œbaliag sub montibus altis (3).

Virgile n'a pas vu son vieillard corycien au pied de montagnes élevées qui n'existaient même pas.

{\) CorresjionddHce gtUiérale, 25 juillet 1772.' (2) Correspondance (jrncrale, déoeinbi-e I7")!>. {'.\) Correspondance générale, 9 lévrier 17(17.

mais au pied des liautes tours de la ville d'CEbalus, c'est-à-dire de Tarente :

Œbaliae sub turribus altis.

En voici encore une autre , et triplement fausse :

Taenarias etiam fauccs, dira oslia Ditis , Et caligan/es nigra formidine lucos (1) !

Virgile a écrit alla oslia, culiganlcm et liicum.

En voici encore une autre, et bien autrement grave, puisque Voltaire se l'est permise non point dans une lettre familière, mais dans une dissertation ex professa sur la lettre a et sur riiarmonie poétique : « Vous voyez très-rarement, dans Virgile, une voyelle suivie d'un mot commençant par une voyelle; ce n'est que dans un petit nombre d'occasions où il faut exprimer quekjue désordre de l'esprit,

Arma amens capio,

[\) CorresponiUnice griurale, IG aoguste 1774.

OU lorsque deux spondées peignent un lieu vaste et désert,

ïn Neptuno .Egeo (1). »

Voltaire affirme donc que Virgile a peint quelque part un lieu vaste et désert, la mer Egée évidemment, par les mots in Neplimo /Egeo. Mais Virgile n'a jamais écrit in Neptuno /Egeo, et n'a même jamais essayé de peindre, ni de cette façon ni d'aucune autre, l'étendue de la mer Egée. Il a peint plus d'une fois, et sans avoir besoin d'hiatus, l'immensité de la mer. Quant à la mer Egée, il ne la nomme même pas. Il parle, dans V Enéide, de Neptune Égéen ; mais ce Neptune n'est pas Neptune au figuré ; c'est Neptune en personne, et non point la mer Egée :

Sacra mari colilur medio gratissima tellus Nereidum malri et Neptuno /Egeo.

11 s'agit de l'île de Délos. Enée l'appelle une lerre sacrée, chère à la mère des Néréides, c'est-à-dire à Doris, femme de Nérée, et à Neptune l^]géen, c'est-à-dire au dieu qu'on adorait

(1) hictioiiiKiire philosophique, article A.

particulièrement comme maître de la mer Egée. Ainsi la théorie sur la peinture des lieux vastes et déserts n'a pour fondement qu'une erreur ridicule, sans compter qu'il est absurde de citer au moins trois spondées pour dire que deux spondées peignent un lieu vaste et désert.

Que dis-je? il est absolument faux d'avancer, comme le fait Voltaire, qu'on voit très-rarement, dans Virgile, une voyelle suivie d'un mot commençant par une voyelle. Rien n'est plus commun , au contraire; et ceux qui ont lu Virgile avec i[uelque attention savent que Virgile est, de tous les poètes latins, celui qui redoutait le moins ce concours de voyelles pour lequel Voltaire lui prête tant de crainte. Ovide, Lucain, Stace surtout, surtout Claudien, sont, sous ce rapport, infiniment plus timorés. Claudien a dix fois moins d' élisions que Virgile. Non-seulement Virgile a d'innombrables élisions, mais il a des hiatus, de véritables hiatus ; et il est presque le seul poëte latin, après le temps de Lucrèce et de Catulle, qui se soit permis, et quelquefois sans motif apparent, deheurter voyelle contre voyelle. Il y a deux hiatus dans Nerekliun matri cl Nepluno JEgeo, puisque la dernière syllabe de matri

et la dernière syllabe de Neptuno ne s'élident point. Je ne parle pas de la forme du vers, qui est cinq fois spondaïque. L'hiatus s'explique dans un vers comme

Ter sunt conati imponere Pelio Ossam;

il est parfaitement inexpHcable dans Nereiditm mat ri el ISepluno jEgeo; il l'est encore moins dans Credimus! an qui amant, dans ant Atlio aul Rodopen^ dans flerunt Rodopeue arces, dans Atque Getœ, atqne Hcbrus, dans Glauco el Panopeœ et Inoo 3Ielicertœ, dans maint autre passage. Je me trompe : rien ne s'explique mieux, quand on a lu Homère. Ces irrégularités ne sont autre chose qu'un reste de conformité entre la prosodie latine et la prosodie grecque. Le dernier et double exemple que j'ai cité est un vers grec tout autant qu'un vers latin. Virgile fait de temps en temps ce qu'Homère et les poètes grecs font presque à chaque vers. Aussi n'est-ce pas Virgile qui eût inventé la théorie de Voltaire, ni surtout qui eût écrit ceci : « Homère, il est vrai, ne s'assujettit pas à cette règle de l'harmonio (|ui )-ojotte le concours des voyelles,

LES CITATIONS Dli VOLTAIRE 273

et surtout des a; les finesses de l'art n'étaient pas encore connues de son temps, et Homère était au-dessus de ces finesses. » C'est là pourtant ce qu'on lit après in JSepluno ^Egeo. Le dernier trait est peut-être fort spirituel ; mais la phrase, d'un bout à l'autre, n'a pas le sens commun.

Ceux qui ont lu VElofje historique composé en l'honneur de madame du Châtelet par Voltaire, savent que cette dame, selon Voltaire, est morte martyre de la science. « Il eût été heureux pour ses amis, dit le panégyriste, qu'elle n'eût pas entrepris cet ouvrage dont les savants vont jouir : on peut dire d'elle, en déplorant sa destinée, periil arte sua. » Nous n'avons pas à discuter sur la véracité d'un témoignage que personne n'a jamais pris au sérieux. Peu nous importe que l'amie de Voltaire soit morte de Newton ou d'autre chose. Il ne s'agit que de peiiit arte sua. Il est évident pour moi que Voltaire s'est imaginé citer le commencement d'un vers hexamètre. Mais il n'y a pas d'hexamètre latin, ni ancien ni moderne, il n'y a pas même de vers latin, de quelque espèce que ce soit, qui commence ou qui puisse commencer par un tribraque ; eiperiit, ici, a trois brèves.

m h VOUAI IU-: ET SKS MAITRES

Voltaire fait quelque part une critique fort vive d'un vers du fameux sonnet attribué à Des Barreaux; puis il ajoute : « Peut-être l'aversion vigoureuse que j'ai pour ce misérable sonnet de ce faquin d'abbé de Lavaux me rend un peu trop difficile.

Et dessus quel endroit tombera ma censure, Qui ne soit ridicule et tout pétri d'ennui?

Tai'lara non melncns, non affeclaliis Ohimj)iim est un vers admirable; je le prends pour ma devise (1). »

Où Voltaire a-t-il pris ce vers, qu'il qualifie d'admirable? Je l'ignore; et, à vrai dire, je m'inquiète médiocrement de le savoir. Ce que je sais, c'est qu'il n'y a pas un poète latin, depuis Emius jusqu'à Claudien, qui ait pu écrire un tel vers. Affectalus n'est pas latin, dans le sens que suppose un complément direct comme Olympum. Le déponent af'fector n'existe que dans les notes du grammairien Diomède, et dans l'usage des écrivains barbares. Affeclalus est un })articipc passé passif, et rien autre ciiose.

(1) Correspondance générale, 29 janvier 1768.

LKS ClTATlOiNS DE VOLTAIUB "275

Voilà ce que Voltaire aurait dû savoir, et à quoi il lui eût été Ijon de réfléchir, avant de solliciter l'admiration de l'abbé d'Olivet pour un vers qu'un Romain n'eût pas même compris.

Il y a bien des erreurs en tout genre, dans le Siècle de Louis XIV; mais il y en avait bien davantage encore, quand l'ouvrage parut pour la première fois. La Condamine en signala quelques-unes à l'auteur; et Voltaire fit son mca culpâ, mais non point sans frapper sur la poitrine du conseiller aulique Francheville, son prétendu éditeur : « Puisque vous avez commencé, mon cher La Condamine, à me faire des observations, vous voilà engagé d'honneur à continuer. Avertissez-moi de tout, je vous en supplie; je sais fort bien qu'il n'y a point d'esclaves à la place Vendôme, et je ne sais comment on y en trouve dans l'édition de mon conseiller aulique. 11 y a plus d'une bévue pareille. Je vous dirai, et ignorantias mcas ne memineris (1). » Ceci est-il. une citation plus ou moins exacte? Est-ce une phrase de la fabrique de Voltaire? Peu nous importe. Dans un cas comme dans

(I; LeUres en ver a cl eiipruse, 29 avril 1752.

l'autre, Voltaire allègue à La Condamine du latin qui n'est pas du latin. Ignoranlia n'a point de pluriel. C'est le fait d'ignorer. On ignore plus ou moins; l'ignorance est plus ou moins profonde; mais on. ne peut pas être dans des ignorances, ni surtout avoir des ignorances. Je parle pour le latin. Nous n'avons aucun droit d'infliger aux Romains le pluriel ignoranliœ, parce qu'il nous a plu de donner, en français, un pluriel au mot ignorance. Je remarque en passant que le mot scientia, corrélatif d'igno- 7-anlia, et marquant comme lui un fait qui n'admet que le plus ou le moins, est également sans pluriel, au moins chez les classiques, et n'en pouvait pas avoir. Ce que nous nommons les sciences, on l'appelait à Rome doctrinœ, disciplinœ, artes, janidiis scienliœ; et c'est bien à tort que tant de latinistes modernes ont employé et emploient encore chaque jour ce pluriel impossible. De Augmentis Scientiarum : nous comprenons cela parce que nous sommes Français, Anglais, Allemands, parce que nous sommes des modernes, et non point parce que nous avons appris la langue de Cicéron ; ce n'est pas du latin; et Cicéron reviendrait, qu'il ne dcvi-

lierait même pas ce que Bacon a voulu dire. Delicla juventiUis meœ ne memiueris, Domine. C'est ainsi que Voltaire répondit à un de ses amis qui lui demandait s'il avait dit réellement, à propos des vers du prince de Conti en l'honneur d'OEdipe : « Sommes -nous tous princes ou tous poètes (1) ? » Delicta juvcntutis meœ, ce sont aussi les termes dont il se sert dans une lettre à son ami Cideville, pour caractériser ses poésies légères : « Vous aurez ensuite les pièces fugitives , delicta juventutis meœ, que vous avez demandées; mais il faudra auparavant les retoucher un peu, quœ multa litura coercuit; car, lorsque c'est pour vous qu'on travaille, il faut de bonne besogne ('2). » Voltaire était donc convaincu que jiiventns signifie le temps de la jeunesse. Ma^is jiwentus n'est ^a.s jiivenla, et signifie les jeunes gens, ou la jeunesse dans le sens déjeunes gens. Il n'y a qu'un seul exemple, chez les auteurs classiques, dejiwentus ipour juvenla ; et c'est une erreur des premiers éditeurs de Salluste. M. L. Quicherat a prouvé, clair comme

(i) Correspondance (jénérale, 1"' juillet 1733.

(2) Commentaire historique, vers le commencement.

le jour, que Salluste avait écrit juventam suam, et non jiweuliUein sitam, en parlant des œuvres abominables où Catilina avait exercé sa jeunesse. C'est assurément un péché véniel d'avoir fait une confusion cjue tant d'autres font et feront encore : ce n'est pourtant pas un péché de jeunesse, puisque l'auteur de la lettre à Cideville était quasi quadragénaire, et l'auteur du Commentaire historique plus qu'octogénaire.

L'année même du Commentaire historique, tous les gens de bien eurent à déplorer la retraite de Turgot et du comte de Saint-Germain, chassés du ministère par une intrigue de cour. L'octogénaire exprima éloquemment sa douleur. Il ne crut même pas trop faire, en empruntant à Virgile les pathétiques accents qui troublèrent et consolèrent jadis la mère du jeune Marcellus :

Nimiuni vobis, o, Galla propago

Visa poteiis, siiperi , propria iiœc si doua fuissent (Ij!

Le sentiment est vrai; et M. de Pomaret put être touché en lisant ces vers dans une lettre à son adresse. Mais l'exclamation o est bien loin

(1) Correspondance (jénéralc, 4 juillet 1770.

de superi, et, ce qui est plus grave, le féminin Galla n'existe pas. On dit Gallus, on ne dit pas (iallus, Galla, Gallum : c'est Gallicus, et non Gallus, qui a les trois genres. Voltaire n'échouait pourtant pas toujours dans ses tentatives pour s'approprier Virgile; et une des plus heureuses parodies qu'on ait jamais faites, c'est assurément le trait qui termine l'épilogue de la Guerre de Genève. « Nous sommes justes, dit-il à ses ennemis; nous n'avons acception de personne :

Bos asinus fuat, nullo discrimine habemus. >-

Quand Voltaire met en français quelque passage de poëte latin, il le donne ordinairement en vers français, c'est-à-dire qu'il en fait une imitation et non pas une traduction. Il y aurait donc souveraine injustice à lui demander compte des inexactitudes de sens qu'on peut relever en confrontant ses copies avec leurs originaux. La traduction des vers latins en vers français est absolument impossible. 11 suffit, pour s'en convaincre, de comparer les Géorgiques de Delille avec les Géorgiques de Virgile. On ne dira pas que je choisis mal mon exemple. Le travail de De-

lille est le plus beau qu'on ait fait en ce genre. Eh bien ! je cherche encore le vers de Virgile dont Delille ait donné l'équivalent exact et complet ; et je doute que personne le trouve plus que moi. Voici pourtant un vers français, et un vers français excellent, et un vers qui n'est pas de Voltaire, que nous sommes forcés d'imputer à Voltaire comme un contre-sens. On lit quelque part, dans le Dictionnaire pliilosopliiqiie :

Naturam expellas furca, taraen usque recurret. Chassez le naturel, il revient au galop (1),

Et ce n'est pas là le seul passage où Voltaire ait interprété de cette façon le vers d'Horace. Parlant quelque part de la tragédie : « 11 est vrai, dit-il, que, puisque ce spectacle est représenté et vu par des hommes et par des femmes, il faut absolument de l'amour. On peut s'en sauver tristement une ou deux fois, mais naturam expellas fiirca, tamen ipsa redlbit (2). » 11 est évident que Voltaire sous-entend ici le vers de

(1) DUiionuaire philosophique, article Caractère.

(2) Correspondance générale, 4 juin 1739.

Destouches, ou quelque chose d'équivalent. Que si on le nie, ceci nous appartient du moins à titre de citation fausse. Le vers d'Horace finit par iisquc recurret, et non par ipsa redibit. Quant au vers de Destouches, il exprime une pensée différente de celle qu'a exprimée Horace. Horace ne parle point du naturel, du caractère propre qu'a mis en nous la nature; il parle de la nature elle-même, de cette puissance qui ne perd jamais ses droits, et qui triomphe de nous quand nous croyons avoir triomphé d'elle.' Horace vient de dire à son ami Fuscus Aristius que c'est à la campagne qu'il faut vivre, pour vivre conformément à la nature ; et il a expliqué pourquoi. Puis il a montré les plus riches citadins confessant, bon gré, mal gré, la vérité de son principe :

Nempe inter varias nulritur silva coluinnas, Laudaturque domus longos quae prospicit agros. •

Ils cherchent la campagne à la ville; il obéissent donc à un instinct irrésistible, et la nature a raison d'eux et de leur sens dépravé :

Naluram expellas furca, tameu usque recurret, Et mala perrumpel furtim faslidia victrix.

11 est très-possible que Destouches ait cru traduirele vers d'Horace. H s'est trompé, comme on voit ; ce qui ne l'empêche pas d'avoir fait un des meilleurs vers de notre langue, et un vers aussi vrai pour le moins que celui d'Horace. Mais Voltaire aurait dû savoir que Destouches s'était trompé, et ne point prendre cette heureuse erreur pour une interprétation légitime de la pensée du poëte romain. Ceci soit dit à l'adresse de ceux qui citent le vers d'Horace sans se souvenir et des deux vers qui le précèdent et du vers c[ui le suit.

On cite souvent naturam expeUas; on cite plus souvent encore ut picttim poesis, et aussi presque toujours à faux, et aussi parce qu'on ne se souvient pas de ce qui explique la comparaison d'Horace. Voltaire s'y est mépris comme tant d'autres. Il écrit à M. Berger, au sujet de M. Sinetti, dont il avait lu les vers : « Je savais bien qu'il était tout aimable ; mais je ne savais pas qu'il fût poëte. Il y a, en vérité, de très-belles choses dans ce petit poëme. J'y ai trouvé ce que j'aime, beaucoup d'images : til pictura poesis. 11 ne m'a|)partiont pas do donnor dos coups de pin-

ceau à son tableau (1). » Ainsi Voltaire suppose, dans Horace, une comparaison en règle entre la poésie et la peinture. Horace n'a pourtant fait autre chose que de comparer des impressions, l'effet produit sur nous par la poésie avec ce que nous éprouvons en présence de tel ou tel tableau, selon le jour et le point' de vue :

Ut pictura poesis : erit quœ, si propius sles, Te capiet magis, et quaedam, si longius abstes.

(1) Correspondance générale, 4 auguste 1733.

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