‹ Voltaire et ses maîtresChapitre 21 sur 37 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

VOLTAIRE HELLENISTE

Le charpentier changé en maçon. — Les yeux bleus de Falide. — L'esprit de jiython. — Idioloi. — Despote. — 0£OTo/.y.ç. — Anlhrojiohiies. — Quesiions à madame Dacier. — Prosopopée. — ETrissat'-rav. — Péliade. — Tv.7ztivîta -et papeina. — Pianepsiou. — Affreux. — Bouteille.

— Brique. — Fier. — Moquer. — Métaphysique. — Enthousiasme.— Acanthe. — Micromégas elles philosophes.

— L'entéléchie. — Apologie d'Aristote.

Il ne me suffit pas d'avoir montré que Voltaire, en fait de grec, est resté jusqu'au bout l'écolier Arouet. Je désire qu'on mesure toute l'étendue de son ignorance. Voici une petite revue de ses mérites d'helléniste.

Je n'irai pas chercher bien loin le commencement du catalogue. Je prends la facétie grecque de la dédicace des Lois de Minos. Et, pour qu'on ne m'accuse point d'abuser de mes avan-

tages, je mets sur le compte des éditeurs et des typographes toutes les fautes ridicules dont fourmille la transcription des deux vers d'Hésiode. Je veux que Voltaire ait bien lu ; je veux qu'il ait donné, en lettres romaines, l'exact équivalent de ces mots grecs :

K«{ Y.zpa^.zxjz x£joa|:z£t xoTÉet z«t téxtovi Té/.xwv,

Kal TTTWJ^ÔÇ ■KXMyJii fBovist Y.ul KOlâàç KOirJro (1).

Je veux que Voltaire ait correctement écrit le titre du poème, et qu'il ait su que ce titre exigeait en français un pluriel, les Erga kai licmcrai, et non point l'Erfia kai imerai. Les typographes et les éditeurs ont bon dos, et on leur en rejette souvent de bien plus lourdes. Mais ce n'est ni sur eux, ni sur personne, qu'on peut rejeter la traduction des deux vers; et il y a, dans cette traduction, une énorme bévue. Hésiode n'a point dit que le maçon est ennemi du maçon, et le mot tézt&jv n'a jamais signifié maçon. Téxrwv, c'est proprement celui qui travaille le bois, faber lignarius, connue dit Hem'i Ks-

(II Hésiode, OEuvn'x <'l Jours, vers 25, 2G.

VOLTAIRE HELLÉMSTIi 303

tienne; ou simplement lignarhis, materiarius, conime disent les nouveaux éditeurs du Thésaurus. C'est un charpentier, c'est un menuisier, ce n'est pas un maçon. Dans la fameuse énumération que fait Périclès, selon Plutarque, de tous les arts auxquels les grands travaux d'Athènes ont imprimé une heureuse impulsion, le mot TéxTwv est opposé au mot /ty&ypyôç, qui signifie tout à la fois et celui qui t\ille les pierres et celui qui les pose, le tailleur de pierres, l'appareilleur, le maçon, et, comme écrit Henri Estienne, faber qui lapides scalpit et operi aplaU On prend quelquefois réxTor. en général, dans le sens de notre mot artisan, ouvrier; dans le sens particulier du mot maçon, jamais. Yoilà ce qu'aurait su Voltaire, s'il avait su le grec. Yoilà ce que lui eût dit Scapula , à défaut de Henri Estienne. Mais il a mieux aimé consulter son esprit que le dictionnaire. H se sera dit : « Le mot architecte vient cVarcliitectus, et arcliitectus vient d'«/=/.£TÉ-/.Twv. L'architecte commande aux maçons : TéxTOJv est donc un maçon. » Mais il y a des choses qui ne se devinent pas. Pour savoir les langues, il faut les avoir apprises. Tout le génie du monde ne saurait suppléer à la pra-

tique des mots, qui est le doigté, pour ainsi dire, de ces délicats instruments.

C'est dans des pages écrites de génie que je prendrai mon second exemple. Il s'agit des charmes de la belle Falide. « Nabussan aimé l'adora, dit l'historien de Zadig. Mais elle avait les yeux bleus, et ce fut la source des plus grands malheurs. Il y avait une ancienne loi, qui défendait aux rois d'aimer une de ces femmes que les Grecs ont appelées depuis /Sownç. Le chef des bonzes avait établi cette loi il y avait plus de cinq mille ans; c'était pour s'approprier la maîtresse du premier roi de l'île de Serendib, que ce premier bonze avait fait passer l'anathème des yeux bleus en constitution fondamentale d'Etat (1). » BowTTt; , aux yeux bleus! Il n'est pas besoin, je pense, d'alléguer ici, contre l'interprétation de Voltaire, ni Plutarque, ni Henri Estienne, ni môme Scapula, ni même Schrevelius. Renvoyons celle-ci aux enfants qui sont dans les classes. Jîs savent que Junon ne passait pas pour avoir les yeux bleus. Ils savent que /Sowmç est l'épithète ordinaire de Junon chez

(1) Zadiu, cliapilro XV.

Homère. Ils savent que /5ow77t; est le féminin de l'inusité (Sowttï;?, et que pooj-v;,' signifie proprement (lui a des yeux de bœuf ou de vache, et , dans la langue des poètes, qui a de grands yeux.

Que |5oôj7rt; caractérise de grands yeux ou des yeux bleus, cela n'importe qu'à l'orthodoxie grammaticale. Voici qui intéresse une autre orthodoxie. Dans une lettre au marquis d'Argence de Dirac, je lis cette phrase : « Au reste, il est prouvé, par ce mot de python, qui se trouve dans le Deutéronome, que ce livre ne fut écrit que longtemps après la captivité, quand les Juifs commencèrent à entendre parler du serpent Python et des autres fables des Grecs (1). » Il y a, ce me semble, un notable amas d'erreurs accumulées dans ce peu de lignes. Je ne m'occupe que du mot python. Supposons que ce ne soit pas simplement, comme Deuléronome, un mot des Septante, la traduction grecque d'une expression hébraïque : quel rapport V esprit de python a-t-il avec le serpent Python? L'esprit de python, c'est tout simplement l'esprit prophétique, ou, pour parler plus exacte-

(1) Corrcsjwndanrc gniérah'. octobre 1759.

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ment, le démon dont l'inspiration faisait prédire des choses futures , ^aj/xovxôv //«v-txdv , ainsi que parlent les anciens lexicographes. Ce qu'il fallait alléguer, ce n'est donc pas le serpent Python, mais le prophète de Pytho, mais Apollon Pythien, mais la Pythie son interprète :

Pytliia quœ tripode a Pliœbi lanroquft firofatiir.

Il fallait savoir que lo serpent Python ne se nommait pas Python, du moins pendant sa vie, puisque ce nom ne fut inventé qu'après la putréfaction de son corps, nûôov, de -nv^ii^rM, c'est l'étymologie. Le serpent Python est le serpent pourri; ou, si l'on veut, c'est le serpent de Pytho, de la ville ainsi nommée à la suite de la putréfaction du serpent : nomen, dit Henri Estienne, d'après Eustathe, a tt-ôBîgBm sortita, (?ià

TÔV IxEl ToÇeU&ÉVTOC VTTÔ /VTTOâ'XwVOÇ XKÎ (7«7r£VTa (JjOâxOVTa. J:JJ

11 y a, dans les réponses à l'abbé Guenée, un certain nombre d'interprétations plus ou moins contestables. Je laisse ce que Voltaire dit sur les moiB symbolon, epiijliania, etc. Je ne note que les erreurs manifestes. « Oui, on a écrit aussi communément idioloi qa'idiotai, solitaires; et

VOLTAIRE HELLÉMSTE 307

ce n'est point du tout pour faire une mauvaise plaisanterie qu'on a remarqué qu'idiol signifiait autrefois isolé, retiré du monde, et ne signifie aujourd'hui que sot (1). » On n'a jamais écrit, ni communément ni rarement, idioloi. Ce mot n'a jamais existé que dans l'imagination de Voltaire. Ajoutez qii'loirhznç signifie bien quelquefois ignorant^ simple, idiot, mais qu'il ne signifie point solitaire, isolé, retiré du monde, au moins chez les auteurs classiques.

Un peu plus loin : « La qualification de despote n'était donnée, dans le Bas-Empire, qu'à des princes dépendants des empereurs grecs ou des Turcs : despote de Servie, despote de Valachie. Ce mot originairement signifiait maître de maison. Si on n'avait donné que ce titre à un empereur, c'eût été une insulte. » Oui, le mot ■(?c<7-oV/3; signifie, dans le grec ancien, maître de maison, mais il signifie bien autre chose encore. Que dit notre vieux Lancelot ?

AsfrrdÇw, domine, a l'empire.

(1) Un Chrétien contre six Juifs, péroraison à M. G*'*, XXl" niaiserie.

oOS VOLTAIP.E ET SES MAITRES

As(77rdTvîç n'est pas seulement un maître de maison : c'est aussi un possesseur, un propriétaire, un souverain, celui qui commande absolument et sans contrôle, enfin un despote dans le sens actuel du mot. Maître de maison n'est même pas le sens originaire. Le sens originaire est bien plus énergique. Domimis, lieriis, proprie respeclu servi diclus. Tiiesaur. Le Sianà-nz est celui qui a des esclaves; ^ïG-m-v. est le mot dont se servent les esclaves, quand ils parlent à leur maître. Peu importent les usages du Bas-Empire. Les empereurs enssent pu se contenter d'un titre c|ui avait marqué jadis la plénitude de l'autorité suprême, et qu'on donnait aux dieux. « Despotes est le nom qui convient aux dieux, » dit un personnage d'Euripide; et ce nom, Euripide le met au-dessus de celui de sâ- (jneur, «vc/.;, qu'on donnait pourtant aux princes et aux rois, et par lequel le serviteur d'IIippolyte s'adresse à son maître :

Ce n'est pas Hybrias qui eût médit du mot

(1) Kuripido, tiippoUile, vers .S8.

NOLTAIKE IIELLÉ^JSIE 309

despote, lui qui est si fier qu'on l'appelle (?ï7roTa, et qui répète deux fois son titre dans une chanson de dix vers! Que dis-je? il l'associe au titre de Grand Roi, au titre du roi de Perse, du monarque des monarques.

On peut mettre sur le compte des typographes un mot grec mal écrit, comme K««/si au lieu de Xkï/sc, qui termine une lettre de Voltaire à Helvétius (1) : seulement, il est singulier que le mot qui signifie bonjour soit à cette place, et non point au début. Mais on est en droit, et pour trois raisons, d'imputer à Voltaire lui-même le barbarisme bio-ovAç, dans la controverse de Freind avec don Inigo. Ce barbarisme est répété trois fois, une fois en caractères grecs et deux fois en lettres françaises. « Il y eut, dit Freind, une grande dispute, en /i3l, à un concile d'Ephèse, pour savoir si Marie était 6c07ozàç... — Mais, monsieur, vous me donnez là du Théotocas! qu'est-ce que Théotocas, s'il vous plaît? — Cela signifie mère de Dieu. Quoi! vous êtes bachelier de Salamanque, et vous ne savez pas le grec? — Mais le grec, le grec! de quoi

'1) Correspondance générale, 2 janvier 1761.

010 VOLTAlllE ET SES MAITUKS

cela peut-il servira un Espagnol (1)? » Si don Inigo avait su un peu de grec, il aurait vu que cela pouvait lui servir à s'apercevoir que Freind n'en savait guère, et à faire observer que le concile de l'an 43 1 avait disputé non point sur Oio-rozàç, mais sur e£GTô-/oç.

On se rappelle la façon dont le P. Porée fabriquait ses noms propres avec des mots grecs. Voltaire en a fabriqué aussi, comme Vangloss et d'autres, dont il n'y a pas grand'chose à dire.

11 a été moins heureux dans la fabi'ication de certaines épithètes; et son aulliropokaics, par exemple, peut aller presque de pair avec le prodigieux Pœzopliilus. 11 a inventé cette cjualification pour les inquisiteurs : « Tous ceux qui étaient accusés de magie étaient brûlés sans miséricorde, par une compagnie de druides qu'on appelait les rechercheurs ou les autropokaies (2). » AnlropoUaic est aussi une horreur grammaticale. Ou Voltaire l'a formé de l'union impossible du substantif Kv9/5W7roç, homme, et du présent xKtv.), je bride, ou il a supposé l'existence

CI) Hisloire de Jenni, chapitre III. (2) La Princesse de Babyloue, § XI.

\OLrAlUl!; HEI.LlÎMSTIi oll

d'un adjectif xaïoç qui n'existe pas, et qui ne pourrait, en tout état de cause, avoir une signification active. 11 devait ne pas ignorer que brûlanl, dans le sens actif, c'est le participe za«wv, et ({u'il y a en grec un substantif, ■/.«.ùtzc: . qui qui signifie brûleur. Si les Grecs avaient eu des brûleurs d'hommes, ils ne les auraient point appelés «ve(ow7rrjxKtot, mais «vejowTrozatov-rsç, ou plutôt v.vO[>M~oy.(/.-jrj7'/.t.

Voltaire a écrit une dissertation en règle sur les premiers vers de V Iliade, dans l'espèce de lettre à madame Dacier, qui est le pendant des Questions sur Horace, adressées à M. Dacier. Après un spirituel compliment à l'unique traductrice et commentatrice, Voltaire transcrit la traduction française des vingt-quatre premiers vers du poëme, puis il ajoute : « Voici la traduction mot à mot, et vers par ligne :

La colère chantez, déesse, de péliade Achille, Funeste, qui infiois aux Akaïens maux apporta, Et plusieurs fortes âmes à Tenfer envoya De héros; el à l'égard d'eux, proie les fit aux chiens Kt à tous les oiseaux. S'accomplissait la volonté de Dieu, Depuis que d'ahord différèrent disputants Agamemnon clief des hommes et le divin Achille, Qui des dieux par dispute les commit à combattre?

De J.atone et de Dieu le fils. Car, contre le roi étant irrité Il suscita dans l'armée une maladie mauvaise, et mou-

[raient les jteuples.J

11 n'y a pas moyen d'aller plus loin. Cet échantillon sutïit pour montrer le différent génie des langues, et pour faire voir combien les traductions littérales sont ridicules.

« Je pourrais vous demander : Pourquoi vous avez parlé du sombre royaume de PliUon et des vautours, dont Homère no dit rien ?

« Pourquoi vous dites qu'Agamemnon avait déshonoré le prêtre d'Apollon? Déshonorer signifie ôter Chonneur. Agamemnon n'avait ôté à ce prêtre que sa fille. 11 me semble que le verbe àrtpiâw ne signifie pas, en cet ewdxoii, déshonorer, mais mépriser, maltraiter.

« Poui^quoi faites -vous dire à ce prêtre:

« Que les dieux vous fassent la grâce de dé-

(> truire, etc.? Ces termes, vous fassent la grâce,

semblent pris de notre catéchisme. Homère

dit : « Que les dieux habitants de l'Olympe

« vous donnent de détruire la ville de Troie :

(?otev 0\v^.7rtv. owfiar é'/^ovzeç,

E/.Trépirat UptàiJ.oio m^tv.

VOLTAIRE IIIÎLLK.MSTE 31 0

« Pourquoi dites-vous que tous les Grecs prent connaUn', par un murmurç (avo>ahle, ({u'il fallait respecter le ministre des dieux? il iTest point question dans Homère d'un murmure favorable. Il y a expressément , tous di~

reill, ÎTKVTSÇ ï~t'Jl'J.i'7y.'J.

« Vous avez partout ou retranché, ou ajouté, ou changé ; et ce n'est pas à moi de décider si vous avez bien ou mal fait (1). »

Je crois que madame Dacier eût été quelque pou empêchée pour trouver à toutes ces questions de valables réponses. Le sombre royaume de Pluton est une périphrase inutile, et le mot cni/'er du texte en dit bien assez. Quoique Homère parle d'oiseaux de proie, et non point d'oiseaux seulement, vautours est impropre, puisqu'il y a d'autres oiseaux de proie que les vautours, et que tous les oiseaux de proie ont eu leur part de la curée, vautours, aigles, milans, corbeaux, etc., oloy-joiTi zs -ciii. L'observation sur «Ttu.àw est excellente. On pourrait défendre que les dieux vous fassent la (/race; mais que les dieux vous donnent est plus exact et plus vrai.

(1) Diclionnnire philosophique, article Scoliaste.

Mil VOLTAIRE ET SIÎS MAITRES

Cependant j'estime que c'a été un bonheur pour Voltaire que madame Dacier ne fût ponit \k pour répondre. La dernière question de l'interrogateur lui eût donné trop beau jeu. Les fautes que Voltaire reproche à madame Dacier sont des vétilles : l'erreur commise par Voltaire est monstrueuse. 11 me semble que j'entends la docte fille de Tanneguy Le Fèvre adresser à son tour au malin correcteur une petite leçon : « Épelez mieux les lettres du texte, monsieur, et vous saurez pourquoi j'ai dit que les Grecs firent connaître leurs sentiments par un murmure favorable. Il n'y a point d'sTrtysutc-av, ni dans Homère ni ailleurs. Si ce mot existait, il ne serait pas dans les vers d'Homère, puisqu'il aurait au moins trois brèves consécutives. Ce mot ne peut pas même avoir pu exister, puisque, à supposer un présent irtys/z/ÇM, l'aoriste serait Iri^éf-no-xv. D'ailleurs, ni iTrtijïc^atÇw ni sTri^kiiKTuv n'auraient eu aucun sens. Vous traduisez votre prétendu ÈTrtyspo-av, ils dirent. C'est îfa.T<Av qui signifie ils dircnl. Vous aurez eu quelques vagues souvenirs d'un certain fn-^i. Mais ^/^y-i ni ses temps secondaires n'ont rien à voir dans le vers 22 de \' Iliade, Homère n'a écrit non plus

VOI.TAIRK irKT.LKNISTR âl5

eya^Kv qu èTTifîui'jv.'j : il a eCPlt î7nvfi]'x-o>jV.v, et Ittsu-

fr)y.ti(T(/.v signifie ils firent enlemire un murmure favorable. Si vous en doutez, décomposez le mot en ses trois éléments. ]\laintenant, monsieur, permettez-moi de vous faire à mon tour quelques questions, sur vos dix lignes de traduction littérale. Pourquoi faites-vous d'Achille un l*é~ linde, c'est-à-dire un fils de Pélias, puisque Pélias n'avait que des filles? Pourquoi prêtez- vous à Homère des Akaïens qui sont uniquement de vous? Pourquoi lui faites-vous dire à l'égard d'eux, quand il ne l'a point dit? Pourquoi mettez-vous depuis que d'abord là oïj il y a dès le premier moment oii? Pourquoi changez-vous aijant dispute en disputants? Pourquoi votre sixième ligne n'a-t-elle aucun sens, tandis que le sixième vers grec est si clair? Enfin pourquoi avez-vous écrit deux fois Dieu à la place de /if- /> «fer .^ Convenez, monsieur, que vous n'êtes pas non plus un traducteur infaillible ; et, quand il vous prendra fantaisie de faire des questions aux traducteurs de grec, souvenez-vous d^ïm-^t-

Mais ETrtî/j^uta-av n'cst pas le seul mot dont Voltaire ait enrichi la langue grecque. Lisez plutôt

ceci : «^ Des philosophes ont agité si riiumiHté est une vertu ; mais, vertu ou non, tout le monde convient que rien n'est plus rare. Cela s'appelait chez les Grecs ■zv.txiLwgk; ou x(/.T:thny. (1). » Certainement -ramivMrjK; est un mot grec, et signifie humilité dans les Évangiles et chez les Pères de l'Eglise; mais zc/.TTîhur/. n'appartient ni à la langue grecque, ni à aucune langue. Ce qui n'empêche pas Voltaire de l'avoir lu, à ce qu'il dit, dans Platon et dans Épictète : « Ah ! mon cher ami, oi^i est l'humilité chrétienne? l'humilité, cette vertu si nécessaire aux douceurs de la société? l'humilité, C{ue Platon et Épictète appellent papeina, et qu'ils recommandent souvent aux sages (2)? » Je suppose que l'avocat qu'il fait parler ainsi à Nonotte, avait écrit tapeineia et non point papeina. Si l'on tient au papeina des éditeurs, je n'ai aucune raison pour m'en aftliger. Ce n'est pas un barbarisme qu'il faut compter alors, ce sont deux barbarismes. Qu'est-ce que ceci : Deutera-ton-pia-ncpsinn?

(1) nicliouMaire philosophique, arliole lliimililr.

(2) MrlarKjcs liUrroires: l.rllre d'un Avocnl de licstniron, Pic. I7n8.

\OLTATRE HELLÉNISTR 317

Voltaire prétend que c'est une date en grec, et que cette date répond au 12 octobre des Francs (1). Il a voulu probablement dire, /e deuxième jour de pijancpsion. Il avait dicté sans doute à son secrétaire : Déniera ton pijanepsiou ^ ou, comme il n'aimait pas les y, pianepsioii. Tout ce qu'on peut mettre sur le compte des typographes, c'est le changement de ton en ton, et le trait d'union qui coupe en deux pianepsion. Or, pianepsion, par un i ou par un ij, n'est pas moins un barbarisme que papehia. Le mois grec qui commençait vers le milieu d'octobre est bien pyanepsion ; mais pyanepsion, en langue grecque, n'est point un nom neutre : c'est un nom masculin, t:-j'j.-jiLiw . La date de Voltaire devrait être : Déniera ton pyanepsiônos ; en lettres grecques, ovj-zock toO z-vKve-i-twvo?. nvv.-jiltryj est un mot gratuitement prêté par Voltaire à la langue grecque.

Nous trouverions, en cherchant bien, de quoi allonger la liste de ces inventions trop ingénieuses. Mais trois exemples, je crois, suffisent.

(l) Facêlieti; Mandement du révérendissime Père en Dieu Alejcia, etc.

Pourtant notre revue promise n'est pas tout à fait terminée. Nous avons noté des erreurs d'interprétation, et puis des fautes de mots : examinons maintenant quelques-unes des étymologies grecques attribuées par Voltaire à certains mots de notre langue.

11 a dressé, dans le Diclionnaii^e pliilosopliiquc, h l'article Grec, un catalogue de vingt-huit mots français qu'il regarde comme venus du grec sans passer par l'intermédiaire du latin. Ce ne sont pas de ces termes scientifiques inventés dans les derniers siècles. C'est ce qu'il appelle les restes de la langue qu'on parlait à Marseille du temps d'Auguste. Une douzaine de ces étymologies sont à peu près vraisemblables ; dix ou douze autres sont très-contestables; cinq au moins sont absolument fausses. Nous ne parlerons que de celles-ci.

r Affre, affreux, d'%|Oovoç. Je suppose que Voltaire veut dire d'«'f/5r,)v. Mais je Jie lui impute point la faute. 11 a lu «ypvo; dans Lancelot. 11 eût pu du moins l'y laisser. En tout état de cause, ^}.'j[M-j ne signifie pas affreux, mais en démence. 11 y a trop loin d'une idée à l'autre, jioiir qu'on puisse raisonnablement tirer affreux

VOLTAIRE HELLÉMSTE ol9

d'%w. La ressemblance de sons ne prouve rien : il faut l'analogie du sens. Affre et affreux sont d'origine germanique ; voyez Littré.

2° Bouteille, de ;5d-oj?. Bouteille vient peutêtre de bouter, qui voulait dire mettre; et bouter n'a rien de commun avec /5o7pç, grappe de raisin. Ici, les analogies sont purement fortuites. Si l'on rattache bouteille au grec, il faut citer ponç et /Soûrtov, qui sont des vases.

o° Brique, de Çiç-jyjo. Or, ^pvyjh signifie rugissement, hurlement, et n'a jamais eu aucune autre signification. Brique se rattache au verbe briser.

/l" Fier, de ç»ta,cô;. Fier sort directement du latin férus et ferox; et stccdç, ^ra^ et luisant, ii'e.-t entré pour rien dans la procréation de ce mot. Quand même on ferait venir férus de oLy.p6ç, Voltaire serait toujours dans son tort, puisqu'il a la prétention de ne donner que des mots directement sortis du grec.

5" Moquer, de iioiyj-ju. Moquer vient en effet du grec ; mais l'étymologie vraie est f/w/àw, y.'oy.'>.rj'j.rxt : c'est du moins la même idée et le môme radical. Mot^e-jw signifie courir les bonnes fortunes, ou, pour parler plus correctement, coui-

meltre le péché d'adultère; car les Grecs n'avaient pas comme nous des euphémismes malhonnêtes.

Il y a toutefois, dans l'article Grec, une judicieuse observation à l'adresse de nos anciens étymologistes. Voltaire remarcjue avec raison qu'il est ridicule de donner comme venant du grec les mots français cjui ont été des mots latins, et qui ne sont réellement que du latin façonné à notre usage. 11 eût dû seulement se mieux conformer lui-même à sa règle, et ne pas tirer fier de ftcAf^oç. Sa critique tombe en plein sur Lancelot ; mais il devait dire, pour être juste, que l.ancelot a entendu donner, et les mots directement venus du grec, et, comme il s'exprime formellement dans le titre de son recueil étymologique, tous les mots français pjis de la langue grecque, soit entièrement, soit par rapport et par élymologie. Le recueil de Lancelot n'est pas bon; et je le sais, hélas ! mieux que personne. C'est là pourtant que Voltaire a puisé tout ce qu'il y a de supportable dans le sien. Si Lancelot a fait comme lui la faute d'ckfpovaç, et celle de ^«a^^dç, et ]iiême une faute plus grave que ^^o-j/j,, puisqu'il donne un /îpOxa, tegula. qui n'existe point, on

VOLTAIRE HELLÉMSTE o2J

n'a du moins à lui reprocher ni poTp; pour la bouteille, ni y-or/j-jo) pour moquer. Cela vaut bien le dîner, que Voltaire lui reproche d'avoir tiré du grec, et qui a tout à fait l'air d'en venir, encore qu'on soit parfaitement en droit de contester sa provenance. Grammatici certant. Voyez la discussion dans Littré.

Je n'en ai pas fini avec les étymologies. Je demande la permission d'en citer trois encore. Ici l'erreur porte sur les choses mêmes.

« MÉTAPHYSIQUE. Truiis ualurani , au de\k de la nature. » C'est ainsi que commence l'article Mrlaptujsique , dans le Dîeliounaire philosophique. Le mot métapluisique vient de metaphij- ■sica, transcription barbare des trois mots grecs y.-7v. -b. oj'jiy.y.. La propositiou u.iTà uc signific point au delà. Elle répond quelquefois à trans; mais c'est en composition, et là oii trans exprime le changement, le passage d'un lieu dans un autre, l'action de pousser de part en part, etc. Or. y-y. rà yj7t.y.y., cc sont trois mots distincts, ce n'est point un mot composé. Dans y.-v. -v. oj^tzi, le mot y.i-v. signifie ce qu'il signifie toujours avec un accusatif, après, à la suite de. m-v. -b. vjiiy.y. est le titre d'un ouvrage d'Aristote; et cet

o2!^ VOLT AI RK ET SES MAITRES

ouvrage d'Aristote a été nommé ainsi uniquement parce qu'il venait à la suite d'un autre, intitulé yu(7f/.â. La transcription latine aurait dû être Poslplnjsica, ou Postnaluralia. La Mélaplujsiqiie d'Aristote n'est nullement l'antithèse de sa Pliysique : elle en est la suite et le développement. Ce que nous nommons aujourd'hui plujsique ne ressemble guère à la physique d'Aristote. Le livre qu'Aristote a intitulé Pliysique, ou qu'on a ainsi intitulé pour lui, est ce que nous appellerions un traité d'ontologie. 11 n'est donc pas surprenant, et que l'ouvrage qui suivait la Phijsique soit, dans toute la force du terme, un traité d'ontologie, la philosophie des premiers principes, et que le titre de cet ouvrage soit devenu le nom même de la philosophie première, et que le mot mclaplujsique éveille en nous une idée si différente de celle que nous attachons au moi physique. N'importe ; Voltaire a eu tort de ne pas se mieux renseigner. J'insiste sur ce point, parce que sa fausse équivalojice, Irans naluram, est un lieu commun qu'on reproduit depuis cent ans dans tous les livres. On le reproduira plus d'une fois encore.

« Enthousiasme. Ce mot grec signifie nno-

VOLIAIUE IILLLÉ.MSTK o2o

lion (Cenlrailks, agilalion iiilcricurc. Les Grecs inventèrent-ils ce mot pour exprimer les secousses qu'on éprouve dans les nerfs, la dilatation et le mouvement des intestins^ les violentes contractions du cœur» le cours précipité de ces esprits de feu qui montent des entrailles au cerveau, quand on est vivement affecté?

« Ou bien donna -t-on d'abord le nom d'orllwusiasme, de trouble des entrailles, aux contorsions de cette Pythie qui, sur le trépied de Delphes,... etc. (1). »

Oui, certes, on donnait le nom d'cnllwusiasme à l'état de la Pythie, quand elle prophétisait assise sur la cortine; mais ce n'est nullement à cause du trouble de ses entrailles et de ses contorsions. EvQovfTtacradç ne signifie point émotion d'entrailles, agitation intérieure. Nulle part Voltaire ne s'est plus lourdement trompé. Il a supposé que le mot venait de Ivrdç, intus, et avait quelque rapport avec h^zoo-j, boyau, h-sp», enlrailles. Je n'apprendrais rien à un enfant de cinquième en lui disant que l'enthousiasme, du moins en grec, est l'inspiration divine. Êvôsoç est

(t) Dictionnaire philosophique, article Enthousiasme,

celui qui a un dieu en lui, qui est inspiré par un dieu. ËvQcoç, sv&ouç a fait le verbe Ivôouo-tàç&j , qui marque l'état où nous met l'inspiration divine; et hOov'jLv.tTiiôç est le substantif de ce verbe. Ainsi, ces questions sur l'invention du mot enlhousiasme par les Grecs. Voltaire ne les a faites que parce qu'il ne savait pas même que le fond de ce mot, c'est dieu. Un 0 pris pour un z, c'est peu de chose en soi : c'est assez néanmoins pour nous montrer non-seulement que Voltaire ignorait le grec, mais que cette ignorance pouvait précipiter le plus spirituel des hommes dans des sottises dont rougirait un écolier.

La dernière citation que je veux faire ne montrera pas Voltaire battant la campagne, et s'évertuant à tirer de notre ventre la notion de ce qu'il y a de plus divin dans notre être. 11 n'est pas que vous ne vous souveniez de quelques-uns des vers du bonhomme Lancelot, surtout de ceux des premiers dizains. Je suis presque sûr que vous citeriez incontinent, si je vous en priais, le vers sur «xavôa :

i-z.v.vOc/., roiiec, épine, ai'èlo. Maisje vous apprendrai peut-être quelque chose

NOLTAIUE IIELLK.MSTE 3*25

en vous disant que Voltaire a fait une comédie intitulée le Droit du Seifjneur. 11 récrivait à peu près vers le temps où on imprimait pour la première fois la dissertation sur l'enthousiasme, ^i je me trompe un peu sur la date, il n'importe nullement. Cette comédie ne vaut rien ; mais nous n'avons point à discuter ses mérites. Il ne s'agit que d'un nom. ]/amoureuse, dans leDivil du Seigneur, se nomme Acanlhe. C'est ce nom même qui fait le sujet des premières paroles prêtées par l'auteur à ses personnages.

MATHURIX.

Écoutez-moi, monsieur le magister :

Vous savez tout, du moios vous avez l'air De tout savoir; car vous lisez sans cesse Dans l'almanach. D'oii vient que ma maîtresse S'appelle Acanthe, et n'a point d'autre nom? D'où vient cola?

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