LE BAILLI
Elle s'appelle Acanlhe :
â26 VOLTAIUE ET SES MAITRES
C'est un beau nom; il vient <lu grec Anthos, Que les Latins ont depuis nommé Flos.
Flos se traduit par Flcar; et ta future Est une fleur que la belle nature, Pour la cueillir, façonna de sa main ; Elle fei'a l'bonneur de ton jardin.
Mais c'est le bailli qui parle, direz-vous ; ce n'est pas Voltaire. Erreur! c'est bien Voltaire. Sinon, il faudrait ou que la bévue du bailli fôt relevée dans la pièce, ou que le bailli ne figurât, que comme un sot parlant à tort et à travers, ou que la bévue fût de telle nature qu'elle ne ptit manquer de sauter aux yeux du spectateur. On ne dira probablement point que Voltaire supposait le dixième dizain de Lancelot dans toutes les mémoires. Son bailli n'est ni un ignare ni un sot; c'est un fin matois, et de plus un savant. Enfin rien-dans la pièce ne révèle que le bailli a dit une sottise ; et je ne sais si personne, depuis cent et tant d'années, s'est seulement aperçu qu'il ne s'exprimait pas d'une façon congrue. Il est vrai qu'on ne lit guère le Droit du Seigneur^ et qu'on le joue encore moins : d'ailleurs, ceux qui savent le grec ont un peu mieux à faire que d'étudier une pareille rapsodie. C'est donc Voltaire qui tire d'xvOo? le nom d'Acanthe. 11 n'a pas
pris cette fois un o pour un r, ni un soulïle divin pour des entrailles : il a pris la ronce pour une fleur, et égalé l'épine à la rose.
On s'étonne peut-être, après tout ce qu'on vient de lire, que Voltaire ait comme pris à plaisir d'étaler sans cesse à tous les yeux les preuves de cette ignorance du grec dont nous venons de mesurer l'étrange profondeur. Il semble, en effet, que la prudence lui commandât de se contenir, chaque fois qu'il se sentait la moindre démangeaison de citer du grec, ou de disserter sur les mots de la langue grecque. Platon a dit ceci, Épictète a dit cela, V Iliade est telle chose^ V Odyssée est telle autre chose : ces formules auraient dû lui suffire. Elles sont commodes, et elles ne sont pas très-compromettantes. Il le savait bien, car il en a use et abusé plus que pas un. Mais il savait aussi à quel public il avait affaire. Il n'écrivait pas pour MM. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Richelieu n'était pas le seul en France qui fût de sa force sur le grec. Il était sûr du vulgaire des lecteurs. Il n'était pas moins sûr du vulgaire des critiques, amis ou ennemis. Il comptait sur l'impunité. Mieux encore. Il ne se livrait à ces exercices que
pour accroître sa renommée. C'est pour que aucune gloire ne lui manquât parmi les contemporains, qu'il crachait, comme on dit, du grec à tout propos, et même hors de propos. Je ne lui prête rien. Non-seulement il a fait ce calcul, mais c'est lui-même qui nous révèle qu'il l'a fait.
Habemus confilenlem rcum. Cette confession est dans Micromégas. Je vais rappeler au lecteur quelques lignes de la conversation du jeune géant avec les hommes du vaisseau qu'il tient sur son ongle.
« Enfin Micromégas leur dit : Puisque vous savez si bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est en dedans. Dites-moi ce que c'est que votre âme, et comment vous formez vos idées? Les philosophes parlèrent tous à la fois, comme auparavant ; mais ils furent tous de différents avis. Le plus vieux citait Aristote; l'autre prononçait le nom de Descartes, celui-ci de Malebranche, cet autre de Leibnitz, cet autre de I^ocke. Un vieux péripatéticien dit tout haut avec confiance : L'âme est une entéléchie, et une raison par qui clic a la puissance d'être ce qu'elle est. C'est ce que
vor.TAîP.r: ttefi-émste o29
déclare expressément Aristote , page 633 de l'édition du Louvre :
E-jrt'ù/ji'/. ZT-rt, etc.
.le n'entends pas trop bien le grec, dit le géant. Ni moi non plus, dit la mite philosophique. Pourquoi donc, reprit le Sirien, citez-vous un certain x\ristote en grec ? C'est, répliqua le savant, qu'il faut bien citer ce qu'on ne comprend point du tout, dans la langue qu'on entend le moins (i). »
Voltaire, en écrivant ceci, a du éprouver de bien vives jouissances. Cet alinéa, qui n'a d'abord l'air c|ue d'une agréable raillerie, est la mystification des mystifications. Et voyez ! En apparence, Voltaire daube sur le vieux bonhomme qui cite Aristote en grec ; en réalité, et ici même, il fait comme son citateur : il nous prend pour dupes. Lui aussi, il cite ce qu'il ne comprend point du tout, dans la langue qu'il entend le moins; et il le fait là même où il se moque de ceux qui le font! 11 raille notre sottise, et il profite de notre sottise! Il en profite
(1) Micromé(jas, cliapitre YII.
bien plus encore que le vieux péripatéticien. Nous voyons clairement que le péripatéticien ne sait pas ce qu'il dit, quand il parle de l'âme; mais nous devons conclure de sa citation que Voltaire savait le grec, et qu'il lisait Aristote, C'est bien là ce qu'a prétendu Voltaire, et voici comment je traduis sa pensée : « Mon cher lecteur, vous n'êtes qu'un niais, car vous allez me prendre pour un savant. Vous allez vous imaginer que j'ai confronté Aristote, et dans l'édition du Louvre. Page 633! Év-zis/ji.ot.\ Doutez, si vous l'osez! Doutez surtout que j'aie de bonnes raisons pour berner les péripatéticiens et l'entéléchie ! »
Ce qui est plus grave, c'est que la citation est fausse. Je pourrais aller jusqu'à dire que, citer la page 633 de l'édition du Louvre, c'estne rien citer du tout. L'édition du Louvre est l'édition donnée par Guillaume du Val ; et l'édition donnée par Guillaume du Val a deux volumes ; et chacun de ces deux volumes a sa pagination particulière. Est-ce à la page 633 du premier volume que nous renvoie le péripatéticien? est-ce à la page 633 du deuxième volume? Voltaire (lovait le diro. Mais je consens à ce que Voltaire
VOLTAIRE ni:Lr,ÉMSTE o^Vl
se soit entendu avec lui-même quand il écrivait ces mots : page 633 de Sédition du Louvre. Aussi bien le mot h~ù.i-/j.>.'y. se trouve à la page 633 du premier volume de du Yal. Mais n'y cherchez point, ni ailleurs dans Aristote, aucune phrase commençant par ï-j-ii.iyiiiv. Ig-ti. Gardez- vous surtout d'y rien chercher qui réponde de près ou de loin à la définition de l'âme soi-disant tirée d'Aristote, et de la page 633 de l'édition du Louvre.
Ce qui est beaucoup plus grave encore, ce sont les conséquences de ces erreurs plus ou moins involontaires. Aristote ni les péripatéticiens ne s'en relèveront jamais. Qu'est-ce pour nous qu'un péripatéticien, depuis que le péripatéticien de Voltaire a déraisonné devant Micromégas? un absurde ignorant, qui p-uie pour ne rien dire. Qu'est-ce pour nous qu' Aristote, depuis que son ridicule disciple l'a fait parler dans le roman de Voltaire ? un charlatan qui combinait des syllabes, -et qui faisait croire aux niais que ces syllabes avaient un sens. Qui n'a pas entendu crier: Entéléchie! entélécliie! Aristote est jugé quand on a dit : Eiiléleclùel Assurément f«f('/rcliie n'est rien. C'est même, si l'on veut, un
terme très-moquable. Je ne tiens nullement à défendre des sons. Mais Ivre^s^na est quelque chose. C'est même une très-belle chose, puisque c'est la perfection. 11 est permis de discuter sur l'usage qa'Aristote fait d'svrs^ix"»- Mais ivTsléyjiv. est parfaitement clair en soi, et n'a rien, ni dans ses éléments ni dans sa conjposition, qui prête au ridicule ; j'ajoute, ni même dans l'usage ou dans l'abus qu'en ont fait Aristote et les péripatéticiens. Il est permis, je crois, de dire, comme le fait réellement Aristote, à la page G33 du premier volume de l'édition du Louvre, que l'individualité, la forme, la figure, constituent perfection, eu égard à la matière vague et indéterminée ; autrement pour le grec, que le mot iyzeltyjia. est synonymc de sIc?o;, de p.o;yf et de zorh Ti. Il n'y a rien là qui me scandalise, ni qui puisse scandaliser personne. Non que je prétende qu' Aristote a raison [)artout, et qu'il ne s'est pas trompé quelquefois dans ce qu'il dit de l'àmc.
Voilà la vérité sur iv-ù.iyjtv.. Et pourtant cnlcli'cliie est ridicule ! Et pourtant entélécliie a tué Aristote, et par la main d'un homme qui n'avait pas même daignés' enquérir d'où vient cnléléchic !