‹ Voltaire et ses maîtresChapitre 4 sur 37 · LYSANDER · texte numérisé non relu

LYSANDER

Sacra relligio, fides, v\mor, siletis! Solus an pateat parens

7/l VOl/lAlilK liT Si:S .MAITUES

VosU'os ad icUis? Nalus illicsiim gcrat Telisque pectiis inviuin?... Ah! iiimium diu Nalura cessas. Senliat landein sua Et nostra iiatus vulnera, aut saltem meo Dolore doleat... Nate, per si quid meum Tibi dulce quicquam, luce si carus magis Semper fuisti , si libi carus pater, Miserere patris, quem brevi coges mori; Et tu tui miserere. Supremuni Jovis Ilebesque adora uumeii, et Christum nega.

AGAPITUS.

Te, Christe, adoro.

ANTIOCHUS

Non peto ut Christum neges; Negare tanlum fiiige, dum noslros palam Divos profcssus patrio ritu colas.

AGAPITUS.

Te, Christe, adoro.

ANTIOCHUS

Miles, Agapitum ocius, Ne nostra l'œdelora, conspcclu râpe.

Et voilà le plus bel cchuntinon de la plus belle tragédie du P. Porée ! Jugez, d'après ces misères, quels trésors d'imagination et de style contiennent les autres ! Pourtant ce latin antithétique et prétentieux a encore figure. La gravité des mots romains dissimule jusqu'à un certain ])oint le vide des idées ou leur trop mince

■ valeur. Mais les vers français du prologue et des intermèdes passent vraiment la permission que Boileau accorde aux poètes de se mouvoir impunément du médiocre au pire. Voici du lyrique à la façon de Racine :

Ce nom est redoutable,

11 est adorable, Reudoiis-lui nos respects ;

Il est aimable, Cédons à ses attraits.

Il est aimable; Que l'amour par ses traits Le grave dans nos cœurs , qu'il y règne à jamais-

Voici du lyrique à la façon de Corneille :

Le beau sang d'Agapit, impétueux, bouillant; Pour couler à grands flots n'attendait qu'un passage ; 11 s'est couvert d'écume, et fumait en coulant;

Une partie, en s'exbalant,

Formait un tendre et doux nuage, Qui, semblable au parfum qu'on offre au Dieu vivant , S'élevait jusqu'au ciel, y portait son hommage; Le reste, sur la terre, encore tout brûlant,

Retraçait à nos yeux l'image Des transports enflammés et du noble courage Qu'a montré ce héros en s'offrant au trépas;

Il était fier de l'avantage De se voir répandu pour li' Dieu des combats.

Il y a pourtant un fait incontestable. Ces vers ont été applaudis naguère au petit sémi-

naire de Séez, et ils l'avaient été jadis au collège Louis-le-Grand. Hélas ! on applaudit peutêtre, aujourd'hui même, et dans de vrais théâtres, des choses encore plus pauvres. VAgapitus du P. Porée ne sera, si l'on veut, qu'un degré au-dessous de rien. En parlant ainsi^ je ne dis que la stricte vérité. Mais les admirateurs, à Séez, avaient probablement de valables raisons pour applaudir. La tragédie a été retouchée, disent les journaux, par un savant professeur. Qui sait si les retouches n'en ont point fait un chef-d'œuvre? Je n'ai qualifié que l'œuvre du P. Porée.

Je me dispense d'expliquer jusqu'à quel point le P. Porée est égal ou inférieur à lui-même dans ses autres tragédies. 11 y en a cinq : Jjvutiis, Hennenigildus^ Mauricius, Sennaclierib, Sephœlms Myrsa. Je les ai lues, et je me souviendrai toute ma vie de ces heures de prodigieux ennui. J'ai du moins l'avantage de pouvoir en conscience approuver le choix du savant professeur de Séez. Agapiliis est le meilleur de ces ridicules pastiches tragiques. C'est aussi un des plus courts; et ce mérite n'est pas à dédaigner, si l'on s'inflige la pénitence de les lire.

Les comédies du P. Porée valent en leur genre ses tragédies. Quelques mots suffiront pour caractériser ces produits scolaires : inanité de conception, absence d'intérêt, puérilité de style, plaisanteries de mauvais goût. Ces "comédies sont toutes en prose latine, sauf quelques prologues ou quelques chansons en vers français. Voici quelques échantillons des chansons et des prologues. Cette poésie comique n'est pas indigne de la poésie tragique du prologue et des intermèdes d'Agapitus.

Veut-on du comique sérieux ?

Le Ciel , en nous donnant la vie, Nous asservit aux mêmes lois; Mais, pour le bien de la patrie, Il nous forme à divers emplois.

L'un doit, éloigné des alarmes, Dicter les arrêts de Thémis :

L'autre, par la force des armes, Repousser nos fiers ennemis, etc. (1)

Ou bien encore :

On dit vrai , qu'amour et caprice Ont fait un accord éternel :

[1) Liberi coacli , Prologue.

Caprice en tout amour se glisse, Même dans l'amour paternel.

Un père n'aime plus en père;

Il t'ait un partage odieux,

Distingue le frère du frère,

Et règle son cœur par ses yeux, etc. (1).

Voulez-vous de ce qui se chantait, probablement parce qu'il ne valait pas la peine qu'on le parlât ?

Par mille maux, Mille travaux , Dans la paix, dans la guerre, Sur la mer, sur la terre, On cherche le repos.

Pour le trouver l'eCTort est inutile :

On perd ses pas ; Quand on le cherche on ne le trouve pas (2).

Aimez-vous mieux ceci? Il s'agit d'établir une Académie des paresseux, et on énumère, dans une suite de couplets, quels candidats il faut admettre. Voici le couplet final, ou, si on l'aime mieux, le bouquet :

Contre un insolent petit-fils Grand-papa jette les hauts cris.

(1) Cœcus Amor jinlrum, Prologue.

(2) Misoponus, acte 1 , scène x.

LE P. roui'i!; 79

Lui procure-t-il l'opulence Qui Ibmente son indolence, Il perd son temps ; Prœsto, praesto muselle,

Qu'on le mette Parmi nos fainéants (1).

On a beau être professeur de rhétorique, et condamné, comme tel, à la poésie dramatique h perpétuité, on n'est pas recevable, franchement, à rejeter sur les obligations de l'emploi la responsabilité de pareilles platitudes. Le P. Porée pensait probablement ainsi ; car il avait eu du moins le bon esprit de ne pas publier ses comédies. Mais que dire de ceux qui les ont publiées, et qui proclament l'auteur, dans leur préface, un des plus grands poètes comiques de tous les temps, nulli secundum ?

0 Regnard ! venez et instruisez-vous ; car voici votre Joueur perfectionné de la bonne manière. Vous n'entendez rien au dialogue; et vous n'êtes qu'un sot. Ecoutez Paezophilus et son valet, et vous saurez comment devaient parler votre Valère et votre Hector :

,1 ■ Mb ponus, acte III, scène xvi.

P.EZOPHiLus. Aufcr te istinc, et qiiiesce. Par- MEîNO. Nullam quielis partem possum capere, dum tu niliil somni capis, dum te vigllando enecas. P/Ez. Hora cpiota est? Par: Manuale liorotogunn inspice.

Regardez votre montre ! ce trait manque évidemment à la scène de Regnard; et manuale liorologium manque bien plus encore au troisième intermède du Malade imaginaire.

Quant à la boîte au gros sel, le P. Porée y puise quelquefois avec une certaine indiscrétion. 11 y a notamment , dans le Plùledonus , un ivrogne dont le langage serait assez propre à faire vomir les gens faibles d'estomac : « Oli!... sa... sa... sapio miUtum. Atjue, si Pliiledomun excipias, (pii me omni sa... sa... pore vincit, ne... ne... nemo vinum honum melius sapit. — Ve... ve... veteris tamen phi... phi... philosophiœ, aliquid retineo,... et admitto liorrorem a va... vaciio. Ego numquam sum va... vacuus (1). » Ce sont là ses plus agréables gentillesses. On n'en tolérerait pas l'équivalent au boulevard, dans le plus débraillé des vaudevilles.

(1) P/ti7c(/o?iHS, scène XIII.

Et c'est ainsi que le P. Porée prouve qu'il ne faut pas abuser du vin ! Car toutes les comédies du P. Porée, ou, comme il les intitule, ses drames comiques, ont la prétention d'être des leçons de morale. Pœzophilus démontre que qui a joué jouera, et que qui jouera s'en repentira; Cœciis Amor pat7'um, qu'un père ne doit point avoir de préférences; Misoponus, que la paresse n'est pas bonne ; Liberi coacti, qu'il ne faut pas forcer les vocations ; et Philedomis , qu'il faut fuir les voluptés.

Le poëte du moins, dans le P. Porée, n'est pas en désaccord avec le théoricien. Le théâtre est pour lui une école de morale. Mais j'ai bien peur qu'on ne préfère, à tort ou à raison, les chefs-d'œuvre qui n'enseignent pas tant, mais qui peignent au vrai le cœur humain, les passions, la vie. Eh ! n'est-ce pas un enseignement aussi, et plus profitable que celui qui s'affiche, et même le seul dont on puisse profiter au théâtre? Une comédie n'est pas un sermon. Je ne dis pas que le sermon et la comédie doivent se contredire; je dis seulement qu'un sermon ne fera jamais une comédie.

On trouve quelquefois, dans les recoins ou-

bliés des vieilles bibliothèques, certains documents qui dérangent les opinions reçues. Cela m'est arrivé au sujet du P. Porée. Vous allez voir que ce R. P. n'était qu'un homme. Vous verrez aussi que, même au siècle dernier, tout le monde n'était pas de l'avis des Jésuites sur le mérite oratoire du P. Porée.

Louis XIV était mort le 1" septembre 1715. Le P. Porée prononça en latin l'oraison funèbre du monarque, dans la chapelle de Louis-le- Grand. L'Université rendit hommage, en latin aussi, h la mémoire du roi défunt, dans l'église de la Sorbonne, par l'organe de Bénigne Grenan, professeur de rhétorique au collège d'Harcourt. Le succès de chacun des deux discours fut extraordinaire. Mais c'est là, sauf l'idiome dans lequel avaient parlé les deux orateurs, tout ce qu'ils avaient de commun. Jls différaient même du tout au tout dans l'appréciation de la conduite de Louis XIV à l'égard des Jansénistes. Le P. Porée n'avait pas manqué de louer les rigueurs salutaires exercées contre une secte dangereuse, celte fille déualurée, ce sont les propres expressions du R. 1\, (lui renie la religion caivinisle sa mère, (juoique sa mère ne

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doive pas Uwenier ; qui est partout, et qui dit faussement qu'elle n'est nulle part. Grenan avait lait aussi l'éloge de la piété du roi ; mais il avait donné à entendre que cette piété n'était pas toujours très-éclairée, et que Louis XIV n'avait fait quelquefois, tout en croyant travailler au bien de la religion, que céder à des influences mauvaises. Le P. Porée fut très-choqué de l'audace d'un homme qui avait l'impertinence d'être d'un autre avis que lui, et il tança vertement son rival, en prenant pour prétexte la gloire de Louis XIV outragée. Lisez sa lettre à Grenan, et vous verrez que le P. Porée non-seulement était un homme, mais n'était pas toujours un bon homme. Cette lettre est assez courte, d'un français médiocre, pas très-spirituelle, mais trèsinsolente, presque méchante. Le P. Porée dénonce aux vrais catholiques l'orateur malencontreux, et l'avertit charitablement qu'il pourrait bien encourir, pour son méfait, quelque censure un peu désagréable. Cette menace énigmatique, ce n'est pas le P. Porée orateur qui la fait, mais le P. Porée théologien ; car je puis dire^ s'écrie-t-il en prenant ce titre, que fai étudié ma tliéoloqie. il profite ensuite de Tocca-

sion pour dire à Grenan, non plus comme théologien, mais comme rhéioricien, que son oraison funèbre n'est pas bonne, qu'il a été long et diffus, et qu'il a pillé une de ses comparaisons dans Fléchier.

L'Université ne connaît pas tous ses héros. Ce Grenan, dont je rappelais jadis le nom aux échos étonnés du vieux collège d'IIarcourt, était un professeur très-estimé, un humaniste très-habile; et c'était, dans toute la force du terme, un homme d'esprit et de talent, chaud et vif d'ailleurs^ et incapable de ne pas relever un outrage. 11 répondit au P. Porée. Mais il ne se borna point à repousser l'attaque. On lui reprochait d'avoir parlé à mots couverts à propos du Jansénisme, et de n'avoir pas eu le courage de son opinion. Il dit au P. Porée de ne s'en prendre qu'à luimême : « Je fus témoin de l'indignation qu'excita votre description burlesque du Jansénisme.... J'ai eu peur de faire un faux pas^ en marchant sur un endroit aussi glissant, et vos écarts m'ont rendu sage. » Quanta l'accusation d'avoir donné atteinte à la gloire de Louis \IV, en disant que Louis XIV avait pu être trompé, Grenan répond que Louis XI Y était homme, et non pas

Dieu, et que, dire qu'il a pu être trompé, c'est dire simplement qu'il était homme; proposition qui ne saurait scandaliser personne, et qu'ont approuvée de leurs suffrages un cardinal, des archevêques, des évêques, le Parlement en corps, l'Université entière. Quant aux prétentions théologiques du P. Forée : « Je ne doute point, dit Grenan, que vous ne soyez très-habile en théologie, puisque vous m'en assurez. Un Jésuite voudrait-il mentir, et surtout à son avantage? Us sont trop humbles pour cela. Je m'étonne donc que, dans la disette oi^i vous êtes de bons théologiens, vos supérieurs ne vous tirent pas de l'emploi que vous exercez présentement, pour vous appliquer à un autre, dont vous vous acquitteriez apparemment avec succès. Ce sont eux que vous devriez informer de votre capacité, et non pas moi, qui ne puis ni la mettre en œuvre, ni en faire aucun usage. Car votre théologie est celle de Molina, d'Escobar, de Tambourin, des Pères de la Société : la nôtre est celle de saint Augustin, de saint Thomas, de Gerson, des Pères de l'Église; et vous savez que les principes des uns ne sont pas tout à fait ceux des autres. » Quant au reproche de n'a\"oir pas

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tiré de son propre fonds toutes ses richesses, et surtout de n'avoir pas fait un chef-d'œuvre, Grenan n'avait pas de peine à passer condamnation. Mais ici son adversaire lui offrait une trop belle prise : il ne la laisse point échapper. Il dit nette.ment au P. Porée son avis sur le discours du P. Porée : il en montre le vide et le faux ; nullité de pensées, mensonges, flatteries ; dans la forme , antithèses perpétuelles , presque toujours forcées, perpétuel gallicisme de l'expression.

Ce sont là en effet les défauts de toutes les compositions oratoires du P. Porée. Le jugement de Grenan est sévère, mais vrai ; et ce n'est pas sans raison que Grenan avait dit ailleurs, en atténuant ironiquement le sens injurieux d'une expression du P. Porée : « L'antithèse, votre figure favorite, vous a éioloui; et, pourvu que les mots dont vous vous serviez formassent ce petit jeu qui charme tant vos oreilles, vous aviez fort peu d'attention au sens qu'ils renfermaient. » Yollaire ne dit-il pas la môme chose, dans le Siècle de Louis XI \\ en parlant du P. Porée? « Eloquent dans le goût de Sénèqu(?. » l'^t l'éditeur môme des œuvres du P. Porée, ou

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plutôt celui qui a commencé la publication des œuvres du P. Porée, n'avoue-t-il pas implicitement ce gallicisme d'expression dénoncé par le professeur du collège d'Harcourt? « Son style oratoire, suivant quelques-uns, n'est pas assez cicéronien. » Il se rabat sur la beauté des pensées et des figures, et sur l'atticisme de la diction. Mais cet atticisme prétendu, c'est précisément ce que Grenan appelait à bon droit gallicisme; c'est ce qui n'a jamais été latin qu'au collège Louis-le-Grand ; ce sont ces traits et ces pointes à quoi excelle la langue française, mais que la langue romaine de Rome n'a jamais su exprimer, et que pouvait seule exprimer la langue romaine des Jésuites.

C'est bien assez du succès que ces discours ont eu quand ils furent prononcés. Ils ne peuvent servir ni à nous instruire, ni à nous émouvoir, ni même à nous apprendre le latin. L'espèce de charme qu'y avait répandu le bel-esprit de l'auteur est fané comme les roses d' avant-hier, comme les modes d'il y a deux ans, comme les petits vers musqués de l'autre siècle. Mais cela a été nouveau, et cela a enchanté son public. Oui, certes! mais à quel prix? Voici ce que

nous conte un de ceux qui avaient assisté au triompiie du P. Porée prononçant l'oraison funèbre de Louis XIV : « 11 en a été des auditeurs comme de ceux qui croient aller à une tragédie. Ils comptent de s'y passionner, de s'y attendrir. Mais on joue une farce : ils rient^ ils éclatent. Ils ne s'en retournent pas mécontents des acteurs; mais on a joué une farce au lieu d'une tragédie. 11 est certain qu'à toutes ces lueurs, ou bluettes d'esprit, qui partaient de la bouche du Jésuite, on s'est récrié. Mais c'est à peu près ce qui arrive à la multitude, lorsqu'on tire les fusées du feu de la Saint-Jean. On entend à tout moment des éclats : Ah ! qu'elle est belle ! qu'elle est haute ! qu'elle est brillante (1)! » Voltaire appelle cela être éloquent dans le goût de Sénèque. Soit, ne disputons pas sur les mots. Mais Sénèque avait du génie ; et je cherche en vain, dans l'éloquence du P. Porée, cette chresme de pliilosophie, comme parlait Montaigne, ces pensées aussi justes que profondes, que Sénèque exprime si souvent avec tant de bonheur et une si admirable énergie.

(l) Lellrc de i»/*" à un de ses amis, 17 IG.

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J'ignore le nom de l'auditeur du P. Porée : ce n'est plus Grenan ; il a rnôme eu soin de terminer la préface de son opuscule par cette note : «On avertit le public et les Jésuites que la lettre qui suit n'est point deM. Grenan. » Mais l'éloquence dont il décrit les effets ne mérite que le nom qu'il lui donne : feu (rarlifice. Splendeur d'une seconde, puis absolue obscurité.

J'ai vu, au Cabinet des Estampes, deux por- Iraits du P. Porée, tous deux d'après la même peinture, mais gravés tous deux de main de maître , l'un par Desrochers , l'autre par Balechou.

C'e'st la tête d'un homme de soixante ans environ, d'une physionomie agréable, ayant le front haut et un peu dégarni de cheveux, les yeux vifs, la bouche belle, le nez à la fois aquilin et fort; un P. Porée, en somme, qui ne dément pas trop l'idée qu'on se fait du maître de Voltaire.

Au bas du portrait gravé par Balechou, on iil une inscription latine, où sont célébrés, par une triple antithèse, ses vertus, ses talents et ses succès : Pietale an hujenio, poesi an elocjucntia, modeslia major an fama. Au bas du portrait

gravé par Desrocliers, l'inscription lauclative est en vers français :

Avec ce professeur habile, Qui du public charmé gagna toutes les voix, Horace, Cicéron, Démosthène, Virgile,

Sont morts une seconde fois.

N'allez pas vous figurer qu'il s'agisse là de la perte qu'ont faite les génies de l'antiquité, dans la personne d'un interprète qui les rendait vivants par sa parole. Non ; il faut prendre ceci au propre. Le P. Porée était, au jugement de ses confrères, le plus grand des poètes et le plus grand des orateurs. Nous possédons les panégyriques qu'ils lui ont consacrés après sa mort, sur tous les modes de la lyre latine, ode, élégie, hendécasyllabes, etc. Le P. Saint-Calais dit que Melpomène et Thalie s'arrachent les cheveux de désespoir, et qu'Euterpe et Calliope ont brisé, l'une ses flûtes, l'autre sa trompette, comme à la mort de Virgile. Le P. Durivet dit que la France a perdu tout à la fois un grand orateur, un Quintilien, un passe-Sénèque et un poëte comique admirable. Le P. de Marolles dit qu'il a manqué un Porée k la gloire d'Athènes et de

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Piome. Le P. des Billoiis dit que Porée, orateur et poëte, égale et peut-être surpasse Cicéron, Pline le Jeune, Sénèque le tragique et Térence. Un autre P., qui ne dit pas son nom, probablement le P. Griffet, l'éditeur de ces panégyriques, promet aux œuvres du P. Porée l'immortalité. Enfin le P. de La Santé, qui avait été vingt ans durant le collègue du P. Porée dans la chaire de rhétorique, rés'-me en style lapidaire, sous forme d'inscription funèbre, la longue liste des titres du défunt à la renommée; et la liste se termine précisément par les mots mêmes qui servent d'inscription au portrait gravé par Desrochers.

Ce qui est certain, c'est que le P. Porée a joui d'uneiramense réputation. Samort, en ilki, fut comptée comme un événement Son biographe latin nous apprend que le roi Louis XV fit témoigner à la Compagnie la part qu'il prenait à une telle perte.

Nous savons ce qu'il faut penser du P. Porée écrivain. Si nous cherchions jusqu'à quel point le P. Porée fut un homme instruit, nous arriverions peut-être à douter de la légitimité de ses droits au titre de phénix des professeurs.

9i2 VOLTAIRE ET SES MAITRES

Il est bizarre de voir Voltaire, dans une de ses lettres, obligé d'expliquer à son ancien maître que Messène, la ville de Mérope, n'est pas la même chose que Mycènes, la ville d'Agamemnon. Ce qui est bien plus bizarre encore, ce sont les preuves que le P. Poréenous a léguées lui-même de son ignorance des plus simples éléments de la langue grecque. Les noms des personnages, dans ses comédies, sont des noms significatifs; et ces noms, il les a forgés avec du grec, et, à ce qu'il s'imaginait, d'après l'usage antique. Or, il y en a qui n'ont point le sens qu'il leur assigne, ou qui même n'ont aucun sens. Pœzopliiliis est censé signifier le Joueur, et ne signifie rien du tout. Le verbe Tratçw, jouer, c'est s'amuser, folâtrer, ce n'est pas jouer au jeu, hasarder (le l'argent. D'ailleurs le P. Porée a composé son mot contrairement à l'analogie, en accouplant un verbe à un adjectif; et, ce qui est pis encore, l'adjectif, à la place où il est, dit exactement le contraire de ce qu'il devrait dire. Si le mot Pwzopliilus était susceptible d'avoir un sens, il signifierait : aimé de l'amusement.

La Fontaine, empruntant certains noms de rats à la lialracliom[fomachie, félicite le poète qui

les a inventés, et en appelle sur ce point à ceux qui entendent la langue grecque. C'est bien le cas de retourner ici l'observation, et de ne pas féliciter le P. Porée. Ceux qui entendent le grec ne lui passeront point Pœzopliilus. Ils ne lui passeront pas même Deuleropliilus, CEnophiliis, et d'autres composés non moins barbares. Mais nous avons bien aujourd'hui, dira-t-on, œnopliiic en français? Nous avons aussi bibliophile. La belle justification pour le P. Porée! Il sera bien plus avancé quand j'aurai reconnu qu'il était aussi fort en grec que ceux qui ont déposé dans notre langue ces ordures lexicographiques !

Le Mercure du mois d'août 1726 conte que le P. Porée vient de faire réciter en public à ses rhétoriciens six poëmes latins tirés de six tragédies grecques. Ceci semblerait annoncer un professeur familier avec Sophocle et Euripide. C'est tout simplement un témoignage de l'amitié du P. Brumoy pour le P. Porée. Le P. Porée avait eu entre les mains les cahiers du P. Brumoy. C'est dans le futur Théâtre des Grecs qu'il avait puisé ses matières. Ne faisons pas du P. Porée un helléniste, en dépit des faits.

Voltaire, qui a l'air d'accepter le P. Porée pour un orateur et pour un poëte, est bien plus dans le vrai quand il le qualifie de très-bel esprit, et quand il ajoute : « Son plus grand mérite fut de faire aimer les lettres et la vertu à ses disciples. »

Les succès du })rofesseur sont incontestables. Le P. Porée fut, pendant trente ans et plus, depuis 1708 jusqu'à sa mort^ l'honneur, le soutien, on pourrait dire la providence du collège Louis-le-Grand. Les jeunes gens accouraient à ses leçons, dit le P. Griffet, non pas seulement do toutes les provinces du royaume, mais de toutes les contrées de l'Europe. On a compté, dans les fauteuils de l'Académie française, dix-neuf immortels qui s'étaient assis sur les bancs de la classe du P. Porée. Il est vrai que la plupart n'étaient que des grands seigneur :•. Mais il y a Voltaire.

Le P. Porée avait trente-quatre ans quand le jeune Arouet passa entre ses mains. Les éloges de Voltaire se rapportent donc à la plus florissante période de la vie du P. Porée ; mais dix ans, vingt ans, trente ans plus tard, le professeur les méritait encore. Le P. Porée n'a point

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eu de décadence. II conserva jusqu'au bout la jeunesse de sa pensée, l'enjouement de son caractère. Cependant, le dirai-je? j'ai peur que le P. Porée n'ait été dans sa chaire qu'un brillant éplucheur de phrases. Ses confrères nous assurent qu'il travaillait beaucoup : ce n'était pas du moins à étendre ou approfondir ses connaissances. C'est à limer ses écrits, à les polir et repolir, qu'il dépensait les heures. Gorgias et Protagoras ont fait illusion. Les jeunes gens, comme parle Platon, les portaient sur leurs têtes. Il y a des triomphes qui ne sont pas légitimes. Défions-nous des professeurs qui ont tant d'esprit. Il n'est pas bon qu'un professeur ait plus d'esprit que de science. C'est chose pire encore qu'il soit un bel -esprit, et qu'il ait prouvé par ses œuvres qu'il n'était qu'un belesprit.

Mais je ne m'inscris point en faux contre la déposition des contemporains du P. Porée. J'accepte, sauf dû rabais, les hyperboles de la Lettre au P. de La Tour. Je ne retranche rien des magnifiques compliments que l'ancien disciple adresse à son ancien maître, en lui envoyant Œdipe en 17i29, et en 1739 Mérope. Je souhaite

même que le P. Porée ait vraiment mérité l'éloge que contiennent ces mots de 1729 : « Vous m'avez appris à savoir vivre comme à savoir écrire. »

CUAPITRE V

Mauvaise chance du P. Le Jay. — Sa vie. — Bibliotheca Rhetonnii. — Ua bon Jésuite. — Œuvres oratoires du P. Le Jay. — Le P. Le Jay poëte. — Ses tragédies. — Josephus venditus. — Comédies. — Damocles. — Le P. Le Jay et Bilboquet. — Timandre, etc. — Épigrammes de classe. — L'ode à sainte Geneviève. — .Ve, me, adsum. — Apologue du docteur Mathanasius. — Antiquités romaines. — Querelle de l'abbé Bellenger et du P. Le Jav.

Heureux le P. Porée! Il a été un dieu pour ses confrères; il a été, pendant sa vie, selon l'expression de Voltaire, du petit nombre de professeurs qui ont eu de la célébrité chez les gens du monde. On ne lit pas ses œuvres ; mais on lira éternellement celles de Voltaire, et Voltaire a consacré à l'immortalité le nom du P. Porée. Le nom du P. Le Jay est à peu près inconnu. Le P. Le Jay avait autant de titres que

le P. Porée à figurer dans le Siècle de Louis XIV. 11 était, autant que le P. Porée, orateur dans le ijoùl de Sénèque. Ses tragédies et ses comédies valent au moins celles du P. Porée. Enfin, le P. LeJay était une sorte d'érudit, et l'emportait sur le P. Porée par la science, si le P. Porée l'emportait sur lui par l'aménité du caractère et les grâces de l'esprit. On ne parlera jamais du P. Le Jay, parce que Voltaire a tenu rancune au président de l'Académie du collège.

Quand le jeune Arouet alla s'asseoir sur les bancs de la classe de rhétorique, le P. Le Jay avait déjà cinquante-quatre ans, selon ceux qui le font naître en 1057; il en avait quaranteneuf, si l'on ramène, comme le veulent d'autres, à 1662 la date de sa naissance. Il était depuis plus de trente ans dans la Société de Jésus, et il y avait dix-huit ans environ qu'il remplissait au collège Louis~le-Grand les fonctions de professeur de rhétorique. Il en était chargé déjà en 169o; car c'est en 1693 que sa première tragédie fut représentée aux Jeux solennels de Louis-le-Grand; et les professeurs de rhétorique étaient les poètes en titre de la

maison. Les biographes disent qu'il cessa de professer, après avoir enseigné la rhétorique à Paris pendant dix-neuf ans. Le jeune Arouetfut donc un de ses derniers élèves. La date de sa retraite coïncide avec l'époque même oii le jeune Arouet sortit de Louis-le-Grand. Cette retraite fut loin d'être inoccupée. Il y avait, dans la plupart des collèges de Jésuites, des congrégations, c'est-à-dire des confréries de dévotion sous l'invocation de la Sainte Vierge. Le P. Le Jay devint préfet de la congrégation dont le chef-lieu était à Louis-le-Grand. C'était une administration considérable. Il y consacra une partie de son temps, et il donna l'autre aux travaux littéraires. C'est même après avoir quitté sa chaire qu'il acheva ou écrivit ses deux plus grands ouvrages, la traduction française des Antiquités romaines de Denys d'Halicarnasse, publiée en 1722, et la Bibliotheca Rhetorum, publiée en 1725. Après 1725, il cessa d'écrire, mais non point probablement de gouverner sa confrérie. Il prolongea sa vie jusqu'en 1734. Il était âgé, à sa mort, de soixante-dix-sept ans, ou au moins de soixante-douze, et il avait passé cinquante-sept ans dans la Compagnie.

La Bibliotlieca Bhetorum n'est luilloment ce que semble annoncer son titre. Vous vous figurez peut-être quelque savante collection, contenant dans leur entier ou par extraits les principaux livres des anciens sur l'art oratoire, depuis le traité d'Aristote, par exemple, jusqu'à celui de Quintilien, avec notes et commentaires compétents à l'objet. Erreur. On appelait rlietores, au collège Louis-le-Grand, les élèves de rhétorique ; et la Bibliotlieca Blietorum n'est qu'une bibliothèc|ue à l'usage des écoliers qui s'exercent à la composition littéraire ; ou, pour mieux dire, c'est le testament du P. Le Jay, professeur, orateur et poiHe^ la collection revue et corrigée de ses œuvres, appendues à une Bluiorifjiie et à une Pociique de sa façon. C'est dans ces deux grosin-/i°de 1725 qu'il faut surtout chercher le P. Le Jay. Je ne prétends pas avoir éprouvé un bien vif plaisir à parcourir ces pages jaunes et poudreuses, et je n'en ai pas exhumé, tant s'en faut, des trésors; mais je n'ai nul regret aux longues heures que j'ai dépensées à m'y former du P. Le Jay uneidéeunpeu moins vague que celle qu'on prend de lui dans les Biographies, môme dans la Biographie universelle.

Le P. Le Jay était bon Jésuite. J'entends par là qu'il était tout dévoué à la Compagnie, et qu'il ne négligeait aucune occasion, grande ou petite, d'ajouter à son lustre, de lui faire des amis, de lui concilier ou de lui assurer davantage la bienveillance des puissants du monde. Je ne l'en blâme point, tout au contraire. Triste oiseau, comme dit le proverbe, celui qui salit son nid. Quand on est d'un corps, il faut avoir à cœur les intérêts et l'honneur de son corps. Si j'étais Jésuite, je voudrais qu'un jour on put dire de moi : // fut bon Jésuite. Dès la première page de la Bibliothèque , on voit combien le P. Le Jay méritait ce titre. Le livre est dédié au cardinal de Polignac ; non point précisément à Polignac l'admirable causeur, ni même à Polignac l'humaniste et le poète latin, mais à Polignac l'ambassadeur de France près le Saint- Siège. Lisez la dédicace, et vous reconnaîtrez qu'il s'agit avant tout du diplomate , de l'homme en crédit à Rome et en France; de celui qu'entourent, comme s'exprime le P. Le Jay, la vénération et l'amour des Italiens, et que le Pape lui-même, c'est-à-dire Benoît XI II, est allé visiter en personne, l'ayant su quelque peu

indisposé {leviore tentatiim œgritiidine) et gardant la chambre. Souvenez-vous de quelle importance il était alors pour les Jésuites que l'ambassadeur de France à Rome leur fût favorable. Le cardinal de Noailles n'était point encore soumis ; il ne devait même signer définitivement que trois ans plus tard la constitution Vnigcnitiis.

Cette dédicace politique fut la dernière du P. Le Jay; mais ce n'était pas la première. En 1722, Louis Xy allait devenir majeur : en 1722, le P. Le Jay dédia au roi sa traduction des Antiquités romaines. Chaque fois qu'il imprimait une tragédie, durant ses fonctions de poëtc, il profitait de l'occasion, et il entonnait les louanges de quelque homme en place : Lamoignon fils, Chamillart, Chauvelin, Voyer-d'Argenson, d'autres encore. C'est peut-être à la dédicace du drame de Dainoclcs, présenté en 1702 par le P. Le Jay au grand Marc-René, que Voltaire dut ses deux camarades de classe, le marquis et le comte d'Argenson. Ajoutez que le P. Le Jay cél('>bra on prose latine, ou en vers lalins, ou morne on vers français, la plupart des évéïKMiients romar(|uables dos vingt dernières

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années de Louis XIY ; et ce ne fut pas sa faute si cette fin de règne nous paraît si triste, si désastreuse et si humiliante.

La Rhelorica du P. Le Jay n'est qu'une rhétorique, et dans toute la sécheresse et l'ennui du terme. Les recettes y sont, depuis celle de la phrase simple jusqu'à celle de l'oraison funèbre, et techniquement déduites, et rédigées en mots de Quintilien : c'est tout ce que j'ai à dire du livre. Mais ce qui est admirable, c'est la candeur avec laquelle le P. Le Jay se confie à son art. Il ne doute pas un instant de l'efficacité des formules; et je ne doute pas non plus que le premier venu n'arrive avec le temps, en suivant les instructions du P. Le Jay, à être un orateur de la force du P. Le Jay lui-même et des autres orateurs de cette espèce. Fiunt oratores : c'est bien le cas de répéter l'adage, quand on a eu le cœur de lire l'immense appendice de la Bhelorica, ces sermons, ces panégyriques, ces plaidoyers, ces lettres, ces compositions de toute sorte, en latin ou en français, qui sont les exem- |)les à l'appui du précepte, et la triomphante démonstration de la valeur des principes. Si vous cherchez, dans ces œuvres soi-disant ora-

toires, autre chose que des lieux communs rangés en ordre régulier, et des formes variées de période, vous courez quelque risque de ne rien trouver , à moins que ce ne soit de temps en temps un mot, un trait sentant le bel esprit. Quant à moi, je me suis adressé ailleurs, aussitôt que j'ai voulu voir enfin des pensées, des sentiments, une vraie chaleur, un vrai talent, et, ce qui dit tout, l'éloquence. Le P. Le Jay m'en donnait à peine l'ombre. Tout ce que j'accorderai, c'est que quelc|ues-uns des sujets traités par l'orateur sont excellents pour les exercices de collège, et que plusieui's de ses discours peuvent être lus avec quelque profit dans une classe, comme des corrigés de devoir, comme des exemples de ce qu'on peut tirer de telle ou telle matière, avec un peu d'adresse et de bonne volonté, et en se remémorant bien les règles. 0 Démosthènes! ô Cicéron!

Nascuntu)' poetw : le P. Le Jay était assurément persuadé du contraire. Son énorme deuxième tome en est trop la prou\ o. La Poetica qui est en tête donne les recettes de cliafiuo genre; et les poésies qui suivent donneiil l'application des recettes. Au reste, la Voviufuc du

P. Le Jay n'a qu'un petit nombre de pages. Elle semble n'être qu'un prétexte; on dirait qu'elle n'est laque pour amener la collection des poëmes de l'auteur, tragédies, drames ou comédies, ballets, morceaux divers, fables, épigrammes, symboles, etc. C'est cette collection qui est la partie vraiment curieuse non-seulement du volume, mais de toute la BWliotlieca ElieLoriim.

Le P. Le Jay a écrit sept tragédies, six en latin et une en français. Quatre des tragédies latines sont tirées de l'Écriture sainte; une est tirée des légendes du temps des martyrs ; la dernière, d'Hérodote et de Plutarque : Joseplius venditus a fratribiis, Joseplius /Egijpto prœfeclus, Joseplius fratres agnoscens, Daniel, Eustacliius martijr, Crœsus. La tragédie française n'est autre chose que la traduction d'une des six tragédies latines. Dans l'ordre chronologique, et dans le livre du P. Le Jay, les pièces sont tout autrement rangées ; la dernière des trois tragédies dont Joseph est le héros avait été représentée avant les deux autres, et elle se trouve imprimée la première des trois; el c'est Eiistacliius martyr qui ouvre le recueil.

lOG VOLTATKE ET SES MAITRES

11 n'y a, dans toutes les tragédies du P. Le Jay, de tragédies que le nom. Je croyais de mon devoir d'en administrer la preuve, et j'allais transcrire ici mes analyses. En les relisant, j'ai senti un autre scrupule : elles m'avaient écœuré ; je n'ai pas osé les infliger au lecteur, et je les ai supprimées.

Le P. Le Jay avait fait une étude attentive du style de Sénèque le tragique. 11 se sert avec une certaine adresse des façons de dire de Sénèque. C'est là tout son mérite comme auteur de tragédies. 11 est poëte tragique comme les praticiens sont sculpteurs, mécaniquement, par la mise aux points, par des mesures de compas. Ses tragédies sont des ouvrages de pratique ; son style et sa diction sentent la pratique plus encore : à côté du Sénèque, on y trouve quelquefois ce latin de tradition, ces formes prétendues latines, ces conventions de collège \ qui sont à la vraie langue romaine ce que les argots de métiers ou de corporations sont à la vraie langue française.

Le Josephus vemlitus avait eu un grand succès. Ce succès engagea le P. Le Jay à mettre sa pièce à la portée du vulgaire des lecteurs, il la

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Lraduisit en vers français; mais, avant de l'inipriiner, il la lit représenter au collège, sous son nouveau costume. Un prologue chanté expliqua aux spectateurs pourquoi ils allaient voir une tragédie française^, et non point une tragédie latine. Les personnages du prologue étaient Apollon, les Muses, les disciples d'Apollon. Vous ne vous attendiez guère à voir en scène Apolloiî et son cortège, à propos de la vente de Joseph par les fils de Jacob. Puis la tragédie s'ouvrait par un monologue. Le P. Le Jay est très-fort sur les monologues. Toujours Sénèque; mais Sénèque n'a jamais fait, que je me souvienne, monologuer un personnage endormi. Non-seulement Ruben, le personnage du P. Le Jay, est endormi, non-seulement il monologue, mais il dit quarante-deux vers, et quels vers ! Écoutez un instant, cher lecteur :

Que failes-YOus? hélas! De si noires fureurs

Auraient-elles banni la pitié de vos cœurs?

Non; je ne consens point à cette barbarie;

On ne peut à mes yeux t'arracher à la vie,

Infortuné Joseph. J'en atteste les cieux,

Moi seul j'arrêterai leurs transports furieux.

Ah \ Le crime pour vous a-t-il donc tant de charmes?».

Mes frères, laissez-vous attendrir ù mes larmesi

Permettez que Ruben embrasse vos genoux : Que ma mort, s'il le faut, calme voire courroux.

Et le reste à l'avenant; et toute la tragédie de même. Je ne suis pas plus poëte que le P. Le Jay; mais je fournirais bien, si j'y étais condamné, du vin de pareil tonneau, et à raison de cinquante vers à l'heure, l'une compensant l'autre.

Les comédies du P. Le Jay ne sont pas plus des comédies que ses tragédies ne sont des tragédies. 11 est vrai qu'il leur donne simplement le nom de drames, titre qui n'engage pas à grand' chose, quand on l'écrit en latin. Cependant je préfère de beaucoup ces drames, ou plutôt ces moralités dialoguées, aux prétendues tragédies. D'abord les pièces moins longues, n'ayant que trois actes : premier bénéfice; ensuite l'idée en est quelquefois ingénieuse, et, sans être fort gaies, elles sont presque supportables.

Le chef-d'œuvre dramatique du P. Le Jay, c'est Damocles, deux fois mis en scèneàLouisle-Grand, en 1G95 et en 1702. Le P. Le Jay exécrait les philosophes. Vous ne serez donc pas trop .'ïurpris qu'il ait transformé en philosophe

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le courtisan du tyran Denys. Ce philosophe est pkis remarquable par l'ampleur de sa barbe que par son bon sens. ]1 dit et répète sans cesse que les peuples ne seront jamais heureux, à moins que les rois ne deviennent philosophes, ou que les philosophes ne deviennent rois. « Eh bien! soit, dit Denys ; règne donc à ma place. » Et Denys abdique, ou fait semblant d'abdiquer, en faveur de Damoclès; et voilà Damoclès roi de Syracuse. Tout va bientôt de mal en iris. Le peuple, ridiculement gouverné, se soulève contre le maître incapable, et rappelle l'ancien roi. Denys reprend l'autorité; Damoclès est dépouillé du manteau royal, et condamné à mort poui' son impéritie et son outrecuidance. Mais Denys n'est pas le Denys de l'histoire : il est bon homme, et il aime à rire. Il se contente de la barbe de Damoclès, au lieu de sa tête. Damoclès tient à sa barbe presque autant qu'à la vie; et, quand Nicagoras paraît, armé d'un rasoir, il regimbe, il crie qu'il ainie mieux mourir. Mais il est philosophe : c'est dire assez qu'il se résigne à vivre. Seulement il implore de n'être point rasé devant tout le monde. Denys lui accorde encore cette grâce. On passe, pour l'opérer, dans un ca-

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binet voisin. Et cela prouve, selon \g.V. J^c Jay, que les philosophes ne sont et ne peuvent être que des vantards, des sots et des poltrons.

Il n'en fallait pas tant pour transporter d'aise un auditoire de Jésuites, et d'amis des Jésuites, et d'enfants élevés par les Jésuites. La scène finale surtout dut exciter des trépignements à ébranler les murs du collège.

Qu'on se figure le patient assis de force sur une chaise, et les satellites de Denys lui nouant la serviette, ot le courtisan Nicagoras, chargé des fonctions de barbier, dégainant sa trousse et faisant reluire la lame fatale. « Dépêchons, » dit Denys au barbier. Rem perage, tonsoi\ ocijns. — « Le temps seulement de donner le fil à mon rasoir, » répond Nicagoras. Novacidam Acuere liceat. — Cris désespérés de Damoclès : « Je n'endurerai pas cet affront; on peut prendre ma vie, on n'aura pas ma barbe. » Non feram; lucem potes Adiiïwi-e, barham non potes. Nicagoras. « Je n'y laisserai pas un poil. » Jam ne pilus Ef/'ugial nuus. Dkays. « En besogne, en bcsogn(\ » A(jc cn/o. \ir.Ar.oii\s. « Prête le menton, cher philosophe. J'^hl eli ! lu fais des façons!» Menlum comnioda, Philosophe, lie-

LE r, LE JAY m

nuis! Damoglès. « 0 forfait abominable, forfait impie ! etc. » Facinus immane, impiiim...

Tout ceci, le P. Le Jay l'a tiré de la boîte au gros sel ; mais le succès de pareilles charges est infaillible. Les saltimbanques en savent quelque chose. Je me trouvais, il n'y a pas deux mois, dans une cohue de village, devaiit des tréteaux de foire. Un Nicagoras et un Nicoclès, en habits de pitres, jouèrent, par l'ordre du Denys de la baraque, les rôles du barbifiant bourreau et du barbifié victime. Ah! P. Le Jay! P. Le Jay ! Bilboquet vous écrase. On n'applaudissait pas, on hurlait d'enthousiasme; on ne riait pas, on éclatait, on pâmait. Que n'avezvous imaginé de lui faire couper aussi, à votre philosophe, le bout du nez, ou tout au moins un bout d'oreille, sauf à recoller le morceau à la façon de Bilboquet!

Dcanock's est en vers, comme on a pu le remarquer aux citations que je viens de faire, et aux majuscules initiales dont j'ai orné certains mots ; et les vers de la pièce, comme on a pu le remarquer encore, sont dans la forme et dans le style de Sénèque, et ne rappellent nullement Térence ni Plaute. Les autres drames sont en

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prose, Abdoloiiiimis, Curiosilas mullcUa, PfiUoclirysiis, Vola, Virius et Forluna, sauf une scène de ce dernier, que Fauteur a versifiée. La prose comique du P. Le Jay n'est pas plus comique que ses vers, et ne vaut pas mieux. Quant aux sujets, ils ne manquent pas, je le répète, d'une espèce de mérite, celui de moralités ingénieuses. Pliiloclirijsiis, par exemple, c'est l'avare qui se corrige après avoir été volé, et après avoir attrapé son voleur : autrement dit, c'est la fable de l' Enfouisseiir el son Compère ; la Curiosilc punie, c'est Gygès qui finit par briser son anneau, parce qu'il a entendu, grâce à son invisibilité, trop de choses qu'il lui eût mieux valu ne pas entendre, et parce qu'il n'est pas toujours bon de ne rien ignorer. Mais ce mérite ne peut pas tenir lieu de l'absence de tous les autres, l'action, les caractères, le style; car je compte pour peu, ou même pour rien, l'espèce d'esprit et les mots pour rire que le P. Le Jay sert de temps en temps à ses auditeurs : ce n'est pas du sel d'Athènes, et c'est encore moins du miel de l'Hymette.

Je n'ai rien dit de T'nnamirc, pastorale en vers français, par laquelle on avait célébré au

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collège, en 1701, l'heureux avènement du duc d'Anjou au trône d'Espagne. Je n'ai pas parlé non plus des ballets et des intermèdes, en français aussi, que le P. Le Jay n'a pas dédaigné d'insérer parmi ses œuvres. Grœca maluissem, disait un spirituel philologue, en citant une phrase de patois français écrite par un homme qui savait très-bien le grec. Lalina maluissem, dirai-je à mon tour, après avoir essayé de lire les poésies françaises du P. Le Jay. Il fallait ses pièces chantées et son Timandre, pour me réconcilier même avec Eustacliius martyr.

Nous ne sommes encore qu'au milieu du volume, mais rassurez-vous : le reste ne nous arrêtera pas longtemps. La plupart des pièces qui composent ce reste ne sont que les corrigés des devoirs que le P. Le Jay avait fait faire dans sa classe. C'est dire assez quel intérêt elles peuvent avoir pour nous. Ou bien ce sont des bluettes de circonstance, épigrammes, symboles, inscriptions, énigmes, etc. Le P. Le Jay aimait les épigrammes. Non-seulement il a écrit beaucoup d' épigrammes, mais il faisait faire des épigrammes à ses élèves; non-seulement il leur faisait faire des épigrammes, mais il les faisait impri-

ll/j VOLTAIRE ET SES M VITRES

mer. J'ai tenu jadis en main un petit volume publié par lui, durant son exercice ; et il n'y a, dans ce volume, que des épigranmics, et ces épigrammes, c'est l'ouvrage d'un seul trimestre des meilleurs élèves de sa classe. J'ai eu la curiosité d'en transcrire le titre : Epigrammata a seleclis rlieloribus édita mensibus jauuario, fcbrnario, martio, amii 1703, in recjio Liidovici Magni collegio Societatis Jesu; c'est-à-dire : Epigrammes composées dans les mois de janvier, février et mars 1703, par l'élite des rliétoriciens du collège royal de Lonis-le-Grand de la Société de Jésus. Ceci est, si je ne me trompe, un trait de caractère. Le P. Le Jay tenait avant tout à aiguiser l'esprit des jeunes gens. C'était assurément les façonner au goût du siècle ; mais qni dira que c'était remplir les devoirs du prêtre ou du professeur? Sans doute on lui sut gré dans le monde de ne pas se borner aux matières ordinaires des exercices poétiques; et sa publication dut charmer l' amourpropre des enfants et des familles. Mais des épigrammes sont toujours des épigrammes : elles ont beau être sans fiel, et souvent même sans sel ; c'est à tout autre chose f|a'il faut occuper

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