LI-: p. I.K .lAY
dans les écoles ceux .qui seront un jour des hommes.
Le chef-d'œuvre du P. Le Jay, c'est encore VOde à sainte Geneviève. Je ne rétracte point ce que j'ai dit de cette ode, à propos des débuts poétiques du jeune Arouet. Il est évident que le P. Le Jay est ému des malheurs de la France ; et sa confiance dans la protection de la patronne de Paris lui inspire des accents inaccoutumés. Mais le jeune Arouet est loin d'en avoir affaibli l'expression dans sa paraphrase. Que l'on compare en effet, avec ce que j'ai cité de l'imitation, la strophe correspondante de la pièce originale :
Da litigantes mutua principes Nexu perenni fœdera sanciant :
Dudum exulantem redde Pacem, Pacis opes. Genovefa, redde.
Il y a dans ces vers une certaine sécheresse de style, et la diction n'en est pas d'une parfaite pureté. Ajoutez que le P. Le Jay, poëte lyrique, copie aussi servilement les formes d'Horace, que le P. Le Jay, poëte tragique, celles de Sénèque. Est-ce à Le Jay, par exemple,
est-ce à Horace qu'il faut faire honneur de cette heureuse peinture de l'abondance renaissante après l'affreuse année 1709?
Depulsa per te longius liinc lues Invisa cultis frugibus exiilat • Per te benigno larga cornu Copia luxuriat per agros.
Il est par trop facile, avec ce procédé, de parler, comme on disait alors, la langue des dieux. La langue des dieux ! voulez-vous savoir ce qu'ils en font quelquefois, ces prétendus poètes latins qui s'approprient ainsi sans façon les trouvailles du génie? Rappelez-vous la sublime exclamation de Nisus, au moment où Volscens furieux s'apprête à frapper Euryale :
Me, me, adsuni, qui feci; in me convertite ferrum, ORutuli!
Lisez maintenant ceci ; et dites si le P. Le Jay comprend même ce qu'il dérobe à Virgile :
Me me adsuni qui feci, aninuini cruce perdere ab alta Deûueram, etc.
C'est saint l'rançois d'Assise qui s'écrie ainsi ,
en extase devant la croix, le jour où il reçoit les stigmates. Mais ce qu'il dit n'appartient à aucune langue, et n'offre absolument aucun sens. Il n'y a pas ici, comme dans Virgile, une ellipse que l'esprit remplit à l'instant, ce verbe sous-entendu, ou plutôt cette action énergiquement exprimée par le trouble et le désespoir de Nisus : frapper, percer, tuer, punir; le mot n'importe guère. Rien n'explique me me : ce n'est pas seulement le commencement d'une phrase, c'est le commencement d'un alinéa. Peut-être dira-t-on que me me adsum qui feci, équivaut, dans l'idée du P. LeJay, à Ego, ego adsum, qui feci. A la bonne heure ! Mais ne nous parlez plus du latin du P. Le Jay.
Avez-vous lu la Déification du docteur Aristarclius MassOf une facétie contemporaine du P. Le Jay et du P. Poréc? Il y est question d'eux, quoiqu'ils n'y soient point nommés. C'est à eux que songeait particulièrement Mathanasius, dans l'apologue des cannes. Les poètes anciens sont des appuis, des bâtons, dont s'aident les poètes modernes pour escalader le Parnasse. Mais une canne n'est qu'une canne, et ne suffit point si l'on n'a pas le jarret ferme. 11 ne faut
point s'appuyer sur la canne jusqu'à la faire éclater. On donnerait du nez en terre, et on roulerait au bas du mont. Il ne faut pas non plus être hors d'état de marcher sans appui. Ceux qui se servent toujours du bâton pour s'appuyer perdent la vigueur naturelle de leurs jambes. Otez-leur ce qui les aide, et ils tombent à plat. « C'est ce que je me souviens, dit Mathanasius, d'avoir en effet remarqué dans presque tous les poètes de collège. »
La prose française du P. Le Jay vaut mieux que sa prose latine, que ses vers latins, surtout que ses vers français. Le style de sa traduction des Anliquilés romaines est clair, coulant et agréable. Cela se lit bien. Mais l'ouvrage pèche ailleurs. L'abbé Bellenger, qui venait aussi de traduire Denys d'Halicarnasse, n'eut pas de peine à montrer que le P. Le Jay s'était fié inconsidérément à la version latine d'/Emilius Portus, et avait dit souvent autre chose que son original. Le Dcnys d'Halicarnasse de l'abbé Bellenger n'est pas la perfection, tant s'en faut ; mais la haine est clairvoyante; et les points faibles signalés par le rival du P. Le Jay, dans la lettre insérée au Mcraur du mois de janvier
1723, étaient en effet très- vulnérables. Cependant le P. Le Jay ne se tint pas pour battu. Il répondit à l'attaque, mais en homme d'esprit, beaucoup plus qu'en savant sûr de sa cause. Il s'empare très-adroitement des éloges que lui a donnés son adversaire, pour les mettre en contradiction avec ses critiques ; il fait remarquer que l'écrivain du Mercure se trompe quelquefois dans ses citations ou dans ses explications; enfin il se décharge sur son imprimeur de la plupart des mots qu'on lui impute à contre-sens. Tout cela est assez habile; mais le P. Le Jay n'en sort pas moins très-meurtri de la lutte. H fait à chaque instant des demi-aveux qui le condamnent; et quelques-unes de ses justifications sont plus que pitoyables. Voici d'ailleurs de quoi nous édifier sur ses principes en fait d'érudition, et sur son érudition même. 11 avait dit, dans sa dédicace au roi, en parlant de Denys d'Halicarnasse : « Sire, c'est le plus ancien auteur de l'histoire romaine: » et son contradicteur lui avait rappelé le nom de Polybe^ et la multitude des vieux historiens latins. Le P. Le Jay répond que Denys d'Halicarnasse a dit précisément ce qu'il dit lui-même, parce que l'auteur
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des Antiquités romaines donne son livre comme la première histoire exacte et complète du peuple romain. Mais le P. Le Jay tenait encore plus, j'imagine, à mettre de son côté les rieurs et les amateurs d'esprit, qu'à convaincre les lecteurs sérieux. La réponse à l'abbé Bellenger n'est pas très-concluante; mais elle est souvent plaisante et spirituelle. Bouhours lui-même ne l'eût point désavouée. Cet opuscule est imprimé sans nom d'auteur; et le P. Le Jay ne l'a point recueilli dans ses OFAivres. Is fecit ciii prodest : le panégyriste a beau parler du P. Le Jay à la troisième personne ; sa tendresse plus que paternelle pour la progéniture du P. Le Jay révèle à chaque mot le cœur et la main du traducteui' des Antiquités romaines.