CHAPITRE VI
LE P. TOURNEMTNE
A propos ù'Agésiias. — Letlre du P. Toiiriiemiiic sur Mcrope. — Le Journal de Trcroiur. — Imporlance du P. Toiirneminc dans sa Compagnie. — Querelle philopoplii(iiie de Vollaire et du P. Tournemiue. — Vengeances de Vollaire.
— Le P. Tournernine et Héradius. — Le Sylla du P. de La Rue. — Vie du P. Tournernine. — Son cartésianisme.
— Son talent d'écrivain. — Ses dissertations littéraires. Atlilii et Boileau. — Érudition du P. Tournemine. — Histoire des Êlreunes. — Cachet de Michel-Ange. — Ex-volo de Cocilia.
Un homme bien supérieur et au P. Le Jay et au P. Porée, c'est le P. Tournemine. On n'est point dans l'habitude de le compter parmi les maîtres de Voltaire. Mais Voltaire lui-même nous dit que le P. Tournemine a été un de ses maîtres. Ainsi, dans le Commentaire sur Corneille, après avoir cité quelques vers d'Agcsilas oii l'on retrouve encore, selon son expression, im reste
I2t2 VOLTAIRE ET SES MAITRES
de Corneille, il ajoute : « Qu'il me soit permis de dire ici que, dans mon enfance, le P. Tournemine. Jésuite, partisan outré de Corneille, et ennemi de Racine, qu'il regardait comme Janséniste, me faisait remarquer ce morceau (le discours d'Agésilas à Lysander), qu'il préférait à toutes les pièces de Racine. «
11 y a, en tête de Mérope, une lettre du P. Tournemine au P. Brumoy, du 2o décembre 1738, où le P. Tournemine rappelle aussi les années de collège du jeune Arouet. Cette lettre est un complet panégyrique de Mcrope. Le P. Tournemine n'hésite point à égaler celui qu'il nomme notre illustre ami au plus tragique des poètes de l'antiquité. 11 reconnaît, dans Mcrope, la simplicité, le naturel et le pathétique d'Euripide. La lettre se termine comme il suit : « Yoilà, mon R. P., le jugement que votre illustre ami demande. Je l'ai écrit à la hâte, c'est une preuve de ma déférence; mais l'amitié paternelle qui m'attache à lui depuis son enfance ne m'a point aveuglé. »
Ce n'est point comme professeur que le P. Tournemine donnait des leçons de belleslottros au jeune Arouet. Le P. Tournoniino ha-
Il-: ]\ TOUU.MiMlAR J2o
bitait Louis-Ie-Grand, mais il n'y faisait point de classe. C'est Ini qui dmgeRit les M nnoires pour nUstoire des Sciences et des Beau.x-Arls, revue mensuelle fondée en 1701 par les Jésuites. Cette revue est ce qu'on appelait vulgairement M-'^moires de Trévoux ou. Journal de Trévoux, parce que c'est à Trévoux qu'elle s'imprima durant les premières années. Ces importantes fonctions donnaient naturellement au P. Tournemine, dans le collège, l'autorité d'un modérateur littéraire. 11 n'est nullement étrange qu'on lui permît de s'immiscer à sa guise dans l'éducation des meilleurs sujets, ne fut-ce que par respect pour ses talents et sa réputation, et à titre de représentant des bons principes. Conférences, examens, séances académiques, le P. Tournemine mettait tout à profit, inculquant aux jeunes-gens ce qu'il regardait comme les vrais principes du bon goût en littérature, et surtout son admiration passionnée pour les œuvres du grand Corneille ; et voilà comment il connut et aima Voltaire dès l'enfance.
Quelques années avant l'éloge de Mérope, ils avaient eu, Voltaire et lui, une petite querelle philosophique, au sujet de divers points touchés
dans les fameuses Lettres sur Pascal, Locke et Newton. Le P. Tourneniine faisait ses réserves, comme les journalistes de Trévoux, au nom de Torthodoxie, contre des opinions mal sonnantes. Voltaire lui écrivit à trois reprises, en 1735, pour le réconcilier même avec l'étrange paradoxe de Locke, qu'il n'est pas impossible que Dieu ait donné à la matière la faculté de penser. L'apologie est faible ; mais le P. Tournemine voulut bien avoir l'air de s'en contenter : il continua du moins avoir un ami dans Voltaire; et la lettre au P. Brumoy en est assurément la preuve. Aussi bien Voltaire n'avait-il rien oublié de ce qui pouvait lui rendre son juge favorable. On ne saurait être ni plus agréablement louangeur, ni plus modestement soumis : c'est le ton d'un disciple plein de tendresse, d'admiration et de déférence (1). Mais Voltaire se vengea plus tard, malgré les éloges décernés avec tant d'abandon à Mcvopc et à son auteur.
Première vengeance : le nom du 1*. Tournemine est omis dans la liste des écrivains du siècle
(1) Ces lellres au V. Tournemine t'oiii parlio dos Mt\- (oujes litlcntires.