‹ Voltaire et ses maîtresChapitre 7 sur 37 · LE P. TOURNEMINE · texte numérisé non relu

LE P. TOURNEMINE

de Louis XIV. Il est vrai que, dans une note du récit, nous lisons ces paroles : « On proposa pour confesseur à Louis XIY Le ïellier et Tournemine. Tournemine, littérateur assez savant, pensait avec autant de liberté et avait aussi peu de fanatisme qu'il était possible à un Jésuite. Mais il était d'une naissance illustre, et Louis XIV ne voulut pas d'un confesseur fait pour aspirer aux premières places de l'Église et de l'État : il craignait d'ailleurs l'ambition de sa famille (1). » N'importe; l'oubli de Voltaire est au moins singulier; et la façon dont il caractérise en plusieurs endroits le P. Tournemine, montre trop qu'il lui gardait rancune.

Il alla jusqu'à faire entendre que le P. Tournemine n'avait jamais été qu'un sot. « Le P. Tournemine, qu'on cite, écrit-il à Duclos, et qu'on a tort de citer, était connu chez les Jésuites par ces deux petits vers :

C'est notre père Tournemine,

Qui croit tout ce qu'il imagine (2). »

(1) Siècle de Louis XIW chapitre xxxvii.

(2) Corrcspùndance générale, lettre du 7 juin 17G2.

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Et notez qu'il s'agit de savoir si Corneille a inenli, en proclamant son Héraclius un original dont il s'est fait depuis de belles copies. Le P. Tournemine n'avait rien imaginé : il s'était borné jadis à faire venir d'Espagne des preuves qui mettaient à l'abri l'honneur de Corneille, et d'établir que la pièce française était antérieure à celle de Calderon.

Une autre fois, à propos du SijUa du P. de La Piue, qu'on avait essayé de donner sous le nom de Corneille, Voltaire frappe non moins durement sur l'infortuné panégyriste de Mérope. « Cette tragédie, écrit-il au duc de Richelieu, est véritablement d'un écolier, puisque le Jésuite La Rue, qui en est l'auteur, et qui a tant prêché devant Louis XIV, n'a jamais été au fond qu'un écolier de rhétorique. J'avais vu cette pièce, il y a environ soixante et cinq ans. Je me souviens même de quelques vers. Je me souviens surtout qu'il y avait trois femmes qui venaient assassiner le dictateur perpétuel : il les renvoyait coudre, ou faire quelque chose de mieux. Comme la pièce était remplie de deux choses que La Couture, le fou de Louis \IV, n'aimait point, /(; bvtiiUer et le raisonner, le

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P. Tournemine, mauvais raisonneur et très-ampoulé personnage, mit en titre de sa copie, Sijlla, tragédie digne de Corneille. Un autre Jésuite, qui avait plus de goût, elïaça digne. C'est en cet état qu'elle est parvenue aux héritiers d'un héritier de Dumoulin ; et c'est ce chef-d'œuvre qui a extasié votre Parlement de la Comédie. Mon héros, qui a plus de goût que ces sénateurs, ne s'est pas mépris comme eux (1). »

Si l'historiette n'est pas vraie, elle n'est pas non plus des mieux trouvées. En tout cas le P. Tournemine ne méritait ni Tune ni l'autre des deux épithètes dont l'alluble ici Voltaire. On peut se tromper de bonne foi sur la valeur des œuvres d'un ami; et Voltaire a applaudi plus d'une tragédie qui ne valait pas mieux que le Sylla du P. de La Rue. Il recommande à Richelieu, dans cette lettre-là même, sa Sophonisbe et ses Lois de Minos! Il est vrai que \oltaire était plus encore que l'ami de Voltaire. Mais la querelle de 1735 donne le vrai sens des deux épithètes. Mauvais raisonneur ; traduisez : anti-lockien. Très-ampoulé personnage; tradui-

'I) Correspondance (jcnérah', lellro du 2 décenibro 1772.

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sez : admirateur passionné de Corneille. Le P. Tournemine raisonnait en général très-bien; il n'était nullement ampoulé, ni dans sa personne ni dans son style ; et les deux vers burlesques du collège font foi au moins de sa naïveté. Mais il était mort depuis plus de trente ans quand Voltaire le traitait avec cette aimable courtoisie; et pourquoi aussi s'était-il avisé de deviner qu'en prenant Locke pour un grand philosophe, on prenait le Pirée pour un homme ?

Quelques mots sur la vie et les travaux du P. Tournemine; et l'on verra qu'il méritait au •moins des égards, et que son nom n'eût pas déparé une liste où se trouvent, avec le nom du P. Porée, ceux d'une foule d'écrivains aujourd'hui parfaitement inconnus.

René-Joseph Tournemine naquit à Rennes en 'J.G61, d'une ancienne et noble famille bretonne. Il était fils aîné de. Jean-Joseph Tournemine, baron de Camsillon, seigneur du Bois-au-Voyer et autres lieux, et de Marie de Coëtlogon, fille de René de Coëtlogon, lieutenant du roi dans la Haute-Bretagne. C'est donc une vocation véritable qui l'avait porté à embrasser la vie pénible des Jé-uites. Il entra dans la Société à

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l'âge de dix-neuf ans, et il professa successivement, dans divers collèges de province, les humanités, la philosophie et la théologie. II avait quarante ans, et il jouissait déjà d'une grande réputation de savoir et de talent, quand ses supérieurs l'appelèrent à Paris pour lui donner la direction des Mémoires de Trévoux : la revue n'avait pas encore une année d'existence. Le P. Tournemine était bien l'homme qui convenait à une pareille œuvre. Son caractère était ferme et tenace, son esprit très-éclairé et son cœirr excellent. Aucun genre de connaissances ne lui était étranger. 11 était bon littérateur, bon humaniste, bon archéologue, bon connaisseur en fait d'objets d'art. Son érudition grecque, latine, hébraïque même, était immense. Il s'entendait passablement aux plus abstruses questions des mathématiques et de la physique : seulement il resta jusqu'au bout, en physique, un peu plus cartésien que de raison. En philosophie, au contraire, il n'était pas assez cartésien. C'est lui qui publia, en 1712, la première édition du Traité de l'Existence de Dieu de Fénelon, dont une copie était tombée entre ses mains ; et la préface qu'il y mit ne satisfit point l'archevêque de Cam-

brai. L'éditeur reprochait à Fénelon d'appuyer quelquefois ses démonstrations métapliysiques sur des opinions nouvelles, 'sur des principes contestés et contestables, surtout dans ce qui est relatif aux idées, à la raison, et à la preuve de l'existence de Dieu par l'idée même de Dieu que nous portons en nous. Cependant le P. Tournemine est un spiritualiste déclaré, et la philosophie est autre chose à ses yeux qu'une humble servante de la théologie. Sa théologie, à son tour, est large et haute, conforme aux grandes traditions, et reflétant la pure doctrine des Pères de l'Église et des vrais docteurs.

Les Mémoires de Trévoux ne tardèrent pas à occuper, grâce à ses soins et aux morceaux dont il les enrichissait lui-même, une place considérable dans ce qu'on nommait la république des lettres. Les livres y sont jugés en eux-mêmes, pour leur valeur propre, sans prévention, sans préjugé, et, en général, avec une impartialité remarquable. Les c(uestioiis de science et d'érudition y sont traitées nettement, sobrement, et en très-bon style. J.es Aristarques de Trévoux, malgré leur querelle avec Boileau, et malgré quelques défaillances, n'étaient pas trop indi-

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gnes en réalité du beau nom que leur donne ironiquement le poëte. La collection des Mémoires pour Nlisloire des Sciences et des Beaux- Arts est encore précieuse aujourd'hui, et, de toutes les collections de ce genre, celle peutêtre d'oia l'on peut tirer le plus de choses intéressantes ou utiles. C'est au P. Tournemine qu'en doit revenir la gloire. Il dirigea la publication pendant près de dix -neuf ans; et, quand il eut quitté le collège, en 1718, pour passer à la maison professe en qualité de bibliothécaire, il continua d'y travailler. La vieillesse ne lui avait point ôté son talent. Peu de temps avant sa mort, arrivée dans les premiers mois de 1739, il écrivait encore des choses charmantes. Sa lettre sur Mcrope est du 23 décembre 1738; et c'est en 1738 aussi qu'il avait donné à l'abbé Granet sa Défense de Corneille, le plus \if et le plus piquant de ses ouvrages.

Les Mémoires de Trévoux avaient fait de Tournemine un honniie très-célèbre. « Ce travail, dit le continuateur du barnabite Niceron, le mit liieiitôt en correspondance avec tout ce qu'il y avait de savants de quelque renom en- Europe. La manière dont il soutenait ce com-

merco ajoutait à sa réputation; et ses lettres, qui étaient souvent des espèces de traités, redoublaient l'estime que ses autres écrits avaient déjà inspirée pour sa personne. » Mais, à force d'éparpiller son attention et ses études sur tous les sujets, cet homme si savant et si bien doué finit peu à peu par devenir incapable d'écrire autre chose que des articles. 11 avait publié, à plusieurs reprises, surtout dans les premiers temps de sa vie de journaliste, des projets de livres qu'il comptait accomplir un jour, entre autres celui d'un traité sur l'origine des fables. Mais la vieillesse arriva, puis enfin la mort ; et le P. Tournemihe ne laissait aucun monument vraiment digne de sa renommée, et sa gloire viagère disparaissait avec lui. Le P. Tournemine est un de ceux qui eussent pu écrire des chefs-d'œuvre, et dont les journaux ont séché la sève et atrophié les fruits. 11 avait la science et le talent; il exposait ses idées avec lucidité, avec vivacité, et il savait donner de l'intérêt, de la grâce même, aux plus arides discussions. Son style est aisé et naturel, élevé sans emphase, nerveux sans rudesse ; c'est le vrai style du savant et du philosophe, avec une pointe

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agréable d'originalité bretonne. Mais il s'occupa trop des idées d' autrui. Il aimait mieux laisser vaguer çà et là son intelligence, que de concentrer longtemps, patiemment, obstinément, son attention sur le même objet. « Je sais, lui dit Voltaire dans sa première lettre, que vous êtes un peu paresseux d'écrire; mais vous ne l'êtes ni de penser ni de rendre service. » Ces mots peignent à merveille l'esprit et le caractère du P. Tournemine. Ils disent aussi pourquoi le P. Tournemine n'a pas fait des chefs-d'œuvre. Le continuateur du P. Niceron énumère cinquante-deux opuscules, mémoires ou articles, signés ou avoués par le P. Tournemine, et presque tous imprimés dans la Revue des Jésuites. Je ne les ai pas tous lus, tant s'en faut ; mais j'ai lu les principaux, et je les ai lus pour la plupart avec grand plaisir. J'en ai même fait quelques extraits, pour appuyer sur des preuves oculaires une opinion qu'on eût sans doute taxée d'exagération bienveillante.

Commençons par la littérature. Quand Brossette publia, en 1717, les œuvres complètes de Boileau, accompagnées de ses commentaires, cette édition fut annoncée avec éclat dans les

Mémoires de Trévoux, par deux articles simultanés du P. ïournemine, l'un en l'honneur du poëte, l'autre en l'honneur du comnientateur. Un troisième article suivait immédiatement, et contenait les réserves du critique, au moins sur certains faits relatifs à Corneille, et sur la manière impertinente dont Boileau parle des dernières productions dramatiques de l'auteur de China. Le P. Tournemine prouve, contre Brossette, que Boileau n'a jamais eu à faire rétablir la pension de Corneille, puisque cette pension n'avait jamais été supprimée; il affirme que c'est aux sollicitations du P. de La Chaise, et non à celles de Boileau, que Corneille dut les deux cents louis qu'il reçut, quelques jours avant sa mort, de la munificence du roi ; enfin il proteste avec énergie contre les faux jugements et les mauvaises plaisanteries de Boileau. Voici, par exemple, ce qu'il dit au sujet d'Attila : « Ou'on se garde de juger de V Attila de Corneille par une épigramme assez fade du poëte satirique, et par une note oii le commentateur a prononcé que la décadence do l'esprit de Corneille se fait sentir dans cette pièce, qu'assurément il n'a pas lue. Qu'on la lise, et on y.reconnaîtrhU'Wlèi'rr

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d'Héracliiis et de iSicomède; on y reconnaîtra Attila ; on y admirera cette force de politique et de raisonnement qui distingue toujours Corneille; on y trouvera des caractères nouveaux, grands, soutenus; le déclin de l'empire romain, les commencements de l'empire français, peints d'une grande manière et mis en contraste ; une intrigue conduite avec art, des situations intéressantes, des vers aussi heureux et plus travaillés que dans les plus belles pièces de Corneille. On apprendra enfin à se défier de la critique de Boileau (1). » J'ai lu Attila, et je n'ai pas toujours admiré : pourtant le P. Tournemine au fond a raison ; et j'aimerais mieux avoir fait les deux vers sublimes par lesquels le roi des Huns s'annonce d'abord, que toutes les épigrammes de Boileau et que les trois quarts de ses satires. C'est cet article que le P. Tournemine remania et développa depuis, et que l'abbé Granet imprima, en 17o8, en tête des œuvres de Pierre Corneille.

L'érudition du P. Tournemine se déride et sourit quelquefois. Ainsi, au mois de janvier 1 704,

1 Mémoires de Trévoux, mai 1717,

il adresse pour étrenne au prince de Bombes, c'est-à-dire à M. le duc du Maine, seigneur souverain de Trévoux, une Histoire des Êtrennes. Cette agréable petite dissertation se termine par quelques mots qu'il n'est peut-être pas inutile de rappeler aujourd'hui, et qui prouvent bien ce que dit Voltaire de la liberté d'esprit du P. Tournemine. « Les êtrennes jointes à des sacrifices étaient véritablement diaboliques. Pour les êtrennes dégagées de toute superstition, quel mal de les conserver? Bientôt les hérétiques, ennemis des cérémonies, et certains catholiques bizarrement scrupuleux, défendront qu'on dise bonjour et bonsoir, parce que les païens en usaient ainsi. Ils verront, dans cette manière de parler, quelque rapport à la superstition des jours heureux et malheureux. »

Je voudrais pouvoir transcrire la description et l'explication de la fameuse intaille connue sous le nom "de cachet de Michel-Ange. Maison la trouvera dans les Mémoires de Trévoux, au mois de février 1710. C'est un morceau trèsintéressant, et presque parfait en son genre. Lisez aussi, dans un des cahiers de 1 716, l'essai critique sur Vex-voto de Cocilia. Le P. Tourne-

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mine y abuse de sa connaissance du bas-lDreton, et il restitue mal le mot dont la fin seule, MONAE, est restée sur la pierre. Nous savons que la déesse qu'on adorait aux Thermes d'Apollon Borvo ne se nommait point Tomona, mais Damona. Nous sommes en état de relever l'erreur du P. Tourncmine, ou, pour parler exactement, de rectifier sa conjecture. Le beau mérite à nous! On a trouvé à Bourbonne, en ISo/i, Vex-volo d'un Lingon, oh le nom de la déesse est intact. Cette inscription, auej'ai vue de mes yeux, et que les savants de nos jours ont commentée, est sur une plaque de marbre blanc, et aussi belle, aussi parfaitement gravée que celle de Cocilia est fruste et grossière. Ni 1\I. Gautier, qui publiait en 1716 Vex-volo de Cocifia, ni le P. Tournemine, qui cherchait à déterminer l'importance de la trouvaille de M. Gautier, n'étaient tenus de deviner ce que nous a révélé un hasard heureux.

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