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au Parlement de Besançon, qu'il a fait, dans sa jeunesse, des vers en quantité iniiomi)rablc^ mais que la raison lui a montré de bonne heure la sagesse et la profonde vérité de ces paroles de jMuret : « Faire de mauvais vei's est chose honteuse; en faire de médiocres, chose sans gloire ; et en faire de bons, c'est chose trop difficile, et particulièrement impraticable à ceux qui ne sont pas poètes, absolument et uniquemejit poètes. » Il se livra donc tout entier à son (^licéron, et il commença son beau travail sur !<■ traité de la Nature des Dieux.
Ce n'était pas tout à fait le compte de la Compagnie. On savait qu'il avait du talent pour écrire, et qu'il aimait Tétude : on jeta les yeux sur lui pour la rédaction de l'histoire littéraire des Jésuites.
Il obéit d'abord, et il se plongea dans l'immense océan où se fût noyée sa vie entière. 11 alla même à Rome, en 1713, auprès du P. Jouvency, pour fouiller les archives et les biblio- , thèques, et pour prendre avis des chefs de l'Ordre et de ses savants les- plus accrédités. Mak II s'cITraya -ott-pkttôt- il se tlégoûta de sa tâche ; il s'en débarrassa en quittant complètement la So-
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ciété, el il ne fut plus connu, à partir de 1715, que sous le nom d'abbé d'Olivet.
Il entra à l'Académie française en 1723, peu de temps après avoir publié sa traduction du traité de la Nature des Dieux. Il joua bien vite, dans l'Académie, un rôle considérable. Il devint le grand arbitre des contestations grammaticales, et il se porta pour continuateur de l'historien Pellisson. Quand il mourut en 1768, à quatrevingt-six ans, il n'avait rien perdu de son autorité, et il était encore l'oracle de l'Académie. D'Alembert, qui le détestait, est presque forcé de convenir de ses mérites ; mais il s'en venge sur son caractère : « C'était un passable académicien, mais un bien mauvais confrère, qui haïssait tout le monde, et qui, entre nous, ne vous aimait pas plus qu'un autre. »
Voilà comment d'Alembert parle à Voltaire de son vieux pédagogue qui vient de mourir (1) ; et il prétend que les mânes de l'abbé d'Olivet doivent bien de la reconnaissance à l'auteur du Siècle de Louis XIV, d'avoir placé le nom de d'Olivet dans son ouvrage. Voltaire l'y avait placé
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même vivant; et l'abbé d'Olivet avait tous les titres à cette distinction glorieuse. Voltaire la lui a décernée, ce sont ses expressions, à raison de son âge et de son mérite. La notice sur d'Olivet est même une des plus détaillées et des plus intéressantes du catalogue; et elle justifie pleinement un honneur que d'Olivet partageait d'ailleurs avec le président Hénault. homme bien inférieur à lui. L'Histoire de l'Académie française suffirait à elle seule pour assurer à d'Olivet une renommée durable. Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être la suite d'un autre ouvrage. La réputation du livre de Pellisson a fait tort au livre de l'abbé d'Olivet. Voltaire n'hésite point à mettre le livre de l'abbé d'Olivet sur la même ligne que celui de Pellisson, qui passait pour un chef-d'œuvre. Ajoutez que la période dont l'abbé d'Olivet a raconté l'histoire est la plus belle et la plus florissante époque des fastes de l'Académie, et que les académiciens dont il a rédigé les notices sont pour la plupart au nombre des grands génies et des hommes de talent qui ont illustré le siècle de Louis XIV. Pellisson s'était arrêté à 1052, quand l'Académie ne comptait pas encore vingt années d'existence
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ol'ficielle, et n'avait encore perdu que des membres plus ou moins oi^scurs. L'abbé d'Olivet a poussé le récit depuis 1652 jusqu'en 1700 ; et il a eu à parler de Racan, de Pierre Corneille, de La Fontaine, de La Bruyère, de Racine, en un mot de tous les académiciens morts durant ce prodigieux demi-siècle. Il a même anticipé sur le siècle suivant, en joignant à ses notices les belles pages c[u'il avait jadis consacrées à Huet, le dévoué protecteur de ses débuts littéraires. L'historien se borne, il est vrai, pour ce qui concerne Corneille, à transcrire la spirituelle Vie écrite par Fontenelle; mais partout ailleurs il est lui-même, et toujours à la hauteur du sujet, et, malgré tant de travaux où ces noms et ces choses ont été remués depuis, toujours digne d'être lu. Mais songe-t-on à le lire? Je n'en sais rien. On ne le cite guère. Je croirais pourtant qu'il n'est pas tout à fait oublié. On ne le cite pas, mais on le copie et on le pille : il y a pire gloire ; et le volé, en pareilles matières, finit tôt ou tard par avoir raison des voleui's. D'Olivet vivra encore, au moins pour les gens instruits, (juand tels grands critiques que nous admirons seron<t devenus des ombres. Que dis-je?
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il a déjà enterré, depuis sa mort, trois ou quatre générations d'aristarques.
Voltaire caractérise très-convenablement les travaux de d'Olivet érudit : « Nous lui devons, dit-il, les traductions les plus élégantes et les plus fidèles des ouvrages philosophiques de Cicéron , enrichies de remarques judicieuses. Toutes les œuvres de Cicéron, imprimées par ses soins et ornées de ses remarques, sont un beau monument qui prouve que la lecture des anciens n'est point abandonnée dans ce siècle. » Mais ce qui achève l'éloge, c'est ce dernier témoignage, qui n'est que vrai : « 11 a parlé sa langue avec la même pureté que Cicéron parlait la sienne; et il a rendu service à la grammaire française par les observations les plus fines et les plus exactes. »
Tout cela ne prouve pas que l'abbé d'Olivet ait été un homme de génie ; et je ne dis point qu'il ait été un homme de génie. Il y a trois grandes qualités sans lesquelles on n'atteint jamais qu'au talent : une imagination puissante et féconde, l'art de coordonner de vastes constructions, la verve dans l'expression des idées. L'abbé d'Olivet n'a que les qualités secondaires^
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mais il les a au plus haut degré. Connaissezvous beaucoup d'hommes, parmi les écrivains de talent, dont on puisse dire sans flatterie ce que Voltaire dit avec vérité du vieux Mentor de son enfance? Diriez-vous, par exemple, que les traductions de d'Alembert sont excellentes, et que d'Alembert a parlé sa langue dans la perfection, et que les notices académiques de d'Alembert valent celles de d'Olivet? Le correspondant de Voltaire eût donc pu, ce me semble, se servir de termes un peu moins méprisants, pour qualifier son défunt confrère.
Les traductions de l'abbé d'Olivet sont classiques, encore aujourd'hui. Elles ont été définitives, autant que des traductions peuvent être définitives. ' C'est dire assez qu'elles ont à peu près toute la perfection que comporte le genre. J'accorderai, si l'on veut, que l'Académie françaii;e a été un peu pressée d'élire un homme qui même ne s'était pas mis sur les rangs, parce c[ue cet homme venait de rendre en très-bon et très -beau français le traité de la Nature des Dieux. Pourtant no jugeons pas du siècle de d'Olivet par le nôtre. Les traducteurs, aujourd'hui, sont méprisés. Est-ce à tort, est-ce à
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raison ? il ne m'importe guère. Je note seulement le fait. Les beaux-esprits les considèrent comme des pédants, ou tout au plus comme des manœuvres littéraires ; et les savants taxent leurs travaux, bons ou mauvais, d'exercices frivoles et de jeux d'enfants, même quand il s'agit de textes que les savants n'entendraient pas sans l'énorme labeur qu'ont atïronté, pour les leur éclaircir, ces petits garçons dédaignés. Autrefois, il n'en était pas ainsi. Maucroix devenait illustre, non point parce qu'il était un charmant esprit, et qu'il écrivait d'assez jolis vers et des lettres délicieuses, mais parce qu'il avait mis passablement en français quelques centaines de pages grecques ou latines. L'abbé Gédoyn entrait à l'Académie française en 1719, pour avoir donné non pas même une traduction, mais un abrégé lisible de Vlnstitution oratoire. Toute copie passable de quelque bel original antique était fêtée comme une conquête de l'esprit français sur les domaines de Rome et de la Grèce. Ne nous étonnons donc pas que l'œuvre de l'interprète de Cicéron ait été accueillie par le monde lettré avec une admiration et des applaudissements unanim.es. Cicéron y respirait et y reluisait presque tout entier,
presque dans tout son éclat; et il parlait, dans la prose brillante et ferme de l'abbé d'Olivet, un langage digne de Rome et digne de lui. L'homme qui le faisait ainsi parler n'était pas un Cicéron ; non certes ! Mais était-il besoin d'être un Cicéron, pour mériter de s'asseoir à côté d'un Quintilien comme l'abbé Gédoyn?
Les idées grammaticales ou prosodiques de l'abbé d'Olivet n'ont pas toutes fait fortune. 11 y a néanmoins, dans ses opuscules et dans sa Prosodie française, une foule d'observations dont les grammairiens postérieurs ont tiré largement profit. Notez, par exemple, que c'est l'abbé d'Olivet qui a fixé la théorie des participes, et résolu définitivement toutes les questions d'accord ou de non accord, que nous voyons pendantes dans l'usage des écrivains du dix-septième siècle. Quant aux remarques de l'abbé d'Olivet sur Racine, il y a aussi à prendre et à laisser. Le grammairien est trop grammairien. Les poètes ne se mesurent pas bien avec la toise exacte. La poésie est la poésie, et, pour être telle, elle a besoin d'avoir ses licences. Ne les lui marchandons pas. Sa vraie règle, c'est le goût, ce n'est pas la grammaire ; ou plutôt c'est cette gram-
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maire supérieure qui consacre, dans ses larges exceptions , toutes les hardiesses heureuses , toutes ces créations du génie que ne prévoit point et que n'a point à prévoir la loi vulgaire du langage des simples mortels.
Restent les reproches adressés par d'Alembert au caractère de l'abbé d'Olivet. Je distingue. Dans un homme qui vit quatre-vingt-six ans, il y a plusieurs hommes. 11 y a eu d'abord le P. Thoulier, puis l'abbé d'Olivet d'avant soixante ans, puis l'abbé d'Olivet vieillard. Le P. Thoulier n'était pas seulement un jeune homme trèscapable et très-instruit : il était simple et modeste; sa fortune, jusqu'en 1712, le prouve assez; et il était aimable, puisqu'il savait se faire aimer, même de gens qui n'aimaient guère, ou qui avaient passé l'âge où on aime à aimer. Je ne parle pas de Maucroix : celui-là fut jusqu'au bout une bonne et tendre âme ; mais conquérir l'affection d'un Huet, d'un La Monnoye, d'un. Boilea.u, d'un Le Tellier ! c'est un miracle que n'eussent point accompli tous les talents du monde, s'il n'y eût que des talents. Et qu'on ne dise pas que j'abuse des mots : il s'agit d'alTectiou, et non pas simplement d'estime. Voyez
M. d'Avranches. Dès 1709, il prend le P. Thoulier pour réviseur de ses poésies; un peu plus tard, il lui lègue son testament philosophique; un peu plus tard encore, il lui confie ses Mémoires. Si ce ne sont pas là de signalés témoignages d'affection, j'ignore ce qu'on entend par ce terme. On me passe donc au moins le P. Thoulier.
L'abbé d'Olivet avait quarante et un ans quand il fut élu membre de l'Académie française. Au moment de l'élection, il était absent de Paris; il n'avait point fait de visites, et la proposition d'une candidature était venue le surprendre dans sa famille, à Salins, oii il était allé respirer l'air natal pour rétablir sa santé altérée. Ses amis arrangèrent tout à souhait, et le firent triompher malgré son absence. 11 avait donc des amis. Les aimait-il? nous devons le croire. Dans quelle mesure? c'est son secret. Mais il aimait certainement sa famille, et avec plus de tendresse que ne font certainement beaucoup de ceux qui vantent le plus haut leur bon cœur et leur sensibihté. Il chérissait son frère et ses neveux. Ici je commence à douter que l'abbé d'Olivet ait été un méchant.
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Allez voir son portrait au Cabinet des Estampes ou ailleurs, et vous serez étonné combien peu cette tête ressemble à l'espèce de monstre qu'on imaginerait d'après les paroles de d'Alembert. Vous admirerez une belle figure assez ronde, avec un large front, des yeux grands et vifs, un nez fortement enraciné, mais ni trop long ni trop gros, de bonnes joues rondes et des lèvres bien épanouies. 11 est vrai que l'original de ce portrait n'avait que quarante-trois ans, et que d'Alembert n'a connu que le d'Olivet des dernières années. Il est vrai aussi que le bel abbé du portrait a la lèvre supérieure un peu allongée : si cette lèvre se relève, toute la physionomie prendra je ne sais quoi de sarcastique, de blessant, de parfaitement désagréable. L'abbé d'Olivet n'était nullement bonhomme, et il avaitla rudesse quelquefois et le ton tranchant d'un pédagogue. 11 ne ménageait pas les mots, et ses mots emportaient la pièce. Aussi fut-il pourvu bien vite d'autant d'ennemis, pour le moins, que ses qualités lui avaient fait d'amis. La vieillesse aggrava son défaut ; et, à mesure que ses contemporains disparaissaient, les générations survenantes, qui n'entendaient parler que de ses
violences de langage, le prenaient tout naturellement pour un ours de ses montagnes. Ces Francs-Comtois sont souvent trop dignes de leur nom, et leur franchise touche à la brutalité.
Même dans l'Académie, l'abbé d'Olivet méprisait les tempéraments. Ainsi, quand le roi eut donné l'exclusion à Piron, pour la succession de Languet de Gergy, le maréchal de Richelieu ayant proposé de différer l'élection de dix jours, afin qu'on eût le temps de chercher un autre sujet pour remplir la place vacante, l'abbé d'Ohvet protesta au nom des usages; et il ne se borna point à protester : il qualifia la mesure proposée de chose insolite et indécente^ mots un peu gros, comme on voit, pour une pareille misère. Le duc de Richelieu se fâcha, et demanda s'il n'y avait point de peines, dans le règlement, contre ceux qui employaient des termes insolites et indécents, et par conséquent offensants, pour exprimer leur avis. Duclos, qui exécrait d'Olivet, s'écria : « Corrigé et pardonné ; voilà la loi. » Et il fit décider que l'abbé d'Olivet n'avait pas connu la force des terfties dont il s'était servi. C'est à la suito de cette
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tragi-comédie que Bufîon fut élu. Mais l'abbé cl'Olivet n'était pas homme à changer d'allures et de caractère pour une petite mortification.
Ses dernières années furent tristes, si l'on peut appeler triste la vie d'un vieillard qui aime l'étude, et qui a la santé, le loisir, et, sans être fort riche, l'aisance. Mais ses amis étaient morts, et ses réflexions n'étaient pas toujours gaies, quand il songeait à autre chose qu'à ses livres, dans sa solitude de la rue de la Sourdière; à moins que ce ne fût à ce bon soleil qui le réchauffait au printemps dans la grande allée des Tuileries. Sa lettre de bonne année à Voltaire, en 1767, n'est pas d'un homme sans entrailles. En voici quelques autres phrases^ qui sont pourtant d'un homme très-désabusé, sinon d'un misanthrope : « Les hommes! j'ai vécu assez pour les connaître ; les hommes vaudraient-ils la peine que je perdisse un moment pour eux? Qu'est-ce que la gloire qui me viendra d'eux? Moins que rien par rapport à mon bonheur... Je passe ma vie ante focum, si f'rigus erit, avec un Virgile, un Térence, un Molière, un Voltaire; et les six mois prochains, 6?" messis, in liorto, aux Tuileries, dont je suis à quatre pas. »