‹ VoltaireChapitre 11 sur 48 · Tome I, page · texte numérisé non relu

Tome I, page

somme de huit cent mille livres. Les gains sont aussi avantageux pour l'armée de Flandre.

Tel est le détail authentique des spéculations de cet honnête philosophe.

En moins de deux ans, de mai 1729 à novembre 1730, il a réalisé plus de trois millions. Donc il est parfaitement en mesure de suivre le plan de campagne, que lui a tracé Bolingbroke.

Il commence par se jeter au beau milieu de la querelle soulevée entre les catholiques et les jansénistes, à propos de la bulle Unigenitus, et, dans une satire, qu'il intitule sottise des deux parts, il trouve moyen d'injurier les uns comme les autres, c'est-à-dire de faire à la vérité et à l'erreur une égale distribution de critique et d'insolence.

L'épiscopat tout entier porte plainte.

Défendq près du roi par Richelieu et par le maréchal de Villars, l'insulteur croit être assez sûr de l'impunité pour lancer contre le clergé une attaque plus directe encore, à propos de l'enterrement de mademoiselle Lecouvreur.

Cette tragédienne, beaucoup trop amie du poëte, et par cela même, <-,atholique détestable, vient de mourir, après avoir refusé les sacrements de l'Église et repoussé le curé de sa paroisse, sans vouloir l'entendre. Elle a dû, en conséquence, être privée de la sépulture chrétienne. On profita de la nuit pour

emporter le cercueil dans un fiacre et l'enfouir secrètement.

Belle occasion pour le philosophe de crier à l'intolérance et au fanatisme.

Des copies d'une sorte d'apothéose en vers se répandent dans tout Paris, et bientôt la cour elle-même peut en prendre lecture.

L'auteur a eu soin d'entasser dans cette pièce, avec toutes sortes de blasphèmes contre la religion, des insinuations politiques , où il rabaisse la France pour exalter l'Angleterre, «noble pays», qui a su se dégager « de préjugés honteux et chasser les tyrans ».

Ni Louis XV ni le garde des sceaux ne trouvent à leur goût le parallèle.

Apprenant qu'il va être l'objet de poursuites immédiates, Voltaire fait répandre le bruit qu'il est retourné à Londres.

Mais le souvenir du libraire Nadal, de ses menaces et de son bâton, ne lui donne aucune envie sérieuse de revoir l'Angleterre. Il reste à Paris, soigneusement caché, comme le prouve une lettre à Gideville, du 30 janvier 1731.

« Je voudrais, lui dit le philosophe, faire imprimer à Rouen une Histoire de Charles Xll, roi de Suède, de ma façon. C'est mon ouvrage favori, et celui pour lequel je me sens des entrailles de père. Si je pouvais

trouver un endroit où je demeurasse incognito, dans Rouen, et un imprimeur qui se chargeât de l'ouvrage, je partirais dès que j'aurais reçu votre réponse. »

Gideville lui indique le libraire Jore, qui, pour son malheur, consent à entrer en relations avec M. de Voltaire.

Flatté dans son amour-propre d'homme et dans ses espérances de marchand, Jore veut être à la fois l'hôte et l'éditeur du grand homme. En conséquence il le loge chez lui, à Rouen, fier d'un tel commensal, et contrarié seulement d'être obligé de renfermer sa joie dans le secret de sa maison.

M. de Voltaire tient absolument à rester inconnu.

Il se fait passer pour un grand seigneur anglais, que des raisons d'État contraignent à se réfugier en France.

Et, pour qu'on n'en doute pas, il a soin de se modeler au type insulaire et de parler, devant les étrangers, un affreux baragouin, où la langue anglaise et la langue française se confondent et se heurtent de la manière la plus folle et la plus discordante.

L'ancien bouffon dVE dipe excellsiit dans ce genre de facéties.

Au bout de trois mois de séjour à la ville, milord, ayant besoin de l'air des champs pour sa santé, Jore lui procure une jolie maison de campagne, à une lieue de Rouen, et son hôte illustre,

jugeant convenable, avant de partir, de congédier un domestique, retenu à raison de vingt sous par jour, trahit le grand seigneur anglais, en lui rognant la moitié de ses gages.

Pour mettre un terme à la dispute, Jore les complète avec quarante -cinq francs de sa bourse.

Voltaire passe environ six semaines à la campagne, où il vit, comme dans l'âge d'or, d'herbes, d'œufs frais et de laitage , nourriture pythagoricienne, qui lui est fournie par la jardinière, chargée en plus, trois fois la semaine, dfe lui aller chercher ses épreuves.

Dans sa large reconnaissance, il paye le tout d'un écu de six livres (environ trois sous par jour, pour la nourriture et les courses), et Jore doit de nouveau fouiller à sa poche, afln de clore la bouche à la bonne femme, exaspérée d'un tel excès d'économie.

Enfin, au bout de plus de qjiatre mois de séjour, milord couronne heureusement son rôle de seigneur anglais d'une pièce de vingt-quatre sous dont sa générosité gratifie la servante du libraire.

Ces détails du séjour à Rouen publiés, sur les notes de Jore lui-même, dans la première partie du Voltariana, page 65 et suivantes, ne déplai;ont pas au lecteur': il est bon de savoir jusqu'où l'avarice plate et sordide peut être poussée chez un philosophe, qui vient de gagner trois millions.

Retour à Paris. — Les Lettres philosophiques. — Madame du Chàtelet. — Application du système de mensonge. — Jore à la Bastille. — Condamnation du vrai coupable.

Voltaire fit imprimer à Rouen son Histoire de Charles XII, avec une nouvelle édition de la Hen~ riade.

Il profita de ce séjour en Normandie pour corriger sa pièce de Brutus, accueillie, avant son départ de la capitale, par l'indifî'érence et le dédain d'un parterre qui n'avait pas encore perdu le respect des traditions monarchiques.

On a dit que cette tragédie avait eu seize représentations.

Cela prouve uniquement la patience des comédiens, car ils professaient sur les mœurs républicaines la même opinion que le parterre.

Au reste, Duvernet raconte que l'auteur prit cette chute assez gaiement, et que l'homme de spéculation et de commerce consola le poëte.

(( Le soir où la pièce fut jouée pour la première

fois, Voltaire apprit qu'un bâtiment appelé aussi Brutus, chargé pour son compte, et qu'il croyait naufragé, venait d'arriver à Marseille.

— (( Puisque le Brutus de Barbarie est retrouvé, dit-il à son facteur Demoulin, consolons-nous du mauvais accueil qu'on a fait au Brutus de l'ancienne Rome. Le temps viendra où on lui rendra justice (1). ■>->

Et l'abbé Maynard ajoute :

« Ce temps n'est pas venu et ne viendra jamais. »

A cette époque. Voltaire avait sur le chantier son Temple du goût (2), les tragédies d'Éi^iphyle, de la Mort de César, de Zaïre, d'Adélaïde Duguesclin, et ses fameuses Lettres philosophiques, travaillant à tour de rôle et à bâtons rompus, aujourd'hui à une chose, demain à une autre, sans méthode et sans esprit de suite, ce qui explique le décousu de ses œuvres et cette médiocrité persistante, au-dessus de laquelle il s'élève rarement.

Sortez du domaine de l'irréligion cet écrivain, dont on a surfait le mérite et accru la célébrité d'une manière si déplorable ; enlevez-lui l'aigreur de son fiel, la puissance diabolique de sa haine ; brisez

2. Œuvre plus que médiocre. Par la suite il donnera le Temple de la gloire, espèce de rapsodie théâtrale. « M. de Voltaire, dit Fréron, n'a pas été heureux dans le choix de ses Temples. >»

SKS HONTES, SES GUIMES, SES OEUVlXES. 81

entre ses mains le double levier du mensonge et du sarcasme, que lui restera-t-il ?

Quelques fleurs éparses sur un monceau de fumier.

Bouquet sali et couvert d'immondices, avec lequel il pourrait se présenter peut-être à la société moderne des gens de lettres ; mais qui, à coup sûr, n'exciterait aujourd'hui ni l'enthousiasme des hommes de goût, ni l'admiration du monde.

Yillars et Richelieu, ses nobles protecteurs, profitant de son absence , ont fait le calme autour de son nom, et laissé l'indifférence, sinon l'oubli, se produire suffisamment sur ses anciennes impiétés, pour qu'il puisse en risquer d'autres.

Donc il quitte Rouen et la maison du libraire Jore.

Tout à l'heure on le verra payer à sa façon l'accueil cordial et désintéressé qu'il a reçu.

Nous le retrouvons à Paris, chez sa baronne hospitalière, où il achève les Lettres ■philosophiques. 11 les publie, sous le titre de Lettres anglaises^ vers le milieu de l'année 1753.

Ses bons amis de Londres durent être dans le ravissement.

Il est impossible de déployer contre la religion chrétienne une haine plus aveugle et plus atroce.

Paralogismes flagrants, infidélités historiques per-

pétuelles, épigiammes tenant lieu d'argumentation, rage forcenée contre le catholicisme, voilà ce qu'on y trouve, de la première page à la dernière.

L'auteur y préconise les sectes les plus bizarres, les cultes les plus monstrueux.

Sa scélératesse évoque les divinités du paganisme

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