‹ VoltaireChapitre 13 sur 48 · Jore avait envoyé les feuilles sans les titres · texte numérisé non relu

Jore avait envoyé les feuilles sans les titres

lui, dans laquelle il m'accuse d'avoir imprimé subrepticement l'édition, qui paraît, dit-il, sans son consentement. »

Les juges virent clair.

Toute la trame de ces machinations odieuses fut mise à jour, et toutes les preuves furent données.

Une expertise, faite à la demande de Jore, démontra qu'il n'y avait pas dans son imprimerie un seul caractère typographique analogue à celui de l'édition parisienne.

Enfin le procès se termina par la condamnation de l'auteur des Lettres philosophiques à cinq cents livres

d' AUMÔNES.

Gela était alors considéré comme une peine infamante.

Nous avons là-dessus l'attestation de Voltaire luimême, qui, dans un billet éploré, laissé, le 9 juillet 1738, à la porte du garde des sceaux, où il venait de frapper en vain, dit, en termes fort explicites :

« Je me trouve déshonoré, après avoir essuyé deux années entières d'exil et de persécutions. Payer cinq cents livres d'aumônes, c'est signer ma honte I »

Les complices du philosophe étouffèrent l'éclat de ce procès plein de scandale, qui n'eut malheureusement alors aucune publicité.

Mais, puisqu'on annonce un centenaire, pour fêter solennellement, au bout d'un siècle, un homme que

l'ancienne justice française a cru devoir flétrir, peutêtre n'est-il pas inutile de montrer tous les titres que M. de Voltaire peut avoir à ce triomphe.

Quelques-uns sont déjà donnés. Poursuivons, il y en a d'autres .

Où Ton cite et où l'on prouve. — Gomment l'idée vint à M. de Voltaire d'écrire la Pucelle, — Le château de Girey. — Petites révélations préalables.

Pour tous les volumes infects qu'il publia par la suite, la Bible commentée ^V Histoire de l'établissement du christianisme y la Philosophie de l'histoire^ VExa^ men important de milord Bolingbroke, la Pucelle, etc., Voltaire joua une comédie semblable et presque aussi lâche.

Jamais un livre coupable n'était de lui.

« Si par malheur le secret de l'Enfant prodigue se divulgue, écrit-il à son correspondant Berger, le 10 octobre 1736, jurez toujours que ce n'est pas moi qui en suis Fauteur. Mentir pour sQiji^^n^^ ^^^te W^' 53iêJLâe^,ir.j4e.X3Lmitié. »

Et, deux années après, le 22 décembre 1738, dans une lettre au même personnage, à propos du Préservatif j qui vient de paraître, il lui dit :

« Veuillez certifier à tous vos amis qu'il est très-

vrai que je n'ai aucune part au Préservatif, et que je suis très-piqué de I'indiscrétion de l'auteur. »

Quérard donne la liste de tous les pseudonymes sous lesquels Voltaire fit imprimer ses poésies licencieuses.

Le nombre dépasse deux cents.

S'il faut compromettre Pierre ou Jacques, Paul ou Mathieu, pour échapper à la répression directe, l'honnête homme n'hésite jamais, et lorsqu'il est démontré que l'œuvre sort de sa plume, presque toujours une issue, habilement ménagée, permet à ses protecteurs de le défendre et de le préserver du coup de la loi.

Des protecteurs, certes, il n'en manque pas, puisque tous les incrédules et tous les libertins prennent pour lui fait et cause.

Mais il cherche à être défendu de préférence par les hommes religieux, et, pour cela, l'hypocrisie la plus honteuse ne lui coûte rien.

Une nouvelle édition des Lettres philosophiques se publie en Hollande ; les poursuites vont sûrement recommencer contre l'auteur ; alors il s'empresse d'écrire aux Pères Tournemine et Porée ; il leur demande grâce pour ses ouvrages, promettant « d'y effacer sans miséricorde » tout ce qui pourrait leur déplaire, et les assurant de « sa respectueuse tendresse ».

Le 9 janvier 1739, il charge son ami Berger d'aller voir les Jésuites, le Père Brumoy entre autres, et

d*être près d'eux « Tinterprète de ses meilleurs sentiments ».

a II y a surtout, lui dit-il, une vérité qu'ils doivent savoir, c'est que je suis loin d'oublier mes anciens maîtres et ceux qui m'ont élevé. »

Le même jour, même commission à Thieriot.

« Au nom de Dieu, courez chez le Père Brumoy ! Voyez quelques autres de ces bons Pères, qui ne doivent jamais être mes ennemis. Parlez avec tendresse et avec force. Le Père Brumoy a lu Mérope, il en est content ; le Père Tournemine en est enthousiasmé. Plût à Dieu que je méritasse leurs éloges ! Assurez-les de mon attachement inviolable pour eux. Je le leur dois, ils m'ont élevé. C'est être un monstre que de ne pas aimer ceux qui ont cultivé notre âme. »

Et comme, — juste à la même époque, — il adresse à ses intimes de sanglantes épigrammes contre ces mêmes Jésuites, et qu'il déchire la Compagnie tout entière avec une sorte de fureur, HelvéLius ne lui cache pas que cette conduite, rapprochée de la platitude et de l'obséquiosité de ses démarches vis-à-vis des Pères lui semble indigne et déshonorante.

Là-dessus, Voltaire d'écrire à d'Argental, le 19 février :

« Helvétius raisonne en jeune philosophe qui n*a point tâté du malheur, et moi en homme qui a tout à

craindre. Les esprits forts me protégeront à souper, mais les dévots me feront brûler. »

Or les catholiques et les prêtres qu'il essaye de fléchir dans œ rôle à double face lui reprochent principalement YÉpître à Uranie.

Aussitôt il a l'audace d'attribuer à l'abbé de Ghaulieu, mort depuis dix-neuf ans, cet abominable factum q,ui parle en ces termes de l'Etre suprême:

11 créa des humains à lui-même semblables

Afin de mieux les avilir ;

Il nous donna des cœurs coupables

Pour avoir droit de nous punir ;

Il nous fil aimer le plaisir Pour mieux nous tourmenter par des maux effroyables. Qu'an niiracle éternel empêche de finir.

Chez l'indigne philosophe, c*est une habitude systématique de cacher son nom et de mettre sur le compte d'autrui les éditions qui peuvent lui attirer un châtiment.

« On m'annonce, écrit-il, le 8 décembre 1735, que plusieurs chants de la Pucelle courent dans Paris. Je n'ai prêté le manuscrit à personne. Si quelqu'un m'a trahi, ce ne peut-être qu'un certain du Breuil (1), qui a copié l'ouvrage dans ma chambre, il y a six mois. »

1. Son logeur du cloître Saint-Merry, chez lequel il était descendu à l'époque du procès Jore. D'Argental avait obtenu à Voltaire une permission provisoire de rentrer en France, pour donner des explications aux juges.

Mais quel était son but, en laissant au copiste ses coudées franches ?

Evidemment il voulait le tenter par l'appât du gain, bien assuré d'arriver ainsi au résultat, c'est-à-dire à l'impression, en se dégageant des responsabilités directes.

Il y a plusieurs versions sur l'origine de ce poëme, sans précédent connu dans l'histoire du scandale et de l'horrible.

Les uns disent que lord Bolingbroke et l'Académie des libres penseurs de Londres en avaient les premiers suggéré l'idée à Voltiire.

D'autres affirment que, dans un souper chez Richelieu, les convives se gaussant du poëte Chapelain, qui faisait de Jeanne d'Arc une sainte, Voltaire prit l'engagement d'en faire autre chose, et de mettre une Pucelle de sa fabrique en regard de celle de Chapelain.

Tout cela est possible et semble, en effet, naturel ; mais il y a une troisième version plus authentique.

La voici :

Sachant de source certaine, après la publication des Lettres, qu'un mandat d'amener va être lancé contre sa personne, et croyant déjà toute la maréchaussée de France à ses trousses, Voltaire quitte Paris si précipitamment avec la marquise, qu'il oublie chez Thieriot douze rouleaux d'or destinés à leur voyage et à leur

installation au château de Girey, depuis longtemps abandonné par ses propriétaires, et où l'on ne peut s'établir entre des murailles nues.

« Ce château, dit Voltaire lui-même, était un vieux manoir délabré sur les confins de la Champagne et de la Lorraine, avec un terrain très-insalubre et trèsingrat (1). »

Mais il s'agissait beaucoup moins de se loger commodément d'abord que de trouver une retraite sûre et à l'abri des poursuites. La marquise a donc proposé ce château, seule propriété qui reste à son digne époux, attendu qu'au premier sigae de péril, on peut, d'un bond, se mettre hors d'atteinte, en passant la frontière.

Dans une halte à Ghâlons, Voltaire ayant épuisé son argent de poche, fouille dans sa valise et s'aperçoit de l'absence des rouleaux.

Grand émoi du couple fugitif.

Heureusement le bailli de la ville est de leur connaissance. On lui emprunte une soixantaine de louis.

. Madame rebrousse chemin du côté de la capitale, pour aller reprendre ce qu'on y a laissé, plus deux cents exemplaires des Lettres, dont elle compte empoisonner la Lorraine.

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