Mémoires pour servir à l'histoire de ma vie
Quant à l'autre voyageur, il se hasarde à faire un crochet, pour se rendre à Monjeu, en Bourgogne, et assister au mariage de mademoiselle de Guise avec le duc de Richelieu.
Cet ami du poëte convolait alors en secondes noces, et ce nouveau mariage ne devait donner à sa conduite ni plus de retenue, ni plus de moralité.
Voltaire et Ja marquise sont convenus de se rejoindre à Cirey, vers la fin de la semaine suivante.
Or, en quittant les fêtes conjugales et la Bourgogne, le philosophe croit prudent de gagner aussi vite que possible le territoire de Lorraine (1), et le hasard veut qu'il soit forcé de s'arrêter quelques heures à Domremy, village historique, où se trouve encore debout la maison de Jeanne d'Arc.
Le respect des habitants, la vénération des étrangers pour cette humble cabane offusquent Voltaire.
Et là même où, chez tout autre, le cœur bat de patriotisme et de pieux souvenirs, l'idée vient à ce démon de composer une œuvre d'opprobre, destinée à salir l'héroïne et son histoire.
Qu'un homme, poussé par l'enfer, et brisant toutes les digues de la morale et de la pudeur, arrive à ce comble d'audace et de monstruosité, cela se conçoit,
1. Le bruit s'était répandu qu'un exempt déguisé le guettait aux environs du château de Monjeu.
lorsque ce même homme a déjà donné des preuves à
rinûni de la noirceur et de la dégradation de son
âme.
f Mais ce qui ne se comprend plus, ce qu'il est aussi
[ impossible d'expliquer aujourd'hui qu'hier, c'est
\ l'aveuglement des intelligences, c'est la déraison des
esprits, qui, en face de cet effroyable témoignage de
perversité, osent encore applaudir un pareil apôtre et
viennent remuer la fange de ses doctrines.
0 Jeanne d'Arc, fille héroïque, glorieuse enfant de notre vieille Lorraine, tu ne te doutais pas, le jour où tu as pris le glaive, pour chasser l'Anglais victorieux et délivrer la France, qu'un monstre appelé Voltaire souillerait ta chaste légende, et cracherait l'ignominie sur la cendre de ton martyre !
Ce poëme odieux a eu des apologistes.
Il faut bien en convenir, à la honte des lettres, et surtout à la honte de Frédéric, dit le Grande monarque entièrement dénué de sens moral et de sens littéraire.
Ce prince imbécile trouve que, « dans la Pucelle, tout respire la gaité d'une imagination brillante (1) ».
Qu'un Prussien raisonne ainsi, passe encore, c'est un Prussien.
Sur sa joue de Teuton il ne sent pas le soufflet
. i. Éloge de Voltaire, prononcé à l'académie de Berlin (1779). Dans le même discours, au sujet de la Henriadc, Frédéric ose dire (jue « Voltaire s'est essuNé contre Virgile, et l'a surpassé ».
donné à la France, à notre grande et noble France historique et chevaleresque.
Mais quelle excuse trouvez-vous à l'effronterie ou à la stupidité de certains hommes, qui, de ce côté-ci de la frontière, justifient le philosophe, ou du moins cherchent à atténuer son crime de lèse-nationalité française, en alléguant que « cette œuvre légère » (le qualificatif leur a paru peut-être trop rigoureux encore) est « probablement le résultat de quelque gageure faite à Londres ».
Ils supposent alors, ces défenseurs d'une muse impudique et lâche, qu'un écrivain de notre pays a pu donner à la haine des Anglais une satisfaction de ce genre, et diffamer Jeanne d'Arc, à la plus grande joie de ses bourreaux, sans mériter l'exécration de la France et du monde entier.
S'appuyer suranné logique semblable, c'est montrer autant de scélératesse que l'auteur de la Pucelle^ ou avouer qu'on a la conscience impure et gangrenée du roi de Prusse.
Reprenons le fil des événements.
Dans son livre intitulé Ménage et Finances de Voltaire, M. Nicolardot affirme que le poète vécut au château de Girey sur la bourse de ses hôtes.
Nous sommes obligé de le contredire.
Assez longtemps on a vu le philosophe abuser de la cordiale générosité de ses amis, à cet égard.
Il va subir maintenant la peine du talion.
Le marquis du Ghâtelet, lieutenant général des armées de Louis XV (rappelons sa charge et son titre), avait dévoré la majeure partie de son patrimoine, et la marquise, aidant son époux à consommer la ruine commune, s'était avisée de joindre à ses qualités négatives, déjà trop nombreuses, celle de brelandière émérite. Un soir, à Fontainebleau, elle perdit jusqu'à quatre-vingt-quatre mille livres, d'une seule fournée, au jeu de la reine (1).
Ainsi nous allons voir le philosophe, pendant son séjour au château de Girey, se départir momentanément de son avarice.
Une passion chasse-t-elle -l'autre, et son goût pour la dame du lieu prend-il assez de puissance pour changer en prodigalité sa ladrerie habituelle ?
Nous ne le croyons pas.
Très-évidemment il espère rentrer dans ses déboursés par quelque moyen déjà prévu ; mais il compte sans ses hôtes.
En effet, plus tard, il s'occupe très-activement de mener à bonne fin un procès, auquel sont attachés les intérêts des deux époux, et il arrive à leur remettre en poche deux cent mille livres ; mais lorsqu'il parle de reprendre là-dessus quarante mille francs prêtés au
marquis,- ce dernier fait la sourde oreille, et madame se déclare tout à fait impuissante à le contraindre au remboursement.
A la mort de madame du Ghâtelet, le philosophe transige pour une pension viagère de deux mille livres, qui ne lui est jamais servie. Enfin il réduit, de guerre lasse, la somme à quinze mille livres, savoir : dix mille livres en espèces, et cinq mille livres en meubles.
« Et quels meubles ! s'écrie-t-il : des meubles que j'ai achetés et payés de mon argent, comme la pendule de Boule, etc. (t). »
Deux années après, décidé à partir pour la Prusse, il écrit à Frédéric, afin d'obtenir quelques indemnités de route, une lettre qu'Harpagon eût revendiquée dans ses plus beaux jours.
« Il m*est impossible, dit-il au roi, de faire, en ce moment, une dépense extraordinaire, parce qu'il m'en a beaucoup coûté pour établir mon ménage, et que les affaires de madame du Ghâtelet, mêlées avec ma fortune, m'ont coûté plus encore. »
Notez que, dans ce mélange, il ne dépensait chaque année qu'une faible partie de ses rentes, et qu'il entassait tout le reste.
Mais enfin il était loin d'être logé gratis comme chez madame de Fontaine-Martel.
!. Lettre k madame de Montrevel.
Donc nous devions faire part à nos lecteurs de ces menus détails, avant de les introduire au château même. Si le philosophe y reçoit Thospitalité pendant quinze ans, cette hospitalité ne ressemble en rien à celle qui est célébrée, dans l'opéra de la Dame blanche^ par ces vers connus de M. Scribe :
Chez les montagnards écossais, L'hospitalité se donne Et ne se vend jamais.
Théories confirmées par la pratique. — L'indécence et le cynisme côte à côte. — Précieux détails fournis à l'histoire. — On nous prête couleurs et pinceaux.
Le marquis, ruiné par ses propres débauches et par les déportements de sa moitié, s'empresse de faire gracieux accueil au philosophe.
Sachant que Voltaire est riche, il veut s'occuper lui-même de son installation, et Taccable de prévenances. A dater de ce jour, il se considère comme ayant une part légitime et irrévocablement acquise dans les revenus de l'écrivain.
Il trouve on ne peut plus juste que celui-ci répare le château qui tombe en ruine (1), acquitte la note des fournisseurs de toute espèce, paye les robes et la poudre de madame, et jusqu'aux gages des domestiques.
1. « J'y bâtis une galerie, dit Voltaire, et j'y formai un superbe cabinet de physique. » (Mémoires pour servir à l'histoire de ma vie.)
Monsieur le marquis ferme, après cela, noblement les yeux sur le reste.
C'est un disciple anticipé du fouriérisme : il admet le système de la femme libre eu théorie comme en pratique.
Dès qu'il gêne un peu trop le couple amoureux, il s'empresse de retourner soit à son régiment, soit à la cour, n'oubliant jamais d'emprunter au philosophe quelques centaines de louis, à chaque voyage.
Que dire à présent de la chaste épouse, de la « céleste amante », comme rappelle Voltaire dans les bons jours, car leur ciel avait des tempêtes ? Gomment peindre cette physicienne débraillée, cette géomètre libertine, cette phryné studieuse, qui arriva si étrangement à marier la science au dévergondage de mœurs le plus absolu ?
Sous la direction de son aïeul, M. de Mézières, elle avait consacré toute sa jeunesse à recueillir les matériaux de plusieurs ouvrages, qu'elle devait composer et publier depuis, savoir : une Analyse de la philosophie de Leibnitz, la traduction des Principes de Newton^ et des Institutions de physique, pour lesquels nos savants modernes professent encore quelque estime.
(( Le plus singulier, dit l'abbé Maynard, c'est que des goûts et des travaux si masculins n'excluaient aucun des goûts de son sexe. Femme en tout le reste,
et plus qu'aucune de ses pareilles, la marquise se forma, par passion et par frivolité, au chant, à la danse et à la musique, se montrant folle de spectacles, de plaisirs, de fêtes et de toilette.
« Voltaire disait d'elle :
Son esprit est très-philosophe Et son cœur aime les pompons.
« D'ailleurs, femme sans foi, sans mœurs et sans pudeur.
« Si elle a écrit sur l'existence de Dieu, elle est aussi l'auteur de Doutes sur la religion, diatribe contre la révélation, les miracles, l'Écriture sainte, 011 il n'y a pas plus de raison que dans Voltaire, avec moins d'esprit et de style. Sa morale, inspirée de ses DouteSy est imprimée dans un petit traité Sur le bonheur, qui est de la fin de sa vie.
« Il faut, dit-elle, pour être heureux, s'être défait « des préjugés (c'est-à-dire de toute foi chrétienne) ; « il faut commencer par se bien dire à soi-même et « par se bien convaincre que nous n'civons rien à « faire en ce monde qu'à nous y procurer des sensa- <( tions et des sentiments agréables. Les moralistes « qui disent aux hommes de maîtriser leurs passions « et leurs désirs, s'ils veulent être heureux, ne con- « naissent pas le chemin du bonheur. »
« La pratique, chez la dame, était en rapport par-
^Qg VOLTAIRE,
fait avec la théorie. Sa vie peut se résumer en deux mots : vingt-cinq ans d'adultère.
^^^'TPar son impudeur elle descendait au-dessous des femmes les plus perdues. Elle changeait de linge devant ses laquais, et se montrait à eux en déshabillé de statue. Au bain, sans le moindre voile, elle réclamait le secours d'un valet de chambre, et le forçait à tourner sur elle son regard effaré.
(( Avec quelques-unes de ses amies, dans des soupers licencieux, après avoir déposé sa raison au fond du verre, elle déposait même son costume, et jouait ainsi devant les serviteurs. Pour elle un laquais n'était pas un homme. Et quand même (1) ! »
Nous citons textuellement les sources, car il ne faut pas qu'on nous accuse de broder sur un pareil
canevas.
Calomnier M. de Voltaire et sa maîtresse est chose difficile, surtout quand il s'agit de mauvaises mœurs; néanmoins il est bon de montrer que leurs admirateurs eux-mêmes avouent certains faits plus que caractéristique.-.
Un écrivain fantaisiste de ce temps-ci, M. Arsène Houssaye, grand admirateur du philosophe, a cru devoir essayer de rallumer, au profit de notre siècle, les enthousiasmes éteints, et de présenter un nou-