I- .Vémoires de Longchamp, tome II, pages 119, 120 et
veau portrait de Thomme aux générations modernes.
Son Roi Voltaire lui a paru sans doute une œuvre pleine de moralité, de conscience et d'à-propos.
Feu Jules Janin partageait son opinion, puisqu'il n'eut rien de plus pressé que d'écrire, en tête de ce beau livre, une préface dont ii n'est pas inutile de citer quelques passages :
« Eh ! donc, le revoilà, c'est bien lui ! s'écrie Ténorme feuilletoniste, dans ce style extravagant dont il avait le privilège et que le Journal des Débats accueillait tous les lundis, avec amour : je le reconnais à son sourire (le comte de Maistre aurait dit : « à son abominable rictus ») , à sa malice, à son génie, à ses passions, à ses délires ! Çà, voyons comment M. Arsène Houssaye a pu s'y prendre avec ce papillon, ce taureau, ce zéphir, ce volcan ? D'abord il Ta couronné roi. Rien que cela?... Et pour qui donc gardes-tu les étoiles ? »
Feu Janin trouvait que le Dieu Voltaire eût été un titre beaucoup plus convenable.
f^ « Le temps même, continue-t-il, le temps, ce grand destructeur, ajoute à ce royaume, à cette domination, à cette couronne. Voltaire est resté notre espoir, notre consolation, notre orgueil, notre père et notre mère (sic) ; il est tout pour nous, il est tout ce siècle, il est le monde!... Et plus nous sommes insultés paries
cuistres (ce saltimbanque du feuilleton appelait cuistres ceux qui défendent l'Évangile et la Croix), plus nous comprenons ce qu'il disait, ce Je vous ai dé- « livré d'une bête féroce! » criait-il. Non! non! il l'avait muselée à peine, et la bête féroce a brisé sa muselière (1). »
Ce gros littérateur craignait d'être dévoré par les catholiques, que ses discours, ses principes et le dégoût tenaient pourtant bien à distance.
Mais laissons feu Janin pour user des précieux renseignements que M. Arsène Houssaye daigne nous offrir.
D'abord il avoue la ruine à peu près complète des hôtes du philosojjhe, par ces paroles qu'il emprunte à la spirituelle médisance d'une contemporaine de Voltaire, madame du Deffand:
a Représentez-vous une maîtresse d'école (c'est d'Emilie qu'on parle), sans hanches, la poitrine étroite, avec de gros bras trop courts pour ses passions, des pieds de grue, deux petits yeux vert de mer et vert de terre, la lèvre plate et les dents clair-semées, qui veut être belle en dépit de la nature et de la fortune, car elle n'a pas toujours une chemise à se mettre sur le dos (2). »
Ce n'est pas flatteur, mais c'est très-net.
SES HOxNTES, SES CRIMES, SES OEUVRES. 1 1 1
En somme, la question de beauté, chez la marquise, n'a qu'une importance médiocre. Si on ne discute pas des goûts, c'est principalement dans le domaine de la passion.
M. de Voltaire avait, du reste, un motif plausible pour arrêter son choix sur une maîtresse d'école.
11 voulait étudier les sciences, afin d'émerveiller l'Europe et le monde par la profondeur de son esprit et la multiplicité de ses aptitudes.
Or, comme il dépassait la quarantaine, et que le peu d'agréments physiques dont l'avait doué la nature se fanaient de plus en plus chaque jour, il ne croyait pas devoir se montrer difficile. D'ailleurs, il trouvait commode, avec les mêmes déboursés, de rétribuer des fonctions doubles. Partout il eût payé les fournisseurs, et, chez le marquis, il économisait un maître de mathématiques.
C'était madame qui lui en tenait lieu.
Lancé au milieu de prodigalités inattendues, Harpagon s'efforçait de tromper son avarice par le calcul, et mettait la débauche elle-même en ligne de compte, pour équilibrer la dépense avec la recette.
Mais nous ne sommes pas au bout des intéressants détails fournis par M. Arsène Houssaye.
(( Emilie, dit- il, qui savait déjà le latin, se mit à apprendre trois ou quatre autres langues. Elle tradui-
sit Newton, analysa Leibnitz, et concourut pour le prix de l'Académie. Voltaire ne voulut pas rester en arrière ; il se fit savant, presque aussi savant que sa maîtresse. N'est-ce pas un curieux spectacle que celui de ces deux amants, qui ne trouvent rien de plus beau que de se disputer sur des points de physique et de matliématiques ? »
Probablement aussi sur autre chose, car M. Arsène Houssaye ajoute :
a Leur amour éclatait le plus souvent en bourrasques, et, dans leur jalousie ou leur colère, ils allaient, le dirai-je ?... »
Dites, Monsieur, ne cachez rien.
« Ils allaient jusqu'à se battre. »
Oh!
a La bourrasque passée, les amants pleuraient comme des enfants taquins. M. du Châtelet survenait alors et les raccommodait avec effusion. »
Brave et digne homme !
« Un jour que la marquise cachait ses larmes, il lui dit :
« — Ce n'est pas d'aujourd'hui que Voltaire nous trompe.
«t Un peu plus tard, il disait à Voltaire :
« Ce n'est pas d'aujourd'hui que ma femme nous trompe (1). »
Est-ce assez clair? Est-ce assez dégagé d'ambages ? Le lecteur honnête décidera quel est le plus ignoble des trois.
Gomme on se l'imagine bien, Tespèce de dénonciation de l'époux troubla quelque peu le philosophe. 11 eut, à partir de ce moment, l'oreille aux écoules et Tœil au guet, pour tâcher de surprendre la coupable Emilie.
<t Un soir, dit encore M. Arsène Houssaye, la sachant enfermée avec le mathématicien Glairault, sous prétexte de prendre une leçon de géométrie, il donna à la porte un si violent coup de pied, qu'il la jeta hors des gonds. La scène fut terrible ; l'amant foudroya le maître et l'écolière.
« Entrant, un autre jour, à l'improviste dans la chambre de madame du Ghâtelet, il trouva Saint- Lambert (1) à ses pieds.
« On avait oublié de fermer la porte.
(c Voltaire ne fut pas moins foudroyant pour le poëte que pour le mathématicien. Il s'en alla commander des chevaux de poste. La marquise donna contre-ordre et monta à la chambre de Voltaire. Elle le trouva couché et malade. Il la battit.
a Néanmoins, ajoute M. Houssaye, il fut magnanime et pardonna.