Vie privée, page
plus que pour madame de Champbonin, grosse femme rondelette, investie, à Girey, de fonctions mal déterminées.
C'est une cousine de Voltaire, il l'appelle son gros chat.
Madame de Champbonin a un fils de dix-neuf ans, qui sert de copiste au philosophe, et sur la naissance duquel on glose. Pas n'est besoin de rechercher s'il y a calomnie, ou seulement médisance : les mœurs de Voltaire expliquent tout, et rendent tout possible.
Ces trois personnes forment le noyau d'une troupe théâtrale, tantôt comique et tantôt tragique, suivant la circonstance.
Les étrangers, de passage à Cirey, doivent, bon gré, mal gré, comme les hôtes habituels de la maison, se prêter à la fantaisie que le poëte eut constamment d'essayer ses œuvres dramatiques, en petit comité, avant de les livrer au jugement du public.
On les joue une fois, dix fois, et davantage, selon que Tauteur multiplie les corrections ou les retouches.
A quinze lieues à la ronde, les comédiens ambulants sont recrutés, par ordre de Voltaire, à mesure qu'ils se présentent, et on les paie pour séjourner au château, pendant un laps de temps convenu.
« Nous avons répété et joué, dit madame de Graffi-
gny, trente actes, tant tragédies et opéras que comédies, dans l'espace de vingt-quatre heures. C'est le diable, oui, le diable, que la vie que nous menons (1). »
Le frère de la marquise, l'abbé de Breteuil, vient quelquefois à Girey.
Sa présence ne gêne personne. C'est un autre Châteauneuf, qui ne prêche ni la vertu, ni le repentir.
Clairvault et Maupertuis y sont reçus , moitié comme savants, moitié comme comédiens. On a pour eux des égards exceptionnels, parce qu'ils ont les bonnes grâces d'ÉmiUe.
Sans cette condition préalable, Voltaire n'ose recevoir âme qui vive.
Il est bel et bien tyrannisé, le triste amoureux!
Nous reviendrons là-dessus, non pour le plaindre , mais pour montrer à quel point de stupide bassesse un philosophe libertin peut descendre.
Un jour, tout s'émeut au château.
La réjouissance éclate. Il y a fête et gala, pour accueillir, aussi triomphalement que possible, un envoyé de cet étrange personnage d'outre-Rhin, que l'histoire, on ne sait pourquoi, persiste à nommer le Grand.