Correspondance^ mars
Ce fut là qu'il commença, en outre, cet odieux ,\ Essai sur les mœurs, où il soufflette l'histoire à chaque page, dénature insolemment les faits, déploie la partialité la plus révoltante, et traite les nations chrétiennes, surtout la France, avec une aigreur inouïe, sans respect, sans vérité, sans justice.
Préférant de lâches apostats aux princes amis de la doctrine évangélique, il envenime les actions de ces princes, il exagère leurs écarts.
Son but est principalement de diffamer l'Église, et de la transformer en une secte, toute de pohtique et de passion, à laquelle il impute les cruautés des conquérants du Nouveau-Monde, quand il est notoire qu'elle les a condamnées par les sentences les plus sévères et par des bulles apostoliques sans nombre. Il attaque les évêques, les conciles, la confession (très-gênante pour lui et pour ses pareils), la divinité du Christ, la morale des Livres saints, et pose, d'un bout à l'autre de son œuvre, ces hideux principes qui devaient servir plus tard à renverser tout à la fois vérité, justice, autel et trône.
Ce livre ne fut pas alors publié intégralement, et même il ne devait paraître, dans son impiété bien complète, que trente ans plus tard, c'est-à-dire lorsque, d'année en année, Voltaire y eut dégorgé tout son fiel, et distillé de page en page tous ses poisons.
Mais la copie de quelques chapitres, confiée à
Thieriot, lors d'un voyage qu'il fît à Girey, courut les cercles de la capitale, et fut moûtrée aux ministres.
On conçoit que cela n'était pas de nature à faire révoquer l'ordonnance d'exil, sous le coup de laquelle on tenait toujours l'auteur.
Apprenant qu*un nouvel orage se forme (1), Voltaire ne croit pas devoir se fier plus longtemps au voisinage protecteur de la Lorraine, attendu que le roi Stanislas, sincère et fervent catholique, peut fort bien prêter l'oreille à une demande d'extradition.
C'est l'avis de madame du Châtelet, qui propose une fuite en Hollande, et compte y accompagner le philosophe.
Voltaire l'en dissuade et la conjure de rester en France pour le protéger contre le mauvais vouloir de ses ennemis.
La vérité est qu'il est excédé du caractère difficile et du despotisme de « Vénus-Newton », qui, depuis deux ans, lui cherche noise, au sujet de ses productions poétiques et autres, et veut à toute force le réduire à la portion congrue de la science.
Ecoutons, à ce piopos quelques-uns des méchants, mais très-véridiques bavardages de madame de Graffigny.
1. Le Mondain avait déjà soulevé les premières nuées de cet orage.
« Cette pécore , dit-elle , mettait le Siècle de Louis XIV à l'index, et ne voulait pas que Voltaire l'achevât, parce que, n'aimant que la géométrie et ignorant tout le reste, elle tenait à le ramener absolument à ses goûts.
« Il disait lui-même qu'Emilie ne regardait l'histoire que comme des caquets^ et qu'elle parlait de Tacite comme une bégueule.
« Le poëte avait beau regimber contre la savante :
« — Eh ! ma foi, laissez là Newton, ce sont des rêveries, vivent les vers !
« Mais la savante n'en persécutait que davantage le poëte pour le ramener des vers à Newton. Je le plains vraiment, ce pauvre Nicodème^ puisque sa Dorothée et lui ne peuvent s'entendre.
a A peine ose-t-il recevoir au château ceux qui déplaisent à Emilie.
« Dès qu'il est entré en conversation avec eux, un laquais l'appelle au nom de la dame. Alors des querelles s'engagent. Dorothée, pâle de colère et les yeux enflammés, agonise Nicodème qui ne se possède plus et sort de fureur. On se réconcilie ensuite jusqu'à manger dans la même cuiller (1). »
Dans ses Mélanges^ madame Necker raconte une autre scène violente, soulevée pendant qu'on était à table.