Vie privée, pages 27, 44, 100, 161, 270 et
« Le poëte saisit un couteau et menaça la marquise.
« — Xe me regarde donc pas tant, lui dit-il, avec tes yeux louches et hagards (1) ! »
Presque heureux d'échapper à ces désagréables épisodes de son mariage philosophique, Voltaire prend donc tout seul la route de Hollande, et priant Gros chat de consoler madame du Ghâtelet.
Celle-ci, nous devons le dire, est plus affligée que lui, et prend au sérieux le rôle d'apaisement dont il l'a chargée. Elle part pour Paris et voit les ministres ; elle intrigue, elle supplie, elle s'efforce de présenter son amant comme une victime de la trahison des uns et de la jalousie des autres.
Mais on apprend tout à coup que Voltaire qui habite Amsterdam, sous le nom de comte de Révol, se dispose à y publier sa Philosophie de Newton.
Il en a expédié un chapitre manuscrit à Frédéric, en lui écrivant qu'il lui donne « la primeur d'une métaphysique^ d'autant plus raisonnable, qu'elle ferait brûler son homme » .
Or Frédéric, qui ne compte pas la discrétion au
1. Tome II, page 60. — Paris, 1798. — Madame Necker confirme une des anecdotes édifiantes de M. Arsène Houssiye, et ajoute : • Quelquefois c'était la jalousie qui allumait la guerre, comme le jour où l'amant, dans un accès de fureur, enfonça du pied la porte d'une chambre où Emilie et Clairault étaient trop fortement occupés de la solution d'un problème. »
nombre de ses trop rares vertus, montre à plusieurs philosophes de Berlin le manuscrit de Voltaire ; et, comme la Ghétardie, ambassadeur de France en Prusse, a mission de tout voir et de tout connaître, il ne tarde pas à être instruit de la chose, et en donne avis à son gouvernement.
Nouvelles récriminations du ministère, et nouveaux embarras.
La marquise est désolée.
« Confier ce manuscrit à un inconnu, et prince ! s'écrie-t-elle, quand il aurait dû le refuser^ même à un ami de vingt ans. Je ne puis voir, sans une douleur bien amère, qu'une créature si aimable de tout POINT (le couteau et les yeux louches sont oubliés) veuille se rendre malheureuse par des imprudences inutiles, et qui n'ont pas mêma de prétexte. Il faut à tout moment le sauver de lui-même, et j'emploie, depuis trois grandes années, plus de politique pour le conduire, que tout le Vatican n'en emploie pour retenir la chrétienté dans ses fers ! »
Grosse phrase bien impie pour conclure, après avoir blâmé le philosophe de mettre ses impiétés trop à jour. Rien de j)lus simple : on prêche la prudence, et l'on garde ses convictions.
La charmante femme est logique.
Mais elle ne décide pas les ministres à rappeler Voltaire.
136 VULTAIllE,
Quelques années plus tard, madame Denis sera plus heureuse et fera pleuvoir sur le philosophe les bonnes grâces de Versailles.
Pendant qu'Emilie pleure et se lamente, notre homme vagabonde en Hollande ou en Belgique. Il fait jouer son Alzire à Amsterdam, à Bruxelles, à Anvers, et recueille partout des ovations qui achèvent de plonger cette pauvre marquise dans l'angoisse.
<r Ah ! s*écrie t-elle encore, quel chaos de gloire, d'ignominie (elle a quelquefois le mot juste, cette chère physicienne), de bonheur et de malheur ! Heureuse, heureuse l'obscurité ! »
Pour comble de désespoir, elle reçoit une lettre où Voltaire l'appelle Madame.
C'en est fait, son amant lui échappe. Quel monstre ! « Il est encore plus coupable envers moi qu'envers le ministère. Avoir à se plaindre de lui, c'est affreux ! » Elle n'a rien à se reprocher, « elle est malade, elle eu mourra ! »
Toutefois, en attendant, la dame ne perd pas la tête. Elle s'eiTorce de rallier à sa cause tous ceux qui ont l'oreille du philosophe.
Ceux-ci écrivent à Voltaire qu'il a eu tort de dépouiller son incognito et de faire jouer ses pièces à l'étranger, avec tant d'éclat. On suit ses traces, on a l'œil sur toutes ses démarches ; il finira, s'il n'y prend garde, par tomber dans quelque piège. Le
mieux serait de se soustraire à la curiosité publique d'échapper aux indiscrétions des journaux, et de revenir mystérieusement à Girey, où se trouvent ses véritables amis. On le cachera soigneusement, on répandra partout le bruit qu'il est en Prusse ou en Angleterre.
Le hasard veut que madame Denis donne à son oncle un conseil analogue.
Ne faut-il pas qu'elle sache où le prendre ? On ne court pas ainsi le monde, quand on a des intérêts de fortune à débattre. Bien des affaires périclitent. Thieriot et Berger ne lui semblent pas sûrs (1), et ils ne demandent probablement qu'à pêcher en eau trouble.
Décidément la marquise triomphe.
Son cher philosophe lui revient, à demi mort de peur et très-penaud.
1. Thieriot surtout, qui était fortement soupçonné d'avoir autrefois détourné à son profit une somme importante, provenant de souscriptions à la Henriade. Il dit à Voltaire que cette somme lui avait été dérobée dans une église. Le philosophe le crut et se consola par une boutade impie. « C'est bien fait ! lui écrivit-il; que cela vous apprenne à ne plus aller à la messe ! » Moins crédule, madame Denis surveilla Thieriot, le surprit la main dans le sac, et lui enleva momentanément la confiance du maître. Thieriot pour se venger, prit ouvertement contre Voltaire le parti du journaliste Desfoniaines, dans un débat que nous verrons tout à l'heure. Cette désertion rendit l'amant de la marquise presque fou décolère. Plus tard, Thieriot fut généreusement pardonné, car il avait trop de secrets à Voltaire, pour que celui-ci ne le ménageât point. D'ailleurs, u querelle de coquins ne dure pas. » <'î*Î2W .'*'
Elle a donc la satisfaction de remettre sous clé (c du Châtelet II », comme on disait plaisamment au café de la Croix de Malte.
Pendant l'espace de deux ans, Voltaire disparaît comme une muscade.
Les uns le croient caché à Paris, les autres affirment qu'il est à Berlin. Quelques-uns, se prétendant mieux informés, soutiennent qu'il est retourné à Londres, chez Bolingbroke, et personne ne s'avise de l'aller prendre dans sa retraite même, d'où, neuf mois auparavant, il a cru devoir déguerpir, comme étant celle qui lui paraissait la plus dangereuse.
Seuls, avec la marquise et Gros chat, madame Denis el l'abbé Moussinot sont dans le secret.
Les lettres qu'on adresse de Paris à Voltaire sous des pseudonymes convenus prennent des détours invraisemblables, qui trompent la curiosité et déroutent la surveillance.
Cependant, alors même, éclate une guerre furieuse entre le journaliste Desfontaines et le reclus de Cirey.
Deux articles du premier sur la Philosophie de Newton mettent Voltaire en rage, et il prétend que a l'impur folliculaire», — c'est ainsi qu'il désigne son critique, — ayant autrefois réclamé de lui quelques services, s'est interdit, par cela même, de parler de ses œuvres autrement qu'avec éloge.
Sans plus de retard, l'abbé Moussinot reçoit de Cirey une avalanche d'horreurs contre Desfontaines, avec ordre de les publier dans le Mercure.
Il est bon d'en citer quelques-unes, pour montrer comment M. de Voltaire entendait la polémique et la riposte.
Les vers suivants sont extraits de son épître sur V Envie :
Cent fois plus malheureux et plus infâme encore
Est ce vil gazetier, que l'intérêt dévore,
Qui vend au plus offrant son encre et ses fureurs,
Méprisable en son goût, détestable en ses mœurs ;
Médisant, qui se plaint des brocards qu'il essuie;
Satirique ennuyeux, disant que tout l'ennuie,
Criant que le bon goût s'est perdu dans Paris,
Et le prouvant très-bien par ses propres écrits.
Hélas ! quel est le fruit de tes cris imbéciles!
La police est sévère, on fouette les zoïles.
Chacun avec mépris se détourne de toi ;
Tout fuit, jusqu'aux enfants, et l'on sait trop pourquoi (1).
Desfontaines protesta par un article calme et dédaigneux (2), ce qui fut pour Voltaire un motif d'appuyer de plus en plus sur la corde ignoble.
Pour l'amour antiphysique, Desfontaines flagellé