‹ VoltaireChapitre 25 sur 48 · Tome I, page · texte numérisé non relu

Tome I, page

Quel monstre plus hideux s'avance ?

La nature fuit et s'offense

A l'aspect de ce vieux giton ;

Il a la rage de zoïle.

De Gacon l'esprit et le style.

Et l'âme impure de Chausson.

C'est Des Fontaines, c'est ce prêtre,

Venu de Sodome à Bicêlre,

De Bicêlre au sacré vallon.

A-t-il l'espérance bizarre

Que le bûcher qu'on lui prépare

Soit fait des lauriers d'Apollon ?

Il m'a dû l'honneur et la vie.

Et, dans son ingrate furie, De Rousseau (1), lâche imitateur.

Avec moins d'art et plus d'audace, De la fange oii sa voix coasse Il critique son bienfaiteur.

Posons d*abord en principe que « critiquer son bienfaiteur », quand il y a chez ce dernier scélératesse reconnue et dépravation flagrante, n'est pas un acte blâmable. C'est l'accomplissement d'un devoir. La critique loyale et appuyée de preuves n'a jamais été de l'insulte.

Le journaliste ne pouvait, d'ailleurs, être soupçonné d'ingratitude.

Il avait loué, — beaucoup trop loué, — laHenriade,

1. Inutile de faire remarquer qu'il s'agit toujours de Jean-Baptiste Rousseau, chrétien plein de zèle, révolté par les blasphèmes de Voltaire, et qui l'avait justement stigmatisé.

j }-2 VOLTAIRE, SES HONTES, SES CRIMES, SES ŒUVRES,

et prôné le succès d'Alzire et de la Mort de César ; mais sa conscience lui interdisait d'approuver les doctrines impies du dernier ouvrage du philosophe.

A cet égard donc, il trouva juste de formuler son opinion.

Là fut le crime.

Personne, du reste, n'ignore aujourd'hui que Voltaire seul et son noble protecteur Frédéric de Prusse tombent directement sous le coup de la honteuse accusation lancée contre Desfontaines d'abord, puis contre Jean-Baptiste Rousseau, contre Nonnotte, contre Fréron, et en général contre tous ceux qui repoussaient les immondices littéraires et les excréments philosophiques, dont son Ignominie du Ghâtelet II empestait le dix-huitième siècle.

Constamment, partout et toujours la tactique du sale écrivain fut de prêter à ses adversaires, les moins suspects d'immoralité, ses vices hideux et son opprobre personnel.

Si on avait pu le croire, c'était, en effet, le moyen le plus sûr de les déshonorer dans le présent comme dans l'avenir.

Xîil

Une délermination qui ne relève pas l'homme. — Son Eminence le cardinal-ministre pris au piège. — Uanti-Machiavel. — Impostures sur impostures. — Où Frédéric de Prusse montre for t peu d'esprit et pas du tout de conscience.

Nous entrons dans cette période de l'histoire de Voltaire, qu'on peut appeler plus particulièrement la période de l'hypocrisie.

Il est piqué au vif de s'entendre dire et redire par la « céleste amante » qu'il est l'artisan de sa propre infortune : reproche qu'elle ne manque jamais de lui jeter à la face, lorsqu'il déplore les ennuis de l'isolement, ce qui lui arrive plus d'une fois le jour.

D'autre part, les lettres de madame Denis le harcèlent et le houleversent.

Abordant un autre ordre d'idées, tout en lui reprochant aussi d'annuler par ses continuelles imprudences les démarches tentées auprès da pouvoir, sa nièce lui affirme qu'un poète illustre de son espèce, un génie de sa trempe, déshérité des moindres faveurs,

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quand il a ie droit d'aspirer aux plus flatteuses, va très-certainement passer pour un sot, puisqu'à l'approche delà cinquantaine, et au mépris de toutes les convenances littéraires, il n'est pas même académicien .

Ce dernier trait fait bondir le philosophe.

Il prend aussitôt la détermination, non pas de s'amender sérieusement, — une idée de ce genre ne peut guère lui entrer dans l'esprit, encore moins dans le cœur, — mais de tromper la surveillance des hommes religieux, de les amadouer par la ruse et de les amener à une trêve.

Pour cela que faut-il faire ?

Eh ! mon Dieu, presque rien : cacher quelque temps et tenir en réserve les armes empoisonnées, qu'il continue de fourbir contre le Christ et contre l'Église. Il saura bien les retrouver plus tard et recommencer l'attaque avec un surcroît de violence.

Madame Denis et la marquise applaudissent à l'habileté de ce plan.

Ce sont deux femmes de tête et de judicieux conseil, au point de vue diabolique des choses.

Une fois la résolution bien arrêtée, on décide qu'il faut retourner secrètement à Paris, où d'adroits et puissants complices, découragés depuis quelque temps, Richelieu, Brancas, Villars, d'Argental et autres, ne manqueront pas d'approuver à leur tour le plan du

philosophe, et l'aideront k dresser ses embûches, à diriger ses manœuvres.

Le vieux cardinal de Fleury, ministre de Louis XV, depuis de longues années déjà, est le premier qui se laisse prendre au piège.

On lui a tendu comme appât l* Anti-Machiavel.

Une œuvre d'origine prussienne.

C'est toute une aventure, sur laquelle nous aurons à fournir tout à l'heure de curieux détails, et dont Voltaire profita pour se mettre en relief, — moralement parlant, s'il vous plaît !

Patience, et ne criez pas à l'impossible. ' Sans accorder tout d'abord au philosophe une protection directe, P'ieury lui fait savoir que, s'il ne donne à l'avenir aucun motif de plainte et ne s'expose point à d'autres poursuites, ni le ministère, ni le parlement ne l'inquiéteront plus : l'éponge sera passée complètement sur ses anciens méfaits.

Ici, comme les gens sensés le comprennent déjà, les calculs du diplomate ont endormi la conscience du prêtre.

Fleury s'imagine qu'un jour les intimités de Voltaire à la cour de Prusse pourront être utiles au cabinet, dont il conserve, depuis quatorze ans la direction. Beaucoup de personnes de son entourage l'entretiennent dans cette pensée, qui n'est pas heureuse, mais qui surtout manque de prudence, puisqu'elle le pousse

à nouer avec le philosophe des relations plus ou moins suivies.

On ne fréquente point un lépreux, et l'on n'a garde de lui toucher la main, sans être sûr de sa guérison.

En ce temps-là, que de cerveaux désorganisés au point de vue moral ! Que dïntelligences trébuchantes en religion comme en politique! Que de faux pas annonçant le casse-cou prochain, c'est-à-dire la chute du pays tout entier dans l'abîme !

Deux ou trois flagorneries rimées, quelques épîtres pleines de basse5S3, dont la rédaction ne coûte rien au nouveau Tartufe, et dont la lâcheté même et le mensonge lui semblent amusants, suffisent pour faire oublier les Lettres anglaises à un prince de l'Église , et la Pucelle à un ministre du roi de France.

Maintenant voici l'histoire annoncée.

Le 3 février 1740, Frédéric, qui n'est encore que prince royal, envoie au philosophe le manuscrit d'un ouvrage composé dans ses loisirs forcés de Potsdam, et où il combat à sa manière, c'est-à-dire avec une forte pesanteur d'esprit et une grâce de style trèsmédiocre, les détestables principes de gouvernement du secrétaire delà République florentine.

A la réception de ce manuscrit. Voltaire se livre à un enthousiasme de commande, et se met à chanter

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à pleins poumons les louanges du prince dans le Mercure.

Cela devient un événement.

Toute l'Europe sait bientôt que le philosophe est chargé de faire imprimer le livre, et d'en publier du premier coup trois éditions, à Paris, à Londres et en Hollande.

Une œuvre à peu près morale, issue du cerveau d'une prince, œuvre dont il lui suffira de nettoyer la' forme littéraire, et dont il va partager la gloire, quelle chance pour la réussite de ses projets personnels, quel honneur pour la philosophie, quelle surprise pour le monde entier !

Frédéric lui écrit :

« Je parle trop librement de tous les rois pour permettre que V Anti' Machiavel paraisse sous mon nom. Ainsi j'ai résolu de le faire imprimer, après l'avoir corrigé , comme l'ouvrage d'un anonyme. Faites donc main basse sur toutes les injures que vous trouvez suspectes, et ne passez pas de fautes contre la pureté de la langue. »

Et Voltaire de répondre, courrier pour courrier : « Je vous demande en grâce la permission de faire la jjréface et d'être l'éditeur de ce catéchisme des rois et de leurs ministres .»

La requête est favorablement accueillie.

Aussitôt le philosophe et madame du Châlelet de

courir la poste vers les frontières de l'Est : ils comptent se rencontrer quelque part avec le prince, soit en Belgique, soit en Hollande.

De Bruxelles, Voltaire écrit à La Haye au libraire Van Dur en.

Il l'engage à venir le trouver. Un arrangement se conclut entre eux pour l'impression, et l'affaire du livre marche grand train.

Mais, — voyez à quoi tiennent les convictions humaines en général, et celles d'un prince en particulier ! — le père de Frédéric vient à mourir, et l'auteur de r Anti-Machiavel, une fois sur le trône de Prusse, ne se montre plus d'humeur à poursuivre la publication.

Ou, s'il n'avoue pas encore précisément sa répugnance, il prie du moins Voltaire de lui rendre le manuscrit, sous prétexte d'y opérer des corrections et des coupures.

Il ne fallait pas une grande perspicacité pour trouver le sens de l'apologue.

Tenu fortement en bride par l'autorité paternelle, Frédéric n'a pas eu d'autre but que de faire de Topposition par système, et de s'élever contre une tyrannie dont il sentait le joug, pour mieux grouper autour de sa personne les mécontents et les persécutés.

Son livre, où il préconise une politique d'agneau,

ment au caractère véritable de l'auteur et condamne ses plans futurs, comme, du reste, il nous le fera bien voir.

Hier r Anti-Machiavel avait sa raison d'être, il ne l'a plus aujourd'hui.

En conséquence, le nouveau roi juge à propos de suspendre l'impression, que le prince royal a autorisée.

Plus hypocrite et plus menteur que lui» Voltaire devine que le jeu change, et que Frédéric va brouiller les cartes.

Or cela ne peut plus lui convenir, après le tapage suscité au sujet de l'œuvre. Il a promis à l'Éminence de Versailles de lui en adresser plusieurs exemplaires ; tous ses amis ont reçu la même promesse, et la secte philosophique prône déjà l'ouvrage dans tous les journaux et dans tous les cercles parisiens.

Donc il répond qu'il est trop tard, et que le libraire ne veut pas se dessaisir.

Mais Frédéric insiste, ordonne ; il va se fâcher peut-être. Voltaire alors feint l'obéissance ; il se rend à La Haye, d'où il écrit au roi la lettre que nous allons reproduire.

Plusieurs historiens regardent cette lettre comme sérieuse et vraie, dans tout ce qu'elle allègue, et leur crédulité nous semble excessive ; car l'imposture s'y

trahit à chaque ligne, et frappe Je lecteur le moins doué de clairvoyance.

Bien que la missive soit un peu longue, il est bon de la donner tout entière, comme spécimen de cette fourberie insolente que déploya constamment le philosophe, dans les grands comme dans les petits embarras, que lui suscitait sa mauvaise foi.

Sûr du peu de finesse du Prussien, il ne se gêne pas, et laisse courir sa plume au galop dans l'absurde.

« La première chose que je fis, en arrivant à La Haye, dit-il, fut d'aller chez le plus retors et le plus madré libraire du pays, qui s'est chargé du livre en question. J'avais déjà fait sonder ce hardi fourba (pourquoi fourbe, puisqu'il y a marché conclu ?) et j'avais envoyé en poste un homme (le plus sûr, en pareil cas, est de prendre la poste soi-même), qui, par provision, devait au moins retirer, sous des prétextes plausibles, quelques feuilles du manuscrit, lequel n'était pas à moitié imprimé, car je savais bien que mon Hollandais n'entendrait à aucune proposition (qui a pu faire croire cela à M. de Voltaire ?). En effet, je suis venu à temps. Le scélérat (pourquoi scélérat? Ce libraire est strictement dans son droit) avait déjà refusé de rendre une seule page (parbleu ! à un inconnu qui arrive en poste). Je l'envoyai chercher, je le sondai, je le tournai dans tous les sens ; il

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me fit entendre que, maître cIq manuscrit, il ne s'en dessaisira jamais pour quelque avantage que ce pût être (à d'autres ! offrez-lui l'équivalent des bénéfices que l'opération peut avoir en perspective, et tout sera dit), qu'il avait commencé l'impression, et qu'il la finirait. »

Or M. de Voltaire sent que le récit s'embrouille, et qu'il va lui être impossible de conclure.

La scène change donc du tout au tout. Il déclare à ce fourbe « qu'il vient seulement pour faire au manuscrit quelques corrections (et il ne l'a pas dit tout de suite ; il a trouvé plus sage d'éveiller le soupçon et de faire naître la crainte par d'inconcevables préliminaires). — Très-volontiers, répond Yan Duren. Si vous voulez venir chez moi, je vous confierai généreusement l'ouvrage feuille à feuille (généreusement, le scélérat plaisante) ; vous corrigerez ce qu'il vous plaira, enfermé dans ma chambre, en présence de ma famille et de mes garçons (tout ce monde pour veiller Sur une simple /ewi//e?). J'acceptai son offre; j'allai chez lui, et je corrigeai en effet quelques pages, qu'il reprenait à mesure, et qu'il lisait pour voir si je ne le trompais pas. Lui ayant inspiré par là un peu moins de défiance et ayant obtenu six chapitres à la fois (d'une feuille à sioo chapitreSy la transition est violente) pour les corriger, je les ai raturés de façon et j'ai écrit dans les interlignes de si horribles galima-

lias, des coq-à-râne si ridicules (ah I ça, il n*y avait donc plus ni libraire, ni garçons, ni famille, pour exercer un peu de surveillance?) que cela ne ressemble plus à un ouvrage. On fait sauter son vaisseau en l'air, pour n'être pas pris par l'ennemi (notez que le vaisseau n'a pas sauté le moins du monde). J'étais au désespoir de sacrifier une si belle œuvre (elle n'a point été sacrifiée ; Voltaire avait d'ailleurs, un double du manuscrit) ; mais enfin j'obéissais au roi que j'idolâtre, et je vous réponds que j'y allais de bon cœur. Qui est bien étonné à présent et confondu? c'est mon vilain... »

Quel amas d'invraisemblances et de sottises !

Disons, cette fois, sans parenthèses, que, si les choses se fassent passées de la sorte, Van Duren eût prestement saisi le bâton de Nadal, son confrère de Londres, et recommencé la danse.

« J'espère demain, dit, pour finir, le correspondant du roi de Prusse, faire avec lui un marché honnête et le forcer à me rendre le tout, manuscrit et imprimé fi). «

Eh bien, non I Van Duren ne rend absolument rien.

Il repousse l'or de M. de Voltaire, fait rétablir cahin-caha les passages effacés (preuve que les ra-

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