‹ VoltaireChapitre 29 sur 48 · Article de M. Jouvin {Figaro^ 18G · texte numérisé non relu

Article de M. Jouvin {Figaro^ 18G

Et il écrira, un autre jour, à Frédéric :

« Votre Majesté peut dire à présent que les Français sont tous Prussiens. »

Les Français sont tous Prussiens !

On devrait imprimer ces mots, comme un stigmate, sur le front de ceux qui demandent aujourd'hui le centenaire.

Prétentions diplomatiques. — Accrocs au début de la carrière. — Man(|ue de galanterie de Sa Majesté berlinoise. — A bas Marc-Aurèle, vive Alexandre ! — Voltaire espion.

Se voyant ainsi en relations avec le cardinal-ministre, Voltaire se croit sérieusement à la veille de partir pour la Prusse en qualité d'ambassadeur.

Mais Louis XV, conseillé alors avec beaucoup de tact par la duchesse de Ghâteauroux, ne fait pas au philosophe une seule avance, en sorte que la protection de Fleury, toute flatteuse qu'elle puisse être, devient complètement insuffisante.

Aussi la maîtresse royale est-elle drapée de la belle façon dans les lettres que Voltaire adresse à Frédéric .

Une de ces lettres, — ce n'était pas la moins chargée d'offenses,— court tout à coup les salons de la capitale, soit qu'elle ait été copiée à Bruxelles, comme on l'a prétendu, par un employé de la poste ; soit

plutôt qu'elle ait été ouverte, à Paris même, par un espion du cabinet.

Voltaire nie, proteste, jure que la lettre est fausse, et qu'il est victime d'une machination ténébreuse.

On feint de le croire.

Mais les faveurs qu'il ambitionne se trouvent de plus en plus retardées par ces manœuvres indiscrètes du cabinet noir de l'époque.

Cependant le roi de Prusse lui écrit missives sur missives pour l'engager à venir à sa cour ; mais comme il n'invite pas madame du Châtelet, celle-ci met obstacle au voyage.

« Frédéric ne veut voir que Voltaire, et non « la « divine Emilie, qui, avec toute sa divinité, n'est que « l'accessoire d'Apollon newtonianisé ».

Quelle splendeur de style 1 Nous croyons devoir affirmer que la phrase est textuelle.

Voltaire insiste, ou plutôt madame du Châtelet, qui veut accompagner le poëte, moins pour voir un prince qu'elle a pris en grippe, que pour l'empêcher de lui garder son amant.

({ S'il faut qu'Emilie accompagne Apollon, répond Frédéric, j'y consens ; mais si je puis vous voir seul, je préférerai le dernier (autre jolie phrase architudesque, ne la déflorons pas). Je serais trop ébloui, je ne pourrais soutenir tant d'éclat à la fois; il me

faudrait le voile de Moïse pour tempérer les rayons mêlés de vos divinités (1). »

Malgré cette excuse ridiculement emphatique, c'était de moins en moins galant ; « mais, outre qu'à toutes les Émilies du monde, Frédéric préférait un beau page, il craignait d'être gêné par la présence de madame du Ghâtelet, et dans l'intimité de son commerce avec Voltaire,, et dans son projet de le garder longtemps, sinon toujours, avec lui (2).»

Voilà donc la marquise furieuse, au point de recommencer une série de querelles violentes et de rendre le ménage intolérable.

Le philosophe obtient à grand'peine la permission d'aller à Meurs-sur-Meuse, près de Glèves^ où Frédéric lui donne rendez-vous.

— Je ne veux pas, dit-il à madame du Ghâtelet, me laisser distancer par votre imbécile de Maupertuis, qui est allé s'installer là-bas près du roi, et qui fait le chien couchant pour obtenir la présidence de l'Académie de Berlin.

p II est assez curieux de donner le récit du philosophe lui-même sur cette première et peu solennelle entrevue.

« On m'introduisit, dit-il, dans l'appartement de Sa Majesté. Il n'y avait que quatre murailles. J'aperçus

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